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France : Au procès des harceleurs de Mila : « Je ne souhaite pas un autre Charlie Hebdo »

« Heureusement que Karl Marx n’avait pas Twitter, qu’est-ce qu’il aurait ramassé »

mercredi 23 juin 2021, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/societe/police-et-justice/au-proces-des-harceleurs-de-mila-je-ne-souhaite-pas-un-autre-charlie-hebdo?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20210623&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D


Au procès des harceleurs de Mila : « Je ne souhaite pas un autre Charlie Hebdo »

Cyberfatwa
Par Vincent Geny

Publié le 23/06/2021 à 11:08

Mardi 22 juin se tenait le second et dernier jour du procès des cyberharceleurs de Mila, menacée de mort après avoir critiqué l’islam. L’audience a été dominée par la plaidoirie de Richard Malka, avocat de la jeune fille et de « Charlie Hebdo », qui a dénoncé un « naufrage collectif ».

Après une première journée d’audience marquée notamment par l’intervention de la mère de Mila, la seconde prévoyait d’être tout aussi riche en évènements. Devant la dixième chambre du tribunal correctionnel de Paris, ce mardi 22 juin, la jeune fille devait encore faire face à quatre cyberharceleurs présumés.

Le premier à s’avancer à la barre, les mains croisées dans le dos, se nomme Adam M. Après la vidéo dans laquelle Mila affirme « Votre religion, c’est de la m***, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du c*** », il aurait envoyé un message privé sur le réseau social Instagram indiquant à la jeune fille que « ça va venir chez toi te ligoter, petite p*** de raciste de tes morts ».

« Quand j’ai vu la vidéo, ça m’a choqué et fait de la peine, j’ai pris ce message pour moi et ma famille », explique celui qui se dit musulman « quand bon me semble ». De son point de vue, « ce qui est dit était du racisme, mais après, j’ai compris qu’elle avait le droit de le dire ».

« Docteur Jekyll et Miss Hyde »

Vient ensuite le tour de Naïssata, poursuivie pour harcèlement et menace de mort. Elle aurait envoyé un mail intitulé « commande de dessins » à Mila. Après quelques compliments sur ses talents d’artiste, le message verse dans la menace de mort. « Va bien te faire fourrer sombre p***, je te souhaite de mourir de la façon la plus atroce qui puisse exister et si jamais ça tarde, je m’en occuperai moi-même, je lacérerai ton corps avec mon plus beau couteau » indique le mail.

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Interrogée sur l’intitulé du message, la jeune femme de 18 ans reste muette pendant de longues secondes. « Ce n’est pas le plus grave que l’on vous reproche », reprend le président qui interprétera cela comme une « manière d’endormir la vigilance, pour qu’elle ouvre le message ». Mais à l’entendre, la prévenue de 18 ans « voulait vraiment parler des dessins mais je me suis emportée. Le message ne devait pas prendre cette tournure ». Un changement de ton radical qui ne convainc pas le juge, lequel demande s’il s’agit d’« une sorte de schizophrénie ? Vous commencez en Docteur Jekyll pour finir en Misse Hyde ? ».

Celle qui se présente également comme musulmane détaille le contexte. Elle explique avoir « vu un tweet disant que la religion est le cancer de la société ». « Heureusement que Karl Marx n’avait pas Twitter, qu’est-ce qu’il aurait ramassé », plaisante le président. Mais lorsqu’elle réagit au message, Mila commente également, affirmant : « voilà quelqu’un de sensé ». « Ça m’a offensé et blessé », se défend Naïssata. « C’est très cruel ce que vous avez dit, lance Richard Malka, avocat de Mila. À la fin de votre audition, vous dites qu’il faut respecter les croyances des autres mais non, il ne faut pas ! » « Je ne suis pas d’accord avec vous, si les croyances étaient respectées, on ne serait pas là et je n’aurais jamais tenu ces propos-là », répond la jeune femme sous les murmures de la salle d’audience.

Lapidation numérique

Il est 13 ?h ?30 lorsque Richard Malka démarre sa plaidoirie par ces mots : « Nous avons devant nous des personnes qui ont voulu faire passer leur frustration sur une femme mineure, lesbienne, excentrique et libre, parce que cela leur est insupportable. »

L’avocat de Charlie Hebdo évoque une « lapidation numérique doublée d’un naufrage collectif ». S’adressant aux trois juges, il déplore la faiblesse de « la cinquième puissance nucléaire mondiale incapable d’assurer la sécurité de Mila, la justice est la seule institution qui n’a pas regardé ses pieds, vous ne pouvez pallier les démissions des institutions mais vous pouvez répondre à cette lapidation, retenir les bras avant qu’ils ne lancent des pierres, les mains avant qu’elles n’appuient sur le bouton envoyer ».

Concernant les treize prévenus, « ils font partie des 100 000 personnes munies de pierres, réunies autour de cette femme fille de 16 ans et demi et lui ont fait mal. Tous ont participé activement et chacun est responsable, c’est une atteinte à leur humanité à eux » s’émeut-il.

Une vie volée

L’avocat de Mila n’a pas de mots assez durs pour qualifier la situation de sa cliente. « Vous l’avez rendue radioactive, les jeunes ont peur de s’afficher avec elle, les écoles ne veulent plus la prendre, quel avenir peut-elle encore avoir ? » demande-t-il.

« Mila est à des années-lumière du combat pour la liberté d’expression, ici, c’est son intégrité et sa pureté qui comptent. J’ai vu quelque chose de christique chez cette jeune femme et je sais comment ça peut finir, je ne souhaite pas un autre Charlie Hebdo, déroule Richard Malka avant d’ajouter : « Bizarrement, aujourd’hui, les laïques sont devenus christiques ». En conclusion, il exhorte le tribunal à « faire en sorte qu’elle puisse encore croire en nous ». Pour cela, il demande 10 000 euros d’amende pour ceux déclarés coupable de harcèlement et de menace de mort et 5 000 euros pour les seuls messages de harcèlement.

« Pseudo-antiracisme »

« La vie de Mila bascule dans un confinement avant l’heure, à durée indéterminée », amorce le procureur de la République qui évoque un « lynchage 2.0 que l’on aurait jamais imaginé à la préhistoire des réseaux sociaux, il y a douze ans ». Une situation qu’il compare à celle de Salman Rushdie, condamné à mort par une fatwa de l’ayatollah Khomeini pour son roman Les Versets sataniques, mais « sans être visée par une puissance étrangère de nature théocratique, ce sont ses propres concitoyens qui sont devenus ses geôliers par procuration ».

« Nous assistons à une désolante dérobade, dénonce le ministère public. Certains tentent l’inversion accusatoire, d’autres, prétendant agir au nom d’un pseudo-antiracisme ou de leur propre idée de la liberté d’expression, crachent leur haine et oublient de réfléchir, jusqu’à l’arrivée des gendarmes chez eux. »

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Depuis la loi Schiappa de 2018, le harcèlement est caractérisé dès lors que les messages sont imposés à la victime. Un point sur lequel les avocats de la défense ont tenté de jouer, expliquant que l’absence de hashtag (mot-clé) ou de mention ne collait pas à ce cadre. « Mais dire que seuls les messages privés comptent, ce serait exonérer ceux qui érigeraient un immense panneau sur l’autoroute pour ceux qui envoient un message dans la boîte aux lettres », balaye le procureur.

Ce dernier requerra trois mois de prison avec sursis pour trois prévenus poursuivis pour harcèlement, six mois contre neuf autres prévenus pour menace de mort. Enfin, il demande la relaxe pour le dernier qui, ayant écrit « faut la faire sauter » affirme avoir simplement fait mention au compte Twitter de Mila et non menacer cette dernière d’explosion. « Pour lui, le doute doit bénéficier », estime-t-il.

« Coup politique »

« Vous ne relaxerez pas, en raison de la victime, de l’émotion suscitée et du poids symbolique de votre décision », affirme en préambule de sa plaidoirie l’un des avocats de la défense qui se demande si « nous ne sommes pas allés trop vite ? Avions-nous besoin de perquisitionner des jeunes aux casiers vierges alors que les éléments sont figés ? En réalité, le ministère public voulait marquer un coup politique ».

Un second s’étonne des profils des prévenus. « La presse parlait d’un déferlement de haine islamiste, on pensait trouver de dangereux salafistes, ce n’est absolument pas le cas », note-t-il. Un de ses confrères abonde. « Je serais curieux de savoir comment le procureur a choisi ces treize-là. Au hasard, au tirage au sort ? En réalité, cela a été savamment dosé, on a pris de tout, des athées, des chrétiens, des musulmans, mais surtout des jeunes adeptes des réseaux sociaux pour faire un exemple », dénonce-t-il. « Ce procès a été vendu comme une audience de lutte contre l’islamisme radical, va-t-on vraiment le faire avec ces treize-là ? »

Instrumentalisation

Des accusations également reprises par le très médiatique avocat Juan Branco. « On a choisi de rendre cette affaire importante, d’impliquer cette jeune femme et d’en faire une Jeanne d’Arc du XXIe siècle alors qu’elle n’en a pas la dimension intellectuelle lâche-t-il. Tout est ridicule, de l’instrumentalisation aux choix des prévenus, cela aurait pu être un procès historique mais le ministère public n’a pas cherché à retracer l’origine de cette violence, comment cette vague a été construite. »

Pour lui, Mila et toute l’affaire seraient instrumentalisés par l’extrême droite. « La première à lancer l’affaire est le site d’extrême droite Bellica qui va inventer le hashtag et faire que Mila deviendra un sujet sur Twitter par l’intermédiaire de Solveig Mineo, explique-t-il, en référence à cette jeune féministe controversée. Elle pense que la liberté des femmes occidentales est menacée par le remplacement ethnique, c’est elle qui a instrumentalisé l’affaire, récupérée par un espace médiatique en manque d’excitation. C’est ce déclencheur qui pousse le gouvernement à créer un parquet dédié à la haine en ligne et qui choisit d’en faire sa première affaire. »

Il est plus de 21 heures lorsque les plaidoiries des quatorze avocats prennent fin. À la sortie, aucun d’entre eux ne s’exprimera. Seule Mila tiendra à lire un message particulièrement violent reçu quelques heures auparavant, les menaçant de mort, de viol, elle et sa famille. « Apparemment, il y en a qui n’ont pas envie de comprendre et je trouve ça désolant », déplore la jeune femme. Le délibéré tombera le 7 juillet prochain.

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