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De l’importance de ne pas relooker la prostitution en « travail du sexe »

mercredi 12 mai 2021, par siawi3

Source : https://tradfem.wordpress.com/2021/05/03/de-limportance-de-ne-pas-relooker-la-prostitution-en-travail-du-sexe/

Lorsque nous parlons de « travail du sexe », nous appuyons l’idée que le sexe est un travail pour les femmes et un loisir pour les hommes – des hommes qui ont le pouvoir social et économique d’agir comme une classe patronale en matière de rapports sexuels. Pire encore, nous acceptons que le corps des femmes existe en tant que ressource à utiliser par d’autres personnes.

Par Sarah Ditum,

The New Statesman,

1er décembre 2014

Une femme attend un prostitueur à Paris. Photo : Getty

Daisy avait 15 ans lorsqu’elle a reçu son premier avertissement lié à la prostitution. Elle parle peu de cette partie de son histoire aux gens, car elle ne veut pas que ce récit déborde dans son présent (tous les détails permettant de l’identifier ont été modifiés dans le présent article). Cela fait d’elle l’une des femmes que vous n’entendrez pas dans les débats actuels sur l’industrie du sexe.

On dit souvent aux décideurs et aux féministes qu’ils et elles doivent « écouter les travailleuses du sexe », mais il faut garder à l’esprit que l’on ne peut écouter que celles qui acceptent de s’exprimer, et que plus une femme a subi de préjudices, moins elle est susceptible de vouloir revenir lç-dessus sur la place publique. Si des personnalités telles que Brooke « Belle de Jour » Magnanti et Melissa Gira Grant, autrice du livre Playing the Whore (Faire la pute,) peuvent s’afficher comme représentantes de la prostitution, c’est sans doute en partie parce que leurs expériences relativement bénignes sont atypiques. Rangées en face d’elles sont les femmes comme Rachel Moran et Rebecca Mott, qui se qualifient de « survivantes ». Pour celles-là, la vente de sexe n’a été rien d’autre qu’un traumatisme, et revisiter ce traumatisme fait partie de leur vie publique en tant que militantes. C’est un lourd tribut à payer pour n’importe qui, et Daisy, que j’ai rencontrée par l’intermédiaire d’une association de lutte contre la violence faite aux femmes, y résiste : « Je refuse de construire ma carrière sur le fait d’être une « ex » quoi que ce soit. Ce n’est pas une étiquette que je veux ou que j’accepte ».

Les étiquettes ont une grande importance lorsque nous parlons de prostitution. Il existe actuellement une campagne de pression pour forcer l’agence Associated Press à retirer le mot « prostituée » de son Stylebook (le manuel des formules convenues dans ses médias). Il est certain que son utilisation en tant que synonyme destructeur et dégradant du mot « femme » doit figurer sur la liste des interdictions. En 1979, les détectives qui recherchaient un criminel que l’on a appelé « l’éventreur du Yorkshire » ont qualifié certaines des femmes qu’il avait tuées comme des victimes « innocentes », par opposition à celles qu’ils ont appelé des « prostituées ». Dans un extraordinaire plaidoyer personnel adressé à l’Éventreur, la police du West Yorkshire a promis de « continuer à arrêter les prostituées », laissant entendre qu’elle concordait avec ce meurtrier en série sur la justesse de punir certaines femmes, même si elle préférait la serrure et la clé au marteau et au tournevis aiguisé. (Comme on pouvait s’y attendre, cette approbation de ses motifs n’a pas incité Peter Sutcliffe à se dénoncer, et il a tué deux autres femmes avant d’être finalement arrêté.) En 2006, la police d’Ipswich a pourchassé un autre tueur en série qui s’en prenait aux femmes qui vendaient des services sexuels, mais cette fois le langage utilisé a été différent : désormais, les victimes n’étaient pas appelées « prostituées », mais simplement « femmes ». C’était un petit changement, mais il avait son importance. Les circonstances de la vie de ces femmes étaient pertinentes à l’enquête, mais elles n’étaient plus présentées comme une justification de leur meurtre.

Les lobbyistes qui se décrivent comme des défenseurs des droits des travailleurs du sexe veulent que l’expression « travailleur du sexe » soit imposée dans le Manuel de style de l’Associated Press ; je suis cosignataire d’une lettre ouverte demandant à l’AP de rejeter cette demande. Alors, qu’y a-t-il de si négatif à parler de « travailleurs du sexe » ? Tout d’abord, c’est un terme délibérément vague. Il regroupe les femmes qui font le trottoir et les escortes, les stripteaseuses et les opératrices de lignes érotiques, les dominatrices et les vendeuses de godemichés, ainsi que leurs gérants respectifs. Il est clair que ces fonctions ne sont pas les mêmes et que toute théorie ou législation qui tente de les traiter comme identiques risque de s’échouer sur le fait de leurs énormes différences. De plus, l’expression « travail du sexe » est soigneusement agnostique sur l’enjeu du genre : le terme « prostitué.e » est tellement ancré dans le féminin qu’il est nécessaire de préciser « prostitué masculin » lorsqu’on se réfère à un homme, tandis que le terme « travailleur du sexe » suggère une figure qui pourrait être un homme ou une femme. Cela peut être bien intentionné, mais c’est trompeur : la grande majorité des personnes prostituées sont des femmes, et ceux qui achètent des services sexuels sont presque exclusivement des hommes. En matière de prostitution, la neutralité de genre constitue un mensonge.

En plus d’être excessivement large, l’expression « travail du sexe » est paradoxalement trop étroite : elle englobe bien plus que la vente de services sexuels, mais elle exclut également les personnes qui vendent ou ont vendu des services sexuels mais qui ne se reconnaissent pas comme des « travailleurs ou travailleuses du sexe ». Daisy est l’une d’entre elles. Lorsque je lui demande si elle se considère comme une travailleuse du sexe, sa réponse est véhémente : « Je n’utiliserais pas cette expression. Aucune femme n’est une ‘travailleuse du sexe’. Ce n’est pas du travail, c’est de la violence. » Et le récit de Daisy est impossible à concilier avec le libéralisme plein d’espoir qui veut que les femmes puissent faire le choix rationnel de se prostituer ou d’échanger leur consentement sexuel contre de l’argent. Adolescente, elle a fugué de chez ses parents violents et a vécu une vie précaire faite de petits délits et d’hébergement sur des canapés. Un jour, l’homme chez qui elle logeait lui a demandé d’avoir des relations sexuelles avec son ami. « C’était un maquereau », dit-elle. Je lui demande quelle est la différence entre un proxénète et un maquereau. La réponse se résume aux méthodes utilisées par les hommes pour contrôler les femmes : un proxénète utilise des menaces, mais un maquereau exploite la vulnérabilité émotionnelle. « Un proxénète vous dit franchement : tu es uniquement là pour gagner de l’argent », dit Daisy. « Un maquereau vous dit qu’il se soucie de vous et qu’il vous aime, mais en fin de compte, il fait la même chose. »

Bien sûr, rien ne garantit que le récit d’une femme sur sa propre vie sera respecté par ceux qui prétendent l’écouter. Au moment du décès de la poétesse américaine Maya Angelou en mai 2015, les apologistes du travail du sexe l’ont immédiatement revendiquée comme l’une des leurs, malgré le fait qu’elle ne se soit jamais décrite comme une « travailleuse du sexe ». Un article publié sur la plate-forme Vice l’a enrôlée dans la cause de la Journée internationale des putes, tandis que dans un article publié sur Mic, Angelou est devenue le véhicule d’un reproche adressé au féminisme en général : « Lorsque le féminisme fait une fixation sur ce que les autres femmes devraient ou ne devraient pas faire – du travail du sexe au mariage, en passant par les choix de carrière et de style de vie – il perd sa mission fondamentale d’égalité, de diversité et d’acceptation. Il laisse tomber ses femmes, et il laisse tomber ses leaders, comme Maya Angelou. » Il est vrai qu’Angelou ne s’est jamais laissée aller à l’auto-condamnation lorsqu’elle a décrit son implication prostitutionnelle dans son ouvrage Gather Together in my Name. Mais dans le même ordre d’idées, personne ne peut lire l’autobiographie d’Angelou sans tirer des conclusions très raisonnables à savoir si elle croit que d’autres femmes devraient répéter son expérience. Plus tard, elle a fait référence à l’époque où elle était proxénète et où elle a été elle-même sous l’emprise d’un proxénète en se décrivant comme ayant été « dans le caniveau ».

Cependant, certaines femmes sont considérées comme au-delà de toute récupération opportuniste. On a étiqueté l’écrivaine et militante Andrea Dworkin comme SWERF, un acronyme dédaigneux signifiant sex worker exclusionary feminist, en passant sous silence le fait qu’elle a elle-même été prostituée et que cette expérience a été au cœur de son oeuvre. « Les prémisses de la femme prostituée sont mes propres prémisses », a-t-elle déclaré dans un discours prononcé en 1992 (et publié dans Souvenez-vous, Résistez, Ne cédez pas), « C’est à partir d’elles que j’agis. (…) La prostitution n’est pas une idée. C’est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d’habitude par un pénis, parfois par des mains, parfois par des objets, pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre et encore un autre. Voilà ce que c’est. » Il est difficile d’aborder ces détails sans tomber dans des propos salaces, et Daisy détourne habilement notre conversation chaque fois que nous nous approchons de la discussion sur le sexe proprement dit. Finalement, je lui demande si ces détournements de la conversation sont délibérés.

« Je ne veux pas parler de l’acte lui-même », dit-elle. « Je ne veux pas que ce soit miteux. Je veux regarder les dommages que cet acte crée au plan émotionnel. » Pour Daisy, ce dommage émotionnel a été profond : pendant qu’elle se prostituait, elle dit avoir été incapable de nouer des relations intimes. « Comment pouvez-vous être avec quelqu’un qui a des relations sexuelles avec d’autres personnes ? » demande-t-elle. « Comment pouvez-vous partager quelqu’un si vous l’aimez ? ». Ce sont des intuitions qu’elle a acquises avec la distance. « Quand j’étais dans le milieu, j’en étais la plus grande défenderesse. Je devais le faire pour justifier mon existence. Sinon, comment aurais-je pu survivre ? » Cet impératif de survie n’a pas conduit Daisy vers l’alcool et la drogue, mais elle a développé une autre compulsion pour adoucir son existence : « Je faisais du shopping. C’était ma façon de m’auto-médicamenter. » Vers la fin de sa période de prostitution, Daisy dit qu’elle pouvait gagner 200 £ un soir de semaine, et 500 £ un vendredi ou un samedi. Elle dépensait tout, car elle ne pouvait pas supporter de le garder. Elle a également subi des violences physiques. Lorsqu’on lui demande si elle a déjà été attaquée par un client, Daisy lève la main pour indiquer un réseau de cicatrices sur son visage : la violence accompagnait inévitablement la prostitution.

Si le travail du sexe est un travail, de quel type de travail s’agit-il ? L’élément de danger physique conduit certains à comparer la prostitution à des métiers à haut risque dominés par les hommes, come celui des équipages de plates-formes pétrolières ; mais ces emplois extraient généralement une ressource précieuse et offrent aux travailleurs une prime par rapport à des emplois comparables, afin d’en compenser les risques. Dans la prostitution, la seule chose produite est l’orgasme d’un homme, et plus une femme est en danger, moins elle est en mesure de fixer ses propres conditions. Il se peut donc que le « travail du sexe » soit un genre de travail féminin subalterne, comme le nettoyage et la garde d’enfants (un lien qu’établit l’association entre le Collectif britannique des prostituées et la campagne pour un Salaire au travail ménager (Wages for Housework) ; mais nous reconnaissons que le travail ménager est un travail même s’il n’est pas rémunéré, alors que le sexe est généralement censé être un plaisir plutôt qu’une obligation fastidieuse. Cette analogie ne tient donc pas non plus. Pourrait-il s’agir plutôt de quelque chose comme le théâtre ou la danse – un métier qui utilise pleinement le corps (il y a un lien historique ici, car les femmes sur scène se prostituaient souvent au noir ou étaient supposées le faire). Mais les acteurs et les danseurs sont des personnages publics célèbres : la prostitution, par contre, a lieu en privé et, comme la plupart des choses qui se font en privé, elle ne confère aucun prestige aux gens qui la pratiquent, aussi accomplis soient-ils.

Les danseurs et les acteurs ne donnent pas accès à leurs organes internes, et ils suivent une formation approfondie qui n’est pas nécessaire pour la prostitution. En fait, le seul critère pour entrer dans la prostitution est d’avoir un corps pénétrable et qu’un homme soit prêt à payer pour le pénétrer. Les défenseurs du « travail sexuel en tant que travail » aiment à nous rappeler qu’aucune femme ne vend littéralement son corps, puisqu’elle en reste propriétaire. Mais il est clair que ce qui est payé par les prostitueurs relève intégralement du corps – le bien qui est acheté est le droit d’accéder au corps de la femme pendant un certain temps et/ou la réalisation d’actes sexuels spécifiques. Ce que l’homme achète à la femme n’est pas son travail, mais une licence à usage unique pour pénétrer son corps. Les détractrices de la prostitution sont souvent accusées de vouloir contrôler la sexualité féminine, mais il convient de rappeler que si la prostitution reflétait les désirs des femmes, celles-ci n’auraient pas besoin d’être payées pour s’y adonner : personne n’a plus de pouvoir sur la sexualité d’une femme que l’homme qui la paie pour faciliter son orgasme.

L’expression de « travail du sexe » n’est pas neutre : elle traîne derrière elle ses présupposés politiques tacites, aussi sûrement que toute autre alternative. Lorsque nous parlons de « travail du sexe », nous approuvons l’idée que le sexe est un travail pour les femmes et un loisir pour les hommes – des hommes qui ont le pouvoir social et économique d’agir comme une classe patronale en matière de rapports sexuels. Et ce qui est le plus accablant, c’est que nous acceptons que le corps des femmes existe en tant que ressource à utiliser par d’autres – des hommes qui ont les moyens de payer pour chaque baise. La prostitution est une institution économique composée non seulement des femmes qui vendent du sexe, mais aussi, et surtout, des hommes qui créent la demande, commettent les violences et imposent un tribut émotionnel aux femmes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels. Certains des hommes qui paient pour du sexe reconnaissent même que ce qu’ils font est potentiellement dangereux : un homme interviewé pour un article du New Statesman sur les prostitueurs a admis qu’il pensait que c’était « mauvais émotionnellement pour les femmes », avant de se disculper en disant qu’il n’était « qu’un individu parmi d’autres ».

Daisy a quitté la prostitution à 30 ans, et dit qu’elle a maintenant « retrouvé sa santé mentale et physique ». Mais nous ne pouvons l’écouter, elle et les femmes comme elle, que si nous commençons par un langage qui parle honnêtement de ce qu’implique la vente de sexe.

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Note de la rédaction, 7 janvier 2015 :

Melissa Gira Grant a déclaré au New Statesman qu’elle n’a pas décrit ses expériences personnelles du travail du sexe dans son livre, ou dans d’autres interviews, que nulle part elle n’a décrit son expérience comme étant « largement bénigne » et qu’elle ne prétend pas être « représentative » des travailleurs du sexe ou de la prostitution. Nous reconnaissons que, à ces égards, le présent article a pu induire son public en erreur et nous sommes heureux de remettre les pendules à l’heure.

Sarah Ditum est une journaliste qui écrit régulièrement pour le Guardian, le New Statesman et d’autres médias imprimés.

Version originale : https://www.newstatesman.com/politics/2014/12/why-we-shouldnt-rebrand-prostitution-sex-work

Traduction : Collective TRADFEM