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LE VIDECURITAIRE AU MALI EXPOSE DANGEREUSEMENT L’ALGÉRIE

vendredi 30 juillet 2021, par siawi3

Source : https://www.liberte-algerie.com/actualite/le-vide-securitaire-au-mali-expose-dangereusement-lalgerie-362593

DJALLIL LOUNNAS, EXPERT EN QUESTIONCURITAIRE DANS LE SAHEL
LE VIDECURITAIRE AU MALI EXPOSE DANGEREUSEMENT L’ALGÉRIE

Par Karim BENAMAR

le 29-07-2021 12:00

Le retrait annoncé des troupes françaises du Mali ouvre un nouveau chapitre dans la gestion sécuritaire au Sahel où des groupes terroristes ont réussi à se redéployer. Alors que la situation risque d’échapper à tout contrôle, l’Algérie est appelée dans ce contexte à jouer un nouveau rôle. La question d’une intervention militaire d’Alger dans la région est désormais sur la table. Dans cet entretien, Djallil Lounnas évoque les enjeux inhérents à cette évolution de la situation.

Liberté  : À quoi obéit le retrait annoncé des troupes françaises au Mali ?

Djallil Lounnas : La décision de retrait des troupes françaises du Mali s’inscrit dans un climat général au niveau international de volonté des grandes puissances de mettre fin à leur implication dans ces guerres sans fin (Irak/Syrie, Afghanistan, etc.) dans lesquelles elles se sont engagées au début des années 2000. Les États-Unis ont donné le coup d’envoi en Afghanistan puis en Irak-Syrie. Dans ce contexte, pour Paris, après presque 8 ans de présence, l’heure du désengagement a sonné. Le coût militaire/humain bien que lourd (55 soldats morts) n’est pas la cause directe mais plutôt une lassitude de l’opinion publique française face à cet engagement dans lequel aucun succès n’est décisif et aucune perspective de fin n’est présente. De leurs côtés, les groupes terroristes activant dans la région - malgré de lourdes pertes - ont continué à étendre leur présence dans le Sahel et le Mali de s’enfoncer de plus en plus dans l’instabilité politique.

Il y a également le coût économique de ce déploiement dans un contexte de crise économique grave et qui ne va que s’aggraver (crise sanitaire) d’où la nécessité également de réduire leur présence et à terme se retirer de ce conflit. À partir de là, pour Paris, il est nécessaire que le Mali, les États sahéliens et les partenaires de la France (Europe, États-Unis...) prennent leur part de responsabilité et s’engagent plus en avant au Sahel également, en partant du principe que les événements dans cette région constituent une menace pour l’ensemble de la communauté internationale et non pas seulement pour la France. La force Takuba est un exemple de cela tandis que la France se dirige vers ce que l’on peut nommer une sahelisation du conflit c’est-à-dire soutenir les troupes des États de la région qui, désormais, seront les principales troupes engagées alors que les Français viendront seulement en appui à ces dernières.

En 2013, l’Élysée avait envoyé des troupes au Mali pour endiguer la menace terroriste. Huit ans plus tard, les groupes qualifiés de terroristes sévissant dans la région semblent avoir étendu leur emprise. Peut-on parler d’échec ?

Effectivement l’objectif premier de la France était d’endiguer et d’éliminer le terrorisme. Cependant, une des erreurs a été de se concentrer sur l’aspect militaire du terrorisme uniquement. Or ces groupes armés, pour survivre, se nourrissent du soutien, au moins partiel, des populations locales et ont besoin d’argent. Un des problèmes majeurs de l’opération française est de ne pas avoir suffisamment prêté attention aux raisons qui créent la situation de 2011-2012 : faiblesse de l’État, corruption, misère, marginalisation, créant ainsi un rejet des populations locales à l’époque. Cela avait facilité le déploiement des groupes terroristes.

Ce sont là les racines mêmes du conflit. En se concentrant sur des opérations militaires, même si à court terme (2013-2014 notamment) Paris avait réussi à repousser les groupes terroristes, ces derniers se sont réorganisés et se sont vite adaptés. Ils ont suivi une stratégie de harcèlement et d’attrition des armées locales qui a aussi épuisé les États tout en se rapprochant des populations locales (distribution de richesses, médiations de conflits entre groupes, etc) et ce faisant, ils ont remplacé l’État. Aujourd’hui la violence est généralisée tandis que les groupes armés sont bien implantés dans toute la région et parmi les populations. Alors qu’en 2012-2013, les groupes terroristes étaient concentrés dans le Nord Mali, aujourd’hui ils sont présents au centre du Mali, au Burkina, au Niger, ils conduisent des attaques dans des pays jusqu’alors épargnés par la violence (par exemple le Sénégal), il y a un retour des prises d’otages tandis qu’il y a une déliquescence de l’État dans le Sahel. Le bilan de Barkhane doit se regarder à lumière de cela et pas seulement des chiffres de terroristes tués (plusieurs centaines) dont des figures majeures.

Quelles seront les conséquences immédiates de ce retrait sur la situation sécuritaires et régionale ?

Difficile de le prédire. Le retrait français va s’étaler sur plusieurs mois et il est attendu une montée en puissance des autres dispositifs, notamment la force G5 Sahel et la force européenne Takuba et, plus généralement, des forces des États sahéliens. Sauf que pour les effectifs attendus de Takuba, même s’ils sont atteints, ce qui me semble peu probable, ils demeureront largement insuffisants pour compenser les troupes Barkhane. Rappelons que dans le cas de la force Takuba, il ne s’agit que de forces spéciales. Leurs missions sont donc par définition limitées. Quant à la force G5 Sahel, elle est pour l’instant extrêmement limitée et a conduit peu d’opérations, seule et sans présence de troupes françaises. Un autre élément que beaucoup oublient, mais qui est pourtant derrière les violences récentes intercommunautaires, c’est la multiplication des groupes dits d’autodéfense dans l’ensemble de la région, groupes qui sont aujourd’hui hors de contrôle. Dans ce contexte, tous les scénarios sont possibles.

Un sursaut des troupes, puisque de fait, la nouvelle stratégie française, qui est en fait essentiellement une sahélisation du conflit, va leur faire porter le gros de l’effort de lutte contre ces groupes armés avec seulement l’appui français. Le fait que Paris rejette toute négociation avec le JNIM d’Iyadh Ghali, alors que Bamako, Ghali lui-même et certains États pensent que cela est nécessaire, laisse à penser à une poursuite des combats. Alternativement, certains imaginent un scénario à l’Afghane, c’est-à-dire d’un effondrement progressif du Mali après le retrait français et l’incapacité de Bamako et des troupes de la région à contenir les groupes terroristes. Cela n’est pas à exclure, à l’exception près que les conséquences seraient encore pires qu’en Afghanistan.

Observateurs et experts prédisent un nouveau rôle de l’Algérie dans cette région à l’aune de cette nouvelle configuration. Comment le voyez-vous ?

L’Algérie est en première ligne depuis bien des années déjà. Les évolutions au Sahel ont un impact direct sur sa sécurité, et je dirais que de ce fait, les évolutions au Sahel sont du ressort de sa sécurité nationale et non pas seulement extérieure tant l’impact est direct sur l’évolution sécuritaire interne du pays. On l’a vu récemment à Jijel où des sommes d’argent des rançons d’otages du Mali ont été trouvées après une opération contre des groupes terroristes. On a vu également des terroristes algériens libérés au Nord-Mali tenter de rentrer en Algérie. Notons également qu’Abdelmalek Droukdel, chef d’Aqmi, a été tué contre toute attente au Nord-Mali, alors qu’on le croyait en Algérie et que sa succession a été annoncée par une vidéo du JNIM malien. Clairement donc, l’Algérie est directement concernée par les évolutions sécuritaires au Sahel. Des lors, l’Algérie peut actionner divers leviers pour affirmer son rôle. Elle a des réseaux, elle connaît tous les acteurs de la crise et entretient de liens avec eux. Je pense qu’elle pourrait tout d’abord, en jouant de ces réseaux, réactiver l’accord d’Alger de 2015, qui, certes, est imparfait, et mériterait d’être “mis à jour”, mais pour l’instant constitue l’accord le plus abouti dans le règlement de la crise et prend notamment en charge des attentes et demandes des populations locales : attentes qui sont à l’origine de la crise. Également, Alger peut et doit réactiver le Cemoc. Celui-ci est officiellement toujours actif, mais concrètement, rien n’y est fait de significatif. Or, il constitue une avenue majeure pour renforcer la coopération interrégionale et permettre à l’Algérie de jouer un rôle primordial. L’expérience algérienne des années 2000, en termes de négociation et de dialogue avec les groupes terroristes, a porté ses fruits et a permis de réduire la violence en Algérie. Même si les circonstances sont différentes, cette expérience peut beaucoup servir au Mali.

Ira-t-elle jusqu’à déployer des troupes hors de ses frontières, comme l’y autorise dorénavant sa Constitution ?

C’est toute la question. Le départ progressif français, la faiblesse des armées locales ouvrent la voie à un vide sécuritaire à nos frontières. Doit-on intervenir ? Jusqu’à présent, l’Algérie a suivi une stratégie qui visait à fermer ses frontières et à interdire l’accès aux groupes terroristes de la région. En même temps, elle a également laissé la porte ouverte aux terroristes engagés au Nord-Mali de se rendre aux autorités algériennes. On le voit régulièrement, des redditions ont lieu dans le Sud, incluant des non-Algériens. Je pense notamment à Sultan Badi, Malien et un des principaux chefs de l’EIGS.
Cela est une réussite majeure des services de sécurité. L’Algérie a, malgré cette prudence, été aussi visée par des attaques (prises d’otages de 2013, attentat suicide de 2020). Et comme on l’a vu, les groupes terroristes au Mali ont tenté de prendre contact avec ceux encore actifs en Algérie. Dès lors, le vide sécuritaire pourrait exposer davantage l’Algérie. Étant donné la situation, cette question (d’intervention) doit être étudiée avec la plus grande prudence par l’ensemble des responsables sécuritaires algériens (Président, responsables politiques, Armée, services, diplomates, etc.) et tous les scénarios envisagés. Si une intervention a lieu, celle-ci devra au moins se faire dans un cadre politique institutionnel clair, avoir des objectifs politiques et militaires clairs et atteignables (logistiques, moyens, etc.) selon une doctrine adéquatement définie et avoir toujours une stratégie de sortie quelle que soit l’issue de cette intervention.