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France : L’ombre de « Charlie Hebdo » sur un procès pour harcèlement en ligne

samedi 19 décembre 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/12/19/l-ombre-de-charlie-hebdo-sur-un-proces-pour-harcelement-en-ligne_6063921_3224.html

L’ombre de « Charlie Hebdo » sur un procès pour harcèlement en ligne

Dix mois de prison avec sursis ont été requis vendredi à Paris contre Idriss Sihamedi, le fondateur de l’association récemment dissoute BarakaCity, qui était jugé pour le cyberharcèlement de la journaliste Zineb El Rhazoui.

Par Christophe Ayad

Charlie Hebdo, la liberté d’expression, l’islam… Deux jours après la clôture du procès des attentats de janvier 2015, le tribunal de Paris a eu comme un hoquet, vendredi 18 décembre, à l’occasion du procès d’Idriss Sihamedi, président et fondateur de l’ONG BarakaCity, jugé pour cyberharcèlement de la polémiste et militante anti-islamiste Zineb El Rhazoui, ex-journaliste de Charlie. Les trois heures et demie d’audience devant la 10e chambre du tribunal correctionnel, traditionnellement réservée aux petits dealeurs, aux voleurs à la tire et aux conjoints violents, avaient des airs d’épilogue écœurant ou d’éternel recommencement du procès qui vient de se finir. Sauf que cette fois-ci, la liberté d’expression n’était pas invoquée par la victime mais par l’accusé.

En cause, quelque 80 Tweet diffusés sur son compte par Idriss Sihamedi, de son vrai nom Driss Yemmou, entre le 23 septembre et le 11 octobre, divulguant des éléments de la vie privée de Zineb El Rhazoui, qui s’est portée partie civile mais n’était pas présente à l’audience : il a ainsi publié le nom et la photo du mari de Mme El Rhazoui, ainsi que sa profession, son employeur et son salaire ; il a aussi rendu public le fait qu’elle possède un riad touristique au Maroc et qu’elle réside la plupart du temps aux Emirats arabes unis ; enfin, il a révélé l’initiale du prénom de sa fille de 4 ans, lors de cette campagne accompagnée de hashtags (#balancezinebelrhazoui #zinebgate) sur le réseau social. Parmi les abonnés au compte de M. Sihamedi (20 000 en septembre, le double aujourd’hui), l’un d’entre eux a révélé l’adresse parisienne de Zineb El Rhazoui, posant une évidente menace pour sa sécurité.

Difficile, dans cette affaire, de faire abstraction d’une chronologie tragique. Le 27 août, Zineb El Rhazoui dénonce des propos de M. Sihamedi relevant de « l’apologie du terrorisme ». Nous sommes à quelques jours de l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015. Zineb El Rhazoui et Idriss Sihamedi sont dans des camps diamétralement opposés : elle vit sous protection policière depuis 2015 et n’a de cesse de dénoncer les méfaits de l’intégrisme musulman ; lui est le tenant d’un islam « dur » et voue Charlie aux gémonies. « Qu’Allah maudisse Charlie et enflamme leurs tombes à la chaleur du soleil », écrit-il après la republication des caricatures du prophète Mahomet au moment de l’ouverture du procès.

Contexte chargé

Le 25 septembre, deux jours après le début de la campagne de Tweet, Zineb El Rhazoui porte plainte pour harcèlement en ligne. Le 16 octobre, Samuel Paty est décapité par un djihadiste tchétchène. C’est l’emballement. M. Sihamedi est interpellé le 21 octobre et placé en garde à vue dans le cadre de l’enquête pour cyberharcèlement : le RAID a fait irruption chez lui à 6 heures du matin, fouillant sans ménagement son domicile puis les locaux de son association. Pendant sa garde à vue, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, annonce la dissolution imminente de BarakaCity.

Les avocats de la partie civile et de la défense ont eu du mal à se détacher de ce contexte chargé, quitte à oublier l’objet du procès. Le premier a ainsi lu le décret de dissolution de BarakaCity tandis que les seconds insistaient lourdement sur le rôle de Gérald Darmanin, présenté comme un « ami » de Mme El Rhazoui, dans les ennuis de M. Sihamedi.

Idriss Sihamedi, qui n’a pas usé de menaces ni d’insultes comme l’a souligné le tribunal, se présente comme un « lanceur d’alerte », voire un « journaliste indépendant » – il se compare volontiers à Mediapart – dont le but est « d’engager un débat contradictoire » en mettant à jour la « duplicité » de Mme El Rhazoui.
Ainsi, il explique avoir révélé les revenus conséquents de son riad marocain car une cagnotte avait été lancée pour faire face à ses frais de justice. La divulgation de sa résidence aux Emirats arabes unis, présentés comme un « pays salafiste », contredit sa dénonciation des pays musulmans. Tout comme le métier de son conjoint, responsable du département de finance islamique d’une banque d’affaires, alors qu’elle passe son temps à critiquer la charia.

M. Sihamedi justifie donc ses révélations par la « liberté d’informer » et « l’intérêt général du public ». Il assume la « culture du clash » propre à Twitter. Mme El Rhazoui ne semble pas en reste sur ce point.

« Déchaîner une meute »

La volonté de « débattre » d’Idriss Sihamedi est en revanche apparue peu évidente. Pour l’avocat de Mme El Rhazoui, Thibaud de Montbrial, la démarche de M. Sihamedi s’apparente à « de la désignation d’objectifs en langage militaire ». « En s’en prenant à elle, Driss Yemmou savait qu’il allait déchaîner une meute sans ignorer que peut-être quelqu’un pourrait dire : on va se la faire. C’est exactement ce qui est arrivé à Samuel Paty », a-t-il ajouté.

Les Tweet ont cessé le 11 octobre, lorsque, après l’évocation de la fille de Zineb El Rhazoui, cette dernière a adressé un courriel à Idriss Sihamedi dans lequel elle détaille les informations dont elle dispose sur lui, sa mère, sa femme et ses enfants. Une sorte d’équilibre de la terreur. La procureure de la République a requis dix mois de prison avec sursis. Le jugement a été mis en délibéré au 15 janvier. En février, Idriss Sihamedi comparaîtra à Evry pour des faits similaires visant Zohra Bitan.