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« Ça se passe en Syrie, je ne pouvais pas imaginer que ça puisse arriver en France »

Violences policières à Paris

mardi 1er décembre 2020, par siawi3

Source : https://www.lorientlejour.com/article/1242929/-ca-se-passe-en-syrie-je-ne-pouvais-pas-imaginer-que-ca-puisse-arriver-en-france-.html?utm_source=olj&utm_medium=email&utm_campaign=alaune

Témoignage
« Ça se passe en Syrie, je ne pouvais pas imaginer que ça puisse arriver en France »

Ameer al-Halbi, photographe qui avait quitté Alep en 2016, a été blessé par des policiers alors qu’il couvrait une manifestation à Paris samedi.

OLJ / Par Caroline HAYEK,

le 30 novembre 2020 à 00h00

« Ça se passe en Syrie, je ne pouvais pas imaginer que ça puisse arriver en France »

Le jeune photographe à Alep. Photo
DR

Le pays des droits de l’homme lui a appris la liberté et apporté une reconnaissance. Comment s’imaginer être un jour victime de violences policières en France après avoir échappé à la répression d’un des pires régimes au monde ? Ameer al-Halbi, photojournaliste syrien, a été blessé au visage samedi soir par des policiers français alors qu’il couvrait la manifestation contre le projet de loi « sécurité globale », place de la Bastille à titre indépendant. « Que quelque chose comme ça se passe en Syrie, même au Liban… mais en France ? Jamais je ne l’aurai cru. Je suis encore sous le choc », confie le photographe, joint par L’Orient-Le Jour.

Après avoir reçu un coup de matraque sur le visage, alors qu’il était clairement identifié comme journaliste, Ameer est resté bloqué près de deux heures entre les forces de police et les manifestants avant de pouvoir atteindre un hôpital. « Je me suis revu à Alep lors d’une manifestation de 2011. J’avais 15 ans et j’ai été blessé par deux balles dans la main, je ne pouvais pas m’extraire de la foule à cause du risque de me faire attraper par les forces de sécurité », explique-t-il. « Sans mon amie à mes côtés, je pense que je serais devenu fou, c’était les mêmes images qui me revenaient à la figure. »

Le jeune photographe est sorti de l’enfer d’Alep en décembre 2016. Il est arrivé à Paris au printemps 2017 après quelques mois à Bursa, ville du nord-ouest de l’Anatolie. Les premiers temps sont difficiles, même dans « la plus belle ville du monde ».
En mars 2017, il racontait à L’OLJ combien il appréhendait le fait d’être un réfugié en France. « Je serai probablement traité comme un citoyen de seconde zone, on me regardera peut-être de travers, mais je suis prêt à subir cela », avait-il dit. « Je ne peux pas me greffer des gènes français du jour au lendemain. Il m’arrive souvent d’être entouré de gens avec qui je me sens déconnecté. »
Pendant de longs mois, Ameer, dont les clichés des habitants d’Alep-Est ont fait le tour du monde, n’arrive pas à raviver sa passion pour la photographie « morte en Syrie ». De fil en aiguille, il parvient à se créer un large groupe d’amis et part à la découverte de son pays d’adoption. L’Alépin parvient à trouver sa voie en France, en suivant notamment une formation à l’école de photographie Speos et en participant à différents projets. Il s’est toujours fait un point d’honneur de parler en français, même avec des arabophones, pour s’intégrer au plus vite. Extrêmement engagé, il tient à couvrir les manifestations des gilets jaunes ou à documenter la vie de jeunes exilés comme lui.
De nature discrète, le jeune photographe ne manque pourtant pas d’humour. « J’ai vu ma caméra, mais surtout mon pantalon préféré recouverts de sang, je me suis dit mince, ils n’avaient pas mieux à faire que de me tomber dessus alors que je ne faisais que mon travail ? », raconte-t-il. En 2017, il remporte le 2e prix de la catégorie Spot News « pour le World Press Photo, grâce à ses clichés d’Alep pris pour l’AFP. À Bayeux (qui célèbre chaque année les correspondants de guerre), il remporte le prix du « Regard des jeunes de 15 ans » pour la photo culte montrant deux hommes serrant chacun un nourrisson dans leurs bras et marchant dans une rue d’Alep en ruines.

Photo : Ameer al-Halbi, blessé samedi soir à Paris par des policiers. Gabrielle Cézard/AFP

Hommage à son ami

Au printemps 2016, un déferlement de violence s’abat sur la deuxième ville syrienne scindée en deux depuis 2013. Le régime syrien et ses alliés russe et iranien assiègent les quartiers rebelles et les bombes et les barils d’explosifs s’abattent quotidiennement sur les habitations. Depuis le quartier al-Kalassa, Ameer tient à faire partager au monde les souffrances des Alépins, caméra au poing. Une passion, un travail qui seront son exutoire.« À Alep, on était vivant, mais on ne vivait pas. On commençait la journée avec une chance sur deux de ne pas revenir à la maison », confiait-il, 21 ans à l’époque.
Il se fait très vite connaître en collaborant avec l’AFP, sous le nom d’Ameer al-Halbi, prénom qu’il avait décidé de porter en hommage à son ami tué par les forces du régime syrien lors des premières manifestations pacifistes de 2011. Malgré l’intensité des bombardements, il refuse de fuir la ville et court d’une scène de drame à une autre pour immortaliser la douleur de ses compatriotes. Il suit le quotidien des membres de la Défense civile venus secourir les blessés sous les décombres, au péril de leur propre vie. Il prend aussi un cliché en mai 2016 de son père, Casque blanc bénévole, distribuant des ballons à des petites mains d’enfants qui s’agitent. Le pilier de la famille sera tué en juillet lors d’un bombardement, laissant Ameer aux commandes. Avant la guerre, la famille avait un niveau de vie au-dessus de la moyenne.
Le jeune homme se voit alors en footballeur professionnel et rêve d’être un jour sélectionné dans un grand club européen.
Pour pouvoir envoyer ses photos aux agences d’information, Ameer doit courir d’immeuble en immeuble pour capter une bonne connexion internet, alors que l’électricité est coupée dans les quartiers rebelles. Pour rentrer chez lui le soir, il lui faut slalomer entre des cratères remplis d’eau provoqués par les bombes du matin. Sa mère, que la peur ne quitte plus, l’appelle jusqu’à cinq fois par jour pour s’assurer qu’il est vivant. Dans cette prison à ciel ouvert, les journées passent et se ressemblent. « Quand je croise les enfants du quartier, ils m’indiquent des corps en décomposition, parce qu’ils savent que je suis photographe », confie-t-il en septembre 2016.
Quelque 100 000 personnes sont retranchées dans une poche d’à peine 2 km carrés. Après des mois de résistance, rythmés par la faim et les bombes, des habitants commencent à se résigner à fuir. Ameer et sa famille échappent de peu à l’effondrement de leur immeuble touché par un obus. Le 13 décembre 2016, un accord d’évacuation des civils est signé. À peine le temps de faire un dernier selfie avec les copains avec, en fond, une promesse taguée sur un portail en fer : « Nous reviendrons, chère Alep. » Sa mère, sa sœur Yasmine et lui vont ensuite s’engouffrer dans l’un des fameux bus verts, ultrabondés. Ses vêtements sur le dos et sa caméra enfouie dans son sac, Ameer patiente près de 20 heures sans pouvoir sortir, avant que le bus ne démarre enfin en direction du rif d’Alep. De sa ville, il n’emportera rien. Pas même ses photos accrochées au mur de sa chambre, ni sa veste tachée de sang, témoin des derniers massacres.