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France : Les leçons de George Orwell

samedi 12 décembre 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/article-revue/les-lecons-de-george-orwell/

Éditorial


Les leçons de George Orwell

Valérie Toranian

En 2020, « Orwell ne manquerait pas de sujets d’inspiration », constate l’écrivain Julian Barnes dans l’entretien qu’il a accordé à Vanessa Guignery pour la Revue des Deux Mondes. Le Big Brother de 1984 a pris la forme d’une coalition numérique mondiale au doux nom de Gafam qui
contrôle nos données, nos achats et même nos sources d’information.
Comble de l’ironie (ou crime parfait ?), nous sommes les premiers à applaudir cette « tyrannie douce » que prédisait déjà Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : de moins en moins de liberté pourvu qu’on nous garantisse le confort et la sécurité.

Désormais, la vérité n’est plus qu’alternative, la novlangue triomphe partout, notamment dans l’écriture inclusive, illisible, qui creuse encore plus le fossé entre les élites et les classes populaires. L’appauvrissement de l’enseignement de la langue a été théorisé par les pédagogues de la rue de Grenelle depuis quarante ans. « Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? », s’inquiétait Orwell dans 1984. Jean-Michel Blanquer aura fort à faire pour persuader son « mammouth » de remonter la pente constructiviste qui a abouti au score désastreux des petits Français dans les classements internationaux.

De nos jours, deux et deux font rarement quatre, l’évolution et la raison sont évacuées de l’enseignement sous la pression d’islamistes qui vénèrent un ordre religieux totalitaire. Comble de l’indécence, cette capitulation est applaudie par une grande partie des médias et de
l’intelligentsia qui aujourd’hui nous explique que s’il y a des attentats
terroristes islamistes, nous en sommes en partie responsables, pour
n’avoir pas su accueillir la nouvelle société intersectionnelle à laïcité
ouverte, celle qui annonce enfin l’avènement des temps nouveaux. Ils
applaudissent au « sens de l’histoire » retrouvé, qu’ont toujours revendiqué les totalitaristes de tout poil, nazis, communistes, maoïstes...
Les temps changent, les collabos demeurent.

Orwell, c’est le moins qu’on puisse dire, ne prenait pas de pincettes pour vilipender les élites et leur « ignorance crasse de la façon dont les choses se passent vraiment ». « Les intellectuels sont portés au totalitarisme, bien plus que les gens ordinaires », écrivait-il en 1944.
S’il se désignait par boutade comme un « anarchiste tory », Orwell
était viscéralement « du côté des laissés-pour-compte, des indigents et des êtres vulnérables ». « Un saint laïc mâtiné de justicier », tel que le décrit Lucien d’Azay.

Voilà pourquoi la trahison de la gauche à laquelle il assiste en 1936 lors de la guerre d’Espagne, où les communistes se retournent contre les anarchistes et réécrivent l’histoire, va profondément le heurter. Le silence et la complicité de la gauche anglaise le révoltent. « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre », écrit-il dans sa préface à La Ferme des animaux en 1945.

Mélange de socialiste révolutionnaire, d’antifasciste libertaire, d’anarchiste conservateur et de patriote anglais, Orwell dérange à
gauche, embarrasse à droite. « Il fut un homme seul dans son siècle, en rupture avec tous les conformismes et en proie à toutes les récupérations », rappelle Sébastien Lapaque.

À partir de 1936 et de son reportage sur les conditions de vie des mineurs dans le nord de l’Angleterre, Orwell développe la notion de common decency, un terme difficilement traduisible. Faire preuve de common decency, « c’est se montrer digne de l’honneur qu’on vous fait en vous témoignant sa confiance ; c’est être à la hauteur de la juste opinion que l’on a de vous, et à plus forte raison de celle que vous êtes censé avoir de vous-même », précise Lucien d’Azay. Cette notion inclut un certain sens de la solidarité, de la générosité et de l’égalité, une droiture morale combinée à une haine des privilèges. Elle serait pour Orwell une disposition naturelle des plus pauvres. Une dignité propre. Pas d’angélisme pourtant chez l’auteur du Quai de Wigan. Il sait que l’ignominie n’est pas l’apanage de la bourgeoisie. Et comme le note Bruce Bégout, Orwell doute à la fin de sa vie (il meurt en 1950) « de la persistance de cette décence ordinaire dans les sociétés contemporaines soumises aux médias de masse, à la technologie déshumanisante ».

La common decency fut souvent disqualifiée par les progressistes car elle s’appuie chez Orwell sur une vision traditionnelle de la moralité, sur un conservatisme des modes de vie et des pratiques sociales : « aller au pub, pêcher, bricoler, observer les crapauds », ces conventions ne sont pas anecdotiques, elles tiennent le monde debout.

Autour des ronds-points en 2018, les « gilets jaunes » n’aspiraient-ils pas à la reconnaissance d’un droit à la décence ? Travailler et vivre dignement de leur travail. La gauche qui donnait des ulcères à Orwell dans les années trente et quarante par son adhésion criminelle au totalitarisme est la même qui cède désormais aux sirènes de l’extrême gauche, aux combats sociétaux et contre l’« islamophobie ». Dans les deux cas, un même renoncement au peuple, à la liberté et au discours de vérité.

Signe des temps, la culture populaire des gens ordinaires a changé de statut. Leurs valeurs traditionnelles telles que l’attachement à un territoire et à la nation, la solidarité et la préservation d’un capital culturel sont de plus en plus prises en considération, explique Christophe Guilluy dans son dernier ouvrage, Le Temps des gens ordinaires (1).

Orwell aimait le jardinage, la cuisine anglaise et la simplicité de la langue. Il « détestait l’écriture “élaborée” autant [que] les restaurants français ». La grande leçon qui traverse ses écrits prophétiques
comme ses analyses sociales est celle de notre propre responsabilité.
À l’opposé des postures victimaires de notre époque. Orwell est un
écrivain vivant.

Valérie Toranian

1. Christophe Guilluy, Le Temps des gens ordinaires, Flammarion, 2020.