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« Il existe, au sein du monde arabo-musulman, un débat sur la citoyenneté et la laïcité »

Wednesday 16 December 2020, by siawi3

Source: https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/14/il-existe-au-sein-du-monde-arabo-musulman-un-debat-sur-la-citoyennete-et-la-laicite_6063276_3232.html

« Il existe, au sein du monde arabo-musulman, un débat sur la citoyenneté et la laïcité »

TRIBUNE 14.12.20

Joseph Yacoub,

Politiste

Occulté aujourd’hui par la prédominance des intégristes, un courant de la pensée arabo-musulmane avait, dès le début du XIXe siècle, réfléchi sur le séculier distinguant clairement entre raison et foi, relève, dans une tribune au « Monde », Joseph Yacoub, professeur de sciences politiques et spécialiste des chrétiens d’Orient.

Le président de la République demande aux Français de religion musulmane d’accepter la laïcité comme valeur de la République et de se conformer à ses normes et règles, laquelle s’impose à la charia musulmane et ses préceptes. On parle d’une « charte des valeurs républicaines » en préparation. Vu la gravité de la situation, cette question s’avère primordiale. Mais pour que les choses soient susceptibles de convaincre et pour confirmer sa légitimité dans le conscient collectif musulman, il est important de se demander si elle a des antécédents et si elle est pensée dans la culture arabo-musulmane.

Disons de prime abord qu’il existe au sein du monde arabo-musulman un débat sur la citoyenneté et la laïcité, même s’il est parfois balisé de controverses et brouillé par les passions et les intimidations. Cette topique est loin d’être aussi nouvelle qu’elle y paraît. En effet, la bibliothèque arabe fourmille de nombreux écrits qui illustrent la pertinence de la question. On s’aperçoit que les courants n’ont cessé de se confronter, du fondamentalisme au rationalisme, non sans critique, parfois radicale, de la pensée religieuse.

Même si le débat est aujourd’hui occulté par la prédominance des courants intégristes, néanmoins il est faux de dire que la littérature arabe en est privée. Il existe une terminologie pour signifier le domaine du séculier, et pour dire la citoyenneté et la laïcité.

Evolution intellectuelle

En effet, dès le début du XIXe siècle, ce monde connaît une évolution intellectuelle, à mesure qu’il s’ouvre à l’Occident. Accompagnant la première mission scolaire égyptienne en France, en 1826, l’imam Rifa’a Al-Tahtawi séjourne à Paris durant cinq ans, y découvre passionnément l’avancement dans les sciences, les arts, les métiers et l’organisation sociale.

Ces contacts avec l’Europe conduisent à se pencher sur la langue arabe et donneront naissance à la Nahda [« renaissance »]. Cela permet de pénétrer plusieurs champs de la pensée et des sciences sociales, jusqu’alors inexplorés. Ce faisant, on s’aperçoit de l’ignorance qui domine, accentuée par la léthargie et une attitude d’esprit qui pèse sur les mentalités, souvent passéistes, écrit-on. C’est alors qu’Ibrahim Al-Yazigi lance son appel dans lequel il interpelle ses compatriotes en ces termes : « Réveillez-vous, Arabes, vite debout, l’on s’enfonce dans la catastrophe jusqu’aux genoux ! »

Une patrie laïcisée

En enrichissant la langue arabe d’un appareil lexicographique, rénové et scientifique, les linguistes et philologues (musulmans comme chrétiens) l’ont rendue plus créatrice et plus rationnelle et, ainsi, plus perméable à la modernité et à la laïcité. Allant à contre-courant de l’adage : « Qui raisonne devient impie », un illustre auteur libanais, Boutros Al-Bustani, a fortement secoué les consciences.

Mieux encore. Sur la nation, des intellectuels ont été amenés à considérer la langue, à elle seule et sans la religion, comme le dénominateur commun de la patrie ; en d’autres termes : une patrie laïcisée. On se déclare hostile au fanatisme religieux et à son instrumentalisation, et on défend la tolérance à la Voltaire. Cela est même entré dans le discours commun, comme ce proverbe : « La religion est à Dieu, et la patrie à tout le monde. »

Dans cette lignée, on constate que l’oumma [communauté des croyants musulmans] n’a pas nécessairement une signification religieuse, mais séculière. Qui plus est, marquant cette distanciation, les musulmans sont perçus selon la diversité de leurs pays et non en bloc. Autrement dit, qu’on soit musulman indien, chinois ou arabe, les schémas de pensée et les modes de vie ne sont pas les mêmes. A cela s’ajoute que le passé national est perçu différemment. Ici, la préférence est portée plutôt au temps des califes abbassides, qui a vu la fondation de la Maison de la sagesse dans la ville cosmopolite de Bagdad. Avec l’ouverture au monde grec et à la philosophie d’Aristote, cette période a connu un dialogue riche entre les cultures et les religions, certains puisant même dans le passé préislamique, comme chez les pharaons d’Egypte.

En accordant la priorité à la raison humaine et non à la révélation et à la volonté divine, on s’éloigne du discours théocratique et on distingue raison et foi.
Aussi, un nouveau regard est porté sur la femme. A ce sujet, l’Egyptien Qasim Amin (1865-1908), et son célèbre ouvrage La Libération de la femme, mérite d’être cité. Sa relecture s’impose aujourd’hui, car il s’attaque à des problèmes ardus comme le voile et l’égalité.

Appel à la libération de la femme

Et comme la laïcité suppose la citoyenneté et la démocratie, d’aucuns plaident ardemment pour le développement des libertés individuelles et collectives. Parmi eux, il convient d’insister sur le clergé musulman. L’Egyptien Khaled Mohammad Khaled, cheikh de l’université Al-Azhar, en est une figure éminente et l’auteur d’ouvrages aux titres révélateurs : Des citoyens, non des sujets ; La Démocratie pour toujours, et Nous, les humains (non traduits).
Les traditions ne sont pas ménagées non plus, qui, selon Wali ed-Din Yakan, « pèsent sur nos épaules et prolongent notre chagrin ». Revenant sur le voile, il affirme que la religion musulmane ne l’impose pas, et l’attribue plutôt au fanatisme et à l’oppression. Dans la même lignée, Ahmad Farès Al-Chidiak mettait à nu les travers de la société et appelait aussi à la libération de la femme.

Que dire de la notion de « califat » islamique, si ce n’est qu’elle a été critiquée par le théologien réformiste égyptien Ali Abd Al-Raziq. Elève d’Al-Azhar puis d’Oxford, il publia en 1925, L’Islam et les fondements du pouvoir, dans lequel il plaide carrément pour la séparation de la religion et du pouvoir politique, et remet en question le concept de « califat ». Cette institution, qui s’est propagée dès le commencement (sous Abou Bakr, comme premier calife), est pour lui entièrement étrangère à la religion. Elle dépend du politique, qui se distingue de la religion. Pour lui, la politique relève de la raison et de l’expérimentation, des règles et opinions des connaisseurs, et rien d’autre.

De ce qui précède, on voit que le monde arabo-musulman connaît des tentatives de sécularisation de la pensée et de laïcisation de l’Etat, ce qui, en soi, est compatible. Toutefois cet « âge d’or » est resté limité et relativement en marge, loin de la masse du peuple.
Mais quoi qu’il en soit, il est urgent aujourd’hui de revivifier cet héritage, en France, en le rendant plus visible.

Joseph Yacoub, professeur honoraire de sciences politiques à l’Université catholique de Lyon et spécialiste de l’histoire des chrétiens d’Orient. Dernier ouvrage paru : Le Moyen-Orient syriaque. La face méconnue des chrétiens d’Orient (Salvator, 2019).