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« Le souvenir impérial ottoman hante l’inconscient de la Turquie contemporaine »

samedi 26 décembre 2020, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/jean-francois-colosimo-le-souvenir-imperial-ottoman-hante-l-inconscient-de-la-turquie-contemporaine-20201224


Jean-François Colosimo :« Le souvenir impérial ottoman hante l’inconscient de la Turquie contemporaine »

ENTRETIEN - Dans son essai tranchant Le Sabre et le Turban, l’historien et essayiste démontre comment Recep Tayyip Erdogan est autant l’héritier des sultans de l’Ancien Régime que de Kemal Atatürk. Il partage avec eux un même impérialisme nourri de nationalisme grand turc et de foi islamique.

Par Alexandre Devecchio

Publié hier 24.12.20 à 08:28, Mis à jour hier à 08:28

Dans votre nouveau livre, vous écrivez que pour comprendre « jusqu’où ira la Turquie », il faut comprendre d’où elle vient. À savoir l’Empire ottoman. Pourquoi ?

Notre monde reste tributaire de la deuxième expansion de l’islam qui advient entre le XIIIe et le XVe siècle. Elle a pour vecteur la déferlante turco-mongole. Les tribus guerrières des steppes envahissent les espaces slave, chinois, européen, arabe, perse, asiatique. Deux empires durables en sortent, ottoman en Méditerranée, moghol en Inde. Ils reposent sur la même logique de conquête, le même pouvoir turc et sunnite, la même organisation politico-religieuse de type communautaire. Ils connaissent le même déclin à partir des temps modernes. Et ils nous laissent le même héritage de partitions hostiles, de nations bellicistes, de verrous géostratégiques conflictuels.

Ce parallèle vaut-il encore aujourd’hui ?

Oui. Au sens où la Turquie est notre Pakistan. Chypre, le Kosovo, le Karabakh, eux, sont nos Cachemire. Ankara et Islamabad se disputent désormais le titre de capitale planétaire de l’islamisme.

Illustration : Mustafa Kemal, dit « Atatürk », père de la nation turque contemporaine. Granger/Bridgeman images/LEEMAGE

Le décès de l’Empire ottoman n’a-t-il pas pourtant été acté par Mustafa Kemal en 1923 ?

Mais la décomposition du cadavre ottoman n’en finit pas de finir. Gelés par le communisme, les foyers d’incendie allumés entre 1820 et 1920 par les guerres de libération nationale ont partout repris dès 1990. Des Balkans à la Caspienne et de l’Égée au Caucase, la sortie de l’empire est restée inachevée. Ce qui explique à la fois l’agonie de naissance et l’acharnement à la puissance qui caractérisent la Turquie moderne depuis sa fondation.

L’Empire ottoman bénéficie pourtant d’une image positive de pluralisme et de tolérance. Est-elle vraie ou fausse ?

Ni l’un ni l’autre. Il y va d’un système obligé de gestion pragmatique. Présent sur trois continents et quatre mers à son apogée, le conquérant turc se trouve à régir une mosaïque d’ethnies aux cultes et aux cultures disparates. Lui-même minoritaire, il les constitue en minorités. À l’infériorisation islamique du dhimmi, il ajoute la hiérarchisation communautaire du millet : la confession religieuse définit le groupe d’appartenance et détermine sa valeur politique comme son assise juridique. Plus il s’éloigne du modèle dominant, plus ses droits diminuent et plus ses captations augmentent. L’empire n’a donc aucun intérêt à promouvoir les conversions.

Illustration : En 1915, les Arméniens sont chassés d’Anatolie qu’ils traversent au cours de « marches de la mort ».Bridgeman Images

Comment s’explique dès lors l’existence de territoires islamisés au cœur de l’Europe ?

Il ne s’agit pas d’adhésions de foi. Lors de l’invasion des Balkans au XIVe siècle, l’enrôlement de force est limité aux ultimes bastions rebelles. C’est pour préserver leurs intérêts matériels que, par la suite, les élites adoptent le Coran. Les couches populaires s’y résolvent peu à peu car leur extrême pauvreté les empêche d’acquitter le haraç, la double taxation. Par-là, elles échappent aussi au devchirmé, l’impôt du sang, l’enlèvement de leurs enfants pour en faire des janissaires. Toutefois, en Bosnie, en Albanie, en Macédoine, va prévaloir l’islam bektachi, un courant syncrétique et libéral qui permet la survivance d’une forme de crypto-christianisme. Il est aujourd’hui submergé par l’entreprise prosélyte d’Erdogan qui considère siennes les « terres un jour conquises par les ancêtres ». D’où la transformation actuelle de la région en un relais du turquisme et de l’islamisme.

Quel est le bilan, à terme, du multiculturalisme ottoman ?

Parce qu’elle est strictement fonctionnelle, la tolérance cesse là où pointe la demande d’égalité.

Illustration : Ossuaire de crânes dans un village près du lac de Van. Le génocide arménien par les Turcs fit 1,5 million de victimes. ARMENIAN GENOCIDE MUSEUM INSTITUTE/STR / AGMI / AFP

Où se situe le point de rupture ?

La revendication s’amplifie au cours du XIXe siècle. L’appui des puissances européennes au réveil des peuples a pour but de fragmenter l’Empire ottoman. L’opération réussit dans sa partie occidentale avec les indépendances successives des Grecs, des Bulgares, des Serbes et des futurs Roumains. Mais elle désigne les minorités non musulmanes comme des traîtres au sein de sa partie orientale. L’aspiration aux libertés dont elles sont porteuses les condamne d’autant plus. Ce qui va enclencher le cycle de la terreur dont la Turquie n’est pas encore sortie.

C’est là le résultat de l’opposition native que vous décelez entre le sabre et le turban ?

Les sultans prêtent serment sur le sabre d’Osman, le fondateur de la dynastie, car l’esprit de conquête fixe l’identité ottomane. C’est quand l’empire s’arrête de grandir puis commence à rétrécir, que s’impose le turban. En 1774, Mustafa III exhume le califat jusque-là oublié afin d’affirmer sa suzeraineté spirituelle sur les populations musulmanes des territoires perdus. En 1826, Mahmud II rallie les oulémas de l’orthodoxie sunnite à l’élimination des janissaires, réfractaires à la modernisation et déclarés hérétiques au titre de leur soufisme. En 1895, Abdülhamid II déclenche le premier grand massacre des Arméniens au nom du panislamisme dont il est le théoricien initial. Le pouvoir religieux vient réarmer le pouvoir militaire.

Kemal nationalise l’islam, Erdogan islamise la nation :leur duel est un duo.

Mais les Jeunes-Turcs et Atatürk ne vont-ils pas développer, précisément par réaction à l’empire, un modèle nationaliste et laïciste ?

Oui et non. Ces officiers sont révolutionnaires, jacobins, positivistes. Ils endossent l’idée de l’État-nation. Ils prônent la construction d’un pays homogène, d’un peuple régénéré. Néanmoins leur ennemi, ce n’est pas l’islam. Ce sont les minorités qui ont sapé l’empire. Pour être homogène et hégémonique, la Turquie nouvelle doit les éradiquer. En bref, les Jeunes-Turcs sont prétotalitaires à la manière de 1793. Mais comme Robespierre, ils n’ignorent pas le pouvoir de mobilisation de la religion.

Où voit-on s’opérer cette persistance de l’islam ottoman sous couvert d’un progressisme radical ?

En 1915, Talaat Pacha appelle au djihad afin d’accélérer l’extermination des Arméniens. En 1918, Enver Pacha crée en Azerbaïdjan l’Armée islamique du Caucase afin de propager le panturquisme. En 1921, Mustafa Kemal pactise avec les chefs des confréries afin de légitimer sa guerre d’émancipation. En 1923, il obtient des Alliés le grand échange des populations, les Grecs de Turquie contre les Turcs de Grèce, mais ce sont en fait des chrétiens que la Société des Nations troque contre des musulmans. La nation qui émerge des décombres de l’empire découle du premier génocide et de la première purification ethnique du XXesiècle. Son obstination à le nier explique son dédoublement permanent.

Diriez-vous que le principal point commun entre l’empire finissant et la nation émergente tient dans le traitement des minorités au nom de l’islam ?

Plus précisément dans son instrumentalisation variable mais continue. Le Turc nouveau doit être ethniquement et confessionnellement pur, turco-sunnite. Atatürk étatise l’islam, car il est inhérent à sa fabrique identitaire. C’est sa compréhension singulière de la laïcité.

llustration : Erdogan sous un portrait de Kemal : un même goût pour le culte de la personnalité… Umit Bektas/REUTERS

Vous refusez en effet d’opposer Kemal à Erdogan. Comment ?

Kemal nationalise l’islam, Erdogan islamise la nation. Leur duel est un duo. Il n’y a pas deux Turquie, mais une seule qui aura essayé toutes les idéologies extrêmes au cours de son siècle d’existence pour réparer l’humiliation ottomane et restaurer la grandeur impériale.

N’y a-t-il pas pour autant une différence essentielle entre les conceptions géopolitiques des deux leaders ?

Ce n’est pas la Turquie qui a changé, c’est le monde. Légataire de l’imaginaire ottoman, se voulant à la fois d’Occident et d’Orient, elle oscille entre l’Europe et l’oumma. Dans les deux cas cependant, le souvenir impérial hante son inconscient. Atatürk revendique en vain Alep et Mossoul, mais réussit à s’emparer d’Antioche et meurt en rêvant de Chypre. Erdogan parachève le programme de la domination turque retrouvée, car le désordre mondialisé l’y autorise.

Quel est ce programme ?

Opportuniste. Néo-ottoman en Méditerranée et dans les Balkans. Panislamique au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest. Panturc en Asie centrale. Tout est bon qui sert l’ambition de la reconquête. Racketter l’Union au moyen des migrants pour financer un régime d’oppression. Exploiter Daech pour déstabiliser le Levant. Pactiser avec la Russie pour défier l’Otan. Agiter l’internationale des Frères musulmans pour paralyser la France. S’allier avec l’Azerbaïdjan pour annihiler le Karabakh. Mais, par-delà les anciennes marches impériales, l’offensive vise aussi bien les Ouïghours musulmans et turcophones de Chine que les mouvements djihadistes du Sahara.

Illustration : Erdogan et le président azerbaïdjanais Ilham Aliev à Bakou, le 10 décembre, pour célébrer leur victoire militaire au Haut-Karabakh arménien (Artsakh). ROMAN ISMAYILOV/EPA/MAXPPP

Erdogan se veut-il un nouveau sultan ?

Plutôt un nouvel Atatürk ayant enfin réussi à réconcilier la caserne et la mosquée. Depuis cent ans, la Turquie poursuit une course à l’abîme pour surmonter le trauma originel de l’attrition de l’empire. À l’instar de Kemal, Erdogan est devenu à son tour un maître chanteur qui monnaie le spectre d’une instabilité globale contre l’assurance de sa propre stabilité intérieure.

Illustration : Le président turc Recep Tayyip Erdogan dans son incroyable palais sultanesque de plus de 1.000 pièces d’Ankara, en 2015. À ses côtés, des soldats portant les uniformes des différentes armées de l’Empire ottoman. ADEM ALTAN/AFP

Quelle a été l’erreur de l’Europe ?

Depuis 1945, l’Europe traite la Turquie comme l’Amérique lui dicte de le faire. Sa propre faute est cependant originelle. Elle n’a cessé de s’aveugler sur la modernité promue par les deux autocrates turcs. Elle a fermé les yeux sur l’extinction des communautés juive, grecque, arménienne, sur la négation des Kurdes et des alévis qui constituent un quart de la population, sur la répression des mouvements démocratiques actée par cinq putschs en cinquante ans. Elle n’a pas vu que Kemal et Erdogan n’ont retenu d’elle que le feu prométhéen de la technique. La véritable aspiration européenne a été soutenue par les intellectuels, les écrivains, les artistes, les activistes assassinés, emprisonnés, exilés sans répit d’hier à aujourd’hui. Et avec eux, tout un petit peuple vertueux et courageux, mais muselé.

C’est en exorcisant les fantômes enfouis de son passé ottoman que la Turquie sera enfin grande.

Comment arrêter cette spirale ?

Erdogan n’est fort que de nos faiblesses. Il surinterprète sa puissance pour faire croire à sa surpuissance. Or, son pouvoir est plus précaire que jamais. Il a perdu les mairies d’Ankara et d’Istanbul. Il n’est plus le magicien de la croissance. La pauvreté augmente. L’opposition se rassemble. Un embargo économique suffirait à changer la donne. Mais Bruxelles et Berlin tardent à entendre Paris.

Et pour quel avenir ?

C’est en exorcisant les fantômes enfouis de son passé ottoman, non pas en les clonant, que la Turquie sera enfin grande.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

Le Sabre et le Turban. Jusqu’où ira la Turquie ? de Jean-François Colosimo, Éditions du Cerf, 211 p., 15 €. ,


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