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France : Pierre Vermeren : « La République est morte ! Vive la République ! »

dimanche 6 décembre 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/pierre-vermeren-republique-morte-vive-la-republique/

Radar Littéraire
Pierre Vermeren : « La République est morte ! Vive la République ! »

Par
Robert Kopp

Nov 30, 2020

Peu de principes sont aussi souvent et aussi ardemment invoqués, voire conjurés que les « principes républicains ». À preuve, s’il en fallait encore une, le titre du dernier des projets de loi contre le « séparatisme », qui devrait être soumis au Parlement très prochainement (1). Toutefois, à en croire plusieurs sondages récents, l’adhésion à ces principes est loin de faire l’unanimité : jusqu’à la moitié des Français pourraient envisager de vivre sous un régime différent, un régime autoritaire ou un régime de technocrates non élus. Il n’y a guère de doute : nos institutions sont en crise. Et cette crise ne date pas d’aujourd’hui. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que la date du 4 septembre 1870, celle de la naissance d’une République qui jusqu’à aujourd’hui n’a été interrompue que par les quatre années de l’Occupation, ne figure qu’en marge dans le calendrier des commémorations officielles.

Mais avant de tourner la page, avant d’abandonner la République à l’histoire, interrogeons-nous, avec Pierre Vermeren, sur les raisons de cette désaffection. Revisitons, avec lui, la difficile naissance de la République, son histoire mouvementée, à certains moments glorieuse, et la destruction, par incurie et négligence, du modèle républicain. (2) Quelles sont les erreurs qui ont été commises ? Une meilleure connaissance de l’histoire n’aurait-elle pas permis d’en éviter certaines ?

« La République n’est pas née spontanément de quelque volonté populaire ; elle est née de la volonté d’une petite élite de républicains. »

Pour commencer, Pierre Vermeren, grand spécialiste du Maghreb, mais qui s’est également montré un analyste perspicace de la jacquerie des « gilets jaunes » (3), rappelle une évidence trop souvent occultée : la République n’est pas née spontanément de quelque volonté populaire ; elle est née de la volonté d’une petite élite de républicains. Ce sont ces derniers qui l’ont octroyée au peuple, en 1792. « Les élites républicaines forgées par l’histoire révolutionnaire ont rudoyé et éduqué ce peuple pour édifier et fortifier son républicanisme. Monarchistes de cœur (ou d’habitude) au XIXe siècle, les Français sont devenus des républicains d’adoption et de raison, après que des intellectuels, des idéologues et des hommes d’État ont travaillé à les rendre tels. »

Si la République a fini par s’imposer, c’est que bon nombre de Français y ont trouvé leur intérêt, à commencer par les acquéreurs de biens nationaux. C’est pour une bonne partie grâce à eux que la terre, la ferme, le village sont devenus pour beaucoup l’horizon – fût-il fantasmé – d’un cadre de vie indépassable pendant un siècle et demi, voire au-delà. Sinon, à qui aurait parlé le Cantal de Georges Pompidou, la Corrèze de Jacques Chirac, sans parler de l’affiche électorale au relent pétainiste de François Mitterrand, en 1981 (4). C’est la France de l’Angélus, une France paysanne et catholique, qui ne s’est laissé convertir à la République que tardivement, par l’école d’abord et par l’armée ensuite. Son souvenir perdure grâce aux romans et aux films de Jean Giono, de Marcel Pagnol, de Jacques Tati, et de bien d’autres. Elle fait désormais partie intégrante de notre imaginaire.

L’installation de cette République, si peu désirée au départ, ne s’est pas faite sans violence et sans sacrifice. Pierre Vermeren y insiste et rappelle la théorie du bouc émissaire de René Girard qui a montré qu’à l’origine de la plupart des sociétés il y avait un meurtre sacrificiel. Terreur et guerres révolutionnaires présidant à la naissance de la Première République, en 1792, révolution de Février et répression violente des journées de juin, en 1848, à l’aube de la Deuxième, défaite militaire humiliante et perte de l’Alsace et de la Lorraine en 1870, à l’orée de la Troisième, suivis d’une Commune réprimée dans le sang, l’occupation allemande soldée à la Libération par une épuration parfois sauvage précédant la Quatrième, enfin, c’est la guerre pour maintenir l’Algérie à la France qui accouche de la Cinquième, qui congédie sans façon les partisans de l’Algérie française et abandonne les Harkis.

« Mais rien ne se serait fait sans l’action de l’école et le militantisme des fameux « hussards noirs », qui ont imposé […] un nouveau récit identitaire, une nouvelle histoire de France. »

Les premières expériences républicaines étaient de courte durée et se sont soldées par des régimes autoritaires. Si les suivantes ont mieux réussi, ce fut souvent au prix de longs affrontements frôlant une guerre civile qui n’a jamais vraiment cessé depuis la Révolution et qui semble toujours prête à renaître. On sait combien était fragile la Troisième République durant les premières années. Les paysans regrettaient Napoléon III, malgré le traité de libre-échange conclu avec l’Angleterre et partant une politique agricole qui leur était défavorable. Les chambres étaient aux mains des monarchistes et ce n’est qu’en jouant de leurs divisions que les Léon Gambetta, Jules Ferry et Jules Grévy ont réussi à l’emporter. Quant à l’Église, solidement ancrée dans le camp des opposants, elle ne reconnaîtra la République comme forme légitime de gouvernement que vers la fin du siècle. Fondement de la monarchie, elle ne pouvait être que de droite, avant de passer à gauche dans les années trente.

Rien n’était donc écrit d’avance : ni les tergiversations du comte de Chambord, ni l’amendement Wallon, ni les lois concernant l’élection des maires et des conseillers municipaux. Mais rien ne se serait fait sans l’action de l’école et le militantisme des fameux « hussards noirs », qui ont imposé, avec l’aide d’Ernest Lavisse, « l’instituteur national », un nouveau récit identitaire, une nouvelle histoire de France, intégrant, dans un même mouvement, la Gaule et les Romains, la christianisme et quinze siècles de monarchie, qui ont propulsé la France à la tête des nations européennes, les Lumières débouchant sur les acquis de la Révolution, le franc Germinal et le code Napoléon, assurant la stabilité monétaire et un cadre juridique sécurisant, Chateaubriand, le retour des Bourbons et de l’ancienne noblesse, deux autres révolutions, une monarchie constitutionnelle et un Second Empire, autoritaire certes, mais marqué par des progrès dans tous les domaines, trahi, hélas !, en fin de parcours, par des généraux incapables de résister à l’Allemagne de Bismarck.

« Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle et parce que l’Histoire l’a faite grande ». Telle était la leçon qu’apprenaient tous les petits Français, en dépit du désastre de Sedan, qui révélait, pour la première fois, le déclassement de la France par rapport à d’autres pays européens, mais dont la République allait bientôt laver l’humiliation. Grâce à l’armée, qui, en attendant de prendre sa revanche, s’illustrait par des conquêtes coloniales et exportait notre administration, nos écoles, notre système de santé, notre art de construire des routes, des chemins de fer, des lignes téléphoniques. Et même notre religion, trois missionnaires sur quatre à travers la planète étant alors d’origine française.

« C’est l’union de ces trois France – paysanne et catholique, bourgeoise et industrielle, militaire et coloniale – qui a conduit à cette Union sacrée permettant à la République de l’emporter. »

Jamais d’ailleurs l’Église ne connut autant de prêtres et de religieux que dans le dernier tiers du XIXe siècle, et ceci malgré la guerre sourde que la République menait contre les congrégations qui, jusqu’à la veille de la Première Guerre, se voyaient confier la moitié des élèves du primaire. Plusieurs vagues d’expulsions ont tenté de limiter leur influence. Elles ont fini par aboutir à la fameuse loi de séparation de 1905, qui agite tant les esprits d’aujourd’hui. On la comprendrait mieux si on la replaçait dans le contexte de la lutte que la République n’a cessé de mener contre le cléricalisme.

C’est l’union de ces trois France – paysanne et catholique, bourgeoise et industrielle, militaire et coloniale – qui a conduit à cette Union sacrée permettant à la République de l’emporter, de s’imposer tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Mais à quel prix ! On sait que la population française stagne dès le dernier tiers du XIXe siècle et ceci jusqu’à la débâcle de 1940, que les pertes de 14/18 n’avaient pas été compensées à la veille de la Deuxième Guerre, que la très légère augmentation n’était due qu’au vieillissement et à un solde migratoire positif. Mais c’est au prix d’un effort partagé finalement par le plus grand nombre que la République a réussi à rassembler les Français autour des valeurs inscrites comme autant de promesses révolutionnaires en lettres d’or au fronton de toutes les mairies, mais dont l’éclat semble singulièrement terni de nos jours.

La République n’avait pas pour autant perdu tous ses adversaires. Dès les années vingt, les vitupérations contre la « gueuse » reprennent de plus belle. D’aucuns lui préféreraient un régime de type fasciste, d’autres de type soviétique. Ce n’est pas pour rien que certains historiens parlent de « décadence » lorsqu’ils évoquent l’entre-deux-guerres et ses coalitions toujours changeantes alors que le personnel politique restait le même et vieillissait toujours plus. Puis, il y eut Munich, la drôle de guerre et « l’étrange défaite ».

« L’industrialisation forcée ne pouvait se faire qu’au détriment de la France paysanne, artisanale et commerçante de l’avant-guerre. »

Si l’appel du 18 Juin est bien l’acte fondateur d’une restauration de la République, cette restauration tourne pourtant court peu après la Libération, les vieux démons du régime des partis responsables de la défaite reprenant le dessus. Et de Gaulle qui s’en va. C’est pourtant la IVe, si instable et si désastreuse dans ses guerres coloniales, qui reconstruit la France et la fait entrer dans l’Europe aux coups des Trente Glorieuses. En appliquant le programme du Conseil National de la Résistance de 1943, elle a réussi à faire d’une République libérale une République sociale et corrige un des défauts majeurs de la IIIe, égalitaire en droit, mais fort inégalitaire socialement.

Ce programme du CNR – porté par des patriotes nationalistes, des démocrates chrétiens, des radicaux socialistes, des socialistes, des communistes, des syndicalistes, dignes successeurs de l’Union sacrée de 1914 – avait son prix : l’industrialisation forcée ne pouvait se faire qu’au détriment de la France paysanne, artisanale et commerçante de l’avant-guerre. Celle-ci représentait alors encore une bonne moitié de la population, pour tomber très vite à un tiers, à un quart, voire à beaucoup moins, en dépit des protestations des poujadistes. Autre prix à payer et dont nous ne mesurons que maintenant les conséquences : la modernisation à la française avait besoin de bras, alors qu’ailleurs on misait sur la robotisation, et exigeait le recours massif à l’immigration. Malgré une politique familiale tardive et le baby boom, le déficit démographique de la France restait un problème récurrent, surtout pour des politiques obsédés par les courbes démographiques allemandes.

« Dans cette entreprise de reconquête, l’école joue le premier rôle : il faut qu’elle revalorise le travail, qu’elle enseigne l’histoire. Et il faut que nos politiques réapprennent le sens de l’État. »

C’est après le premier choc pétrolier marquant la fin des Trente Glorieuses que le système mis en place parfois sans discernement a commencé à se détraquer : désindustrialisation et montée du chômage, abandon de la discipline budgétaire et endettement progressif de l’État, arrêt de l’immigration de travail, mais autorisation du regroupement familial, abandon de l’assimilation et de l’intégration à la française et émergence des territoires perdus de la République, collège unique éloignant trop de jeunes de l’apprentissage, destruction de l’école par le pédagogisme, abandon de toute hiérarchie en matière culturelle, fabrique médiatique du consensus et dictature du politiquement correct.

La crise sanitaire actuelle est un cruel révélateur de nos défaillances. La France joue sa survie, disait récemment Laurent Berger, de la CFDT. Elle représentait 7% du PIB mondial en 1914 et 3% en 2020. « Notre seul moyen de jouer un rôle dans les affaires du monde, conclut Pierre Vermeren, et de sa conservation est une fusée à deux étages : reconstruire notre économie et ses institutions pour reprendre en main notre destin ; puis nous faire respecter de l’Allemagne et de nos voisins afin de retrouver du crédit et de l’influence en Europe, conditions sans lesquelles nos messages seront insignifiants. » Dans cette entreprise de reconquête, l’école joue le premier rôle : il faut qu’elle revalorise le travail, qu’elle enseigne l’histoire. Et il faut que nos politiques réapprennent le sens de l’État.

Illustration : Place de la République à Paris ( Wiki creative Commons )

Notes :

(1) « Projet de loi confortant les principes républicains », tel est, selon Le Figaro du 18 novembre 2020, le titre de la loi destinée à être présentée au Parlement le 9 décembre 2020, jour anniversaire de la loi de 1905.
(2) Pierre Vermeren, On a cassé la République. 150 ans d’histoire de la nation, Tallandier 2020, 320 p., 19,90 €.
(3) Voir Le Maroc en 100 questions, un royaume de paradoxes, Tallandier 2019, Le Déni français : notre histoire secrète des relations franco-arabes, Albin Michel, 2019, ainsi que La France qui déclasse. Les Gilets jaunes, une jacquerie du XXIe siècle, Tallandier, 2019.
(4) De Pétain (« Suivez-moi ! Gardez votre confiance en la France éternelle ! ») à Mitterrand (« La Force tranquille »), il n’y a que la croix sur le toit de l’église qui a disparu.