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France : De Charlie à Mila...

samedi 12 décembre 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/de-charlie-en-mila/

De Charlie à Mila...

Par Fatiha Agag-Boudjahlat

Juil 20, 2020
1 commentaire

Deux moments charnières de notre histoire qui illustrent deux dangers auxquels nous n’avons pas échappé. Deux ruptures de paradigme dans notre conception et notre pratique de la liberté d’expression. Avec une garde des Sceaux gardienne de nos libertés, devant s’y reprendre à plusieurs fois pour convenir qu’il n’y a pas de délit de blasphème dans le droit français. Elle qui avait osé dire que « des insultes portaient atteinte à la liberté de conscience ». Ô faibles croyants ! Ô foi fragile, que l’État et les médias doivent protéger.

Les convictions religieuses ou politiques, les engagements, les idées ne sont plus considérés comme le fruit d’une réflexion et d’un arbitrage personnel, mais comme une vocation, un prolongement de l’identité épidermique, ethnique de la personne. Moquer, critiquer, questionner ces idées sont désormais perçus comme une offense, une agression contre la personne elle-même. Installant ce faisant une censure d’autant plus efficace qu’elle est sous-traitée à chaque individu. Ainsi d’Édouard Louis, qui a quitté son patronyme, son quartier, sa famille mais qui s’autorise à dire dans une émission télévisée : « La liberté d’expression ne veut pas dire que l’on peut dire ce qu’on veut. C’est de connaître les questions que l’on peut poser et les questions que l’on ne peut pas poser. Il y a des questions qui ne sont pas des questions mais qui sont des insultes. » Ces propos et le peu de réactions qu’ils ont suscité sont glaçants. Chaque personne doit s’adjoindre les services de sensitive readers/talkers, chargés de censurer et de décider ce qui est acceptable ou non de poser comme question. Ses parents ne se sont-ils pas sentis insultés par ses livres ? Derrière la liberté d’expression, c’est la liberté d’opinion qui est menacée.

« Il a fallu trois cents morts pour que les politiques osent utiliser le terme d’islamisme et osent faire un lien entre cette métastase de l’islam et le djihadisme. Quand feront-ils le lien entre la radicalité religieuse présentée et légitimée comme simple orthodoxie et le terrorisme ? »

L’offensé décide bien sûr de ce qui relève de l’offense. Pouvoir exorbitant, l’offense devient un trauma et exige une réparation. Dans son article passionnant « Une anthropologie des polémiques à enjeux religieux : le cas des affaires de blasphème », l’ethnologue Jeanne Favret-Saada explique que le blasphème, « péché de langue », vise à installer « par la pensée et par l’action une sphère des interdits. » Les offensés prétendent fixer les limites de ce qu’ils sont prêts à accepter, en affirmant qu’il s’agit en fait des limites de l’acceptable en général, du respect humain, faisant de la censure et d’un délit religieux l’acmé des droits humains. Jeanne Favret-Saada a d’abord analysé les réactions violentes ayant suivi la sortie de l’adaptation de La Religieuse de Diderot par Jacques Rivette, en 1965, et celles qui ont entouré en 1988 La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese. Elle analyse aussi le cas des Versets sataniques de Salman Rushdie, ou la mal-nommée affaire des caricatures danoises de Mahomet. Elle en dégage des caractéristiques communes dont le détournement des droits de l’homme pour justifier une restriction à la liberté d’expression : « Parce qu’il n’y avait pas en France de loi sur le blasphème, ils invoquaient leurs sentiments religieux blessés, afin de convertir en délit de racisme ou de discrimination ce qui était, à leurs yeux, un blasphème et de demander, en somme, une censure au nom des droits de l’homme ».

C’est exactement la mécanique à l’œuvre après l’incendie des locaux de Charlie, puis la tuerie de journalistes dans leurs nouveaux locaux, enfin avec l’affaire Mila. On ne s’attendait pas cependant à ce que les politiques et des associatifs redoublent d’obséquiosité pour défendre un culte qui compte plus d’un milliard de pratiquants et que des mots brutalisent et meurtrissent, au point qu’ils se sentent tenus d’y répondre par les menaces et le sang versé. Tout au plus a-t-on pu entendre un « oui, mais », le second terme annulant le premier.

Il a fallu trois cents morts pour que les politiques osent utiliser le terme d’islamisme et osent faire un lien entre cette métastase de l’islam et le djihadisme. Quand feront-ils le lien entre la radicalité religieuse présentée et légitimée comme simple orthodoxie et le terrorisme ? Celle-ci enferme les croyants dans un dispositif de surenchère.

« Que répondre quand ce sont les autorités politiques qui affirment que l’islam est un culte à part, dont il faut prendre en compte les exigences, dont celle de déférence absolue, y compris de la part de ceux qui n’ont pas embrassé ce culte ? »

Diderot en expliquait la logique dans une lettre adressée en 1765 à Sophie Volland : « La croyance d’un Dieu fait et doit faire presque autant de fanatiques que de croyants. Partout où l’on admet un Dieu, il y a un culte ; partout où il y a un culte, l’ordre naturel des devoirs moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent mille hommes. » Ou Voltaire, dans l’article qu’il a consacré dans l’Encyclopédie à l’Infâme, le fanatisme religieux agitant ceux qu’il nomme les convulsionnaires : « Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage. Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »

Que répondre en effet quand ce sont les autorités politiques qui affirment que l’islam est un culte à part, dont il faut prendre en compte les exigences, dont celle de déférence absolue, y compris de la part de ceux qui n’ont pas embrassé ce culte ? Ce n’est pas la religion qui serait en elle-même une religion de paix et d’amour, comme l’ânonne le ministre de l’Intérieur. Il n’y a pas de religion de paix et d’amour. Ce sont les croyants qui décident de s’autoriser à faire le tri, à rester dans le domaine de la croyance et non du fanatisme. Or, concernant l’islam, les médias, les associatifs ne font que valoriser le courant le plus sectaire comme seul islam authentique. On s’y attendait des islamistes et des entrepreneurs identitaires. On le découvre de la part de politiques et de journalistes non-musulmans se livrant à une construction de ce qu’est un musulman authentique : orthodoxe, visible, voyant, communautaire, ce que Fethi Benslama dénonçait comme la contrainte du « “surmusulman” sous laquelle un musulman est amené à surenchérir sur le musulman qu’il est par la représentation d’un musulman qui doit être encore plus musulman ». Surenchère entre les croyants, surenchère entre les courants pour le contrôle des croyants, comme l’explique encore Jeanne Favret-Saada : « En s’en prenant aux artistes impies, chacune des chapelles dévotes entend démontrer à la masse des fidèles la supériorité de son zèle religieux. […] On peut poser que tout conflit sur la liberté d’expression artistique qui met aux prises des coteries dévotes avec des non-dévots et des non-croyants, suppose une concurrence préalable entre groupes dévots pour conquérir l’adhésion de la masse des fidèles. »

Les musulmans sont alors les seuls croyants du monde à ne pas être autorisés à imiter Luther quand il écrivait que « dans les Écritures se rencontrent de la balle, de la paille et de l’étoupe, et pas toujours de l’argent, de l’or et du diamant. » Islam sanctifié, musulmans devenus des bébés phoques dont il faut ménager les sentiments, parce qu’eux croient pour de vrai et qu’on ne peut exiger d’eux ce qu’on a exigé des catholiques. Wassyla Tamzali soulève par deux questions l’étendue de notre hypocrisie : « Comment, et où, pouvons-nous trouver le droit d’être des hommes et des femmes libres, sinon dans la résistance à notre culture, à nos traditions religieuses quand elles sont contraires à ces principes ? À quoi ont-ils eux-mêmes arraché ces droits, sinon à leurs Églises, leur religion, leur culture, leurs traditions ? »

« Le « oui, mais » est un droit à tuer dissimulé. »

Le oui mais pour Charlie. Le oui mais pour Mila. Le mais annule le oui. Le pas du tout Mila, c’est l’obséquiosité vis-à-vis des religieux qui n’encouragent que le fanatisme. Pas de fanatisme sans orthodoxie. Il faut suivre Romain Gary quand il écrivait dans L’Affaire homme que « la démocratie est le droit de recracher ». Il développe une éthique de responsabilité : « Prenez une vérité, levez-la prudemment à hauteur d’homme, voyez qui elle frappe, qui elle tue, qu’est-ce qu’elle épargne, qu’est-ce qu’elle rejette, sentez-la longuement, voyez si ça ne sent pas le cadavre, goûtez-en gardant un bon moment sur la langue mais soyez toujours prêt à recracher immédiatement. »

Assez de ce statut d’exceptionnalité réservé à une religion. Assez de cette obséquiosité performative qui prouve aux musulmans qu’en effet, ils sont à part et que c’est là le signe de la supériorité de leurs croyances. Affirmons avec Gary que même en matière religieuse, même pour l’islam, « tous les systèmes doivent prendre leurs assurances contre l’erreur et, quel que soit leur contenu de vérité, ils ont tous tort dans l’absolu. Cela implique pour tout système idéologique le respect d’une marge qui doit être un lieu d’asile où l’homme pourra se réfugier à l’abri des joutes sanglantes de l’erreur et de la vérité. » Le #JesuisCharlie et le #JesuisMila est cet asile, abri de notre espèce. Le « oui, mais » est un droit à tuer dissimulé.

Fatiha Agag-Boudjahlat est Enseignante, féministe universaliste. Dernier ouvrage publié : Combattre le voilement (Cerf, 2019). À paraître en 2021 : Les Nostalgeriades.

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1 Commentaire à « De Charlie en Mila… »

Banlieue Rouge 21 juillet 2020 at 9 h 47 min

Comme mentionné dans l’article, tout n’est pas à mettre sur le compte de l’islam quand il s’agit pour un musulman de sur-performer ses coreligionnaires. L’orgueil, et l’arrogance y sont pour quelque chose, et dans un pays qui cultive le second depuis si longtemps, les moins fanatiques n’ont aucun mal à se fondre dans le moule. On devrait savoir ça depuis que les protestants, ces « brameurs de psaumes », comme disait Voltaire, entraient dans les églises, brisaient les statues, semaient le désordre pendant les cérémonies, insultaient les catholiques, s’habillaient en noir, et voulaient prendre le pouvoir… il y a dans notre pays, un marqueur historique de comportement radical de la part de minorités religieuses qui a parfois provoqué des guerres civiles. L’histoire ne se répète pas, mais ce marqueur résiste. Il résiste d’autant mieux quand on lui tend le plateau de la victimisation. Ce n’est pas tant l’islam que la relation à l’honneur (assez dévoyée), qui pose problème, dans une culture de l’arabité exacerbée, parce que décadente. L’arabité a renoncé au progressisme, et n’a pas trouvé de voie alternative, autant que la gauche française a renoncé à ses valeurs, au nom d’une culpabilité fantasmée et rabâchée avec arrogance par la génération post soixante-huit. Ceux qui ont pissé dans les bottes de leurs aînés, ont souvent eu complaisance et empathie pour tout ce qui pouvait ou aidait à dénigrer et disqualifier ce que leurs prédécesseurs leur avaient apporter. Cette culture « contre » a ouvert grand la porte à une radicalité religieuse qui puise ses racines dans la délinquance. La culture « contre » a d’emblée considérée la délinquance comme l’expression d’une révolte… et depuis, la religion comme l’affirmation d’une identité légitime. Leur conception du monde a porté à un degré de perversion des actes et des idées à un niveau peut être jamais atteint, et Fatiha Agag-Boudjahlat ne sauvera pas la gauche