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Iran-USA : Masih Alinejad : « Je refuse de vivre dans la peur »

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samedi 7 août 2021, par siawi3

Source : https://www.letemps.ch/monde/masih-alinejad-refuse-vivre-peur?utm_source=Newsletters&utm_campaign=2d0c69f6ff-newsletter_briefing&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-2d0c69f6ff-109473233

Masih Alinejad : « Je refuse de vivre dans la peur »

Valérie de Graffenried

Publié vendredi 6 août 2021

Nous l’avons rencontrée à New York, où elle vit en exil depuis 2014. « Le vent dans les cheveux », comme le titre de son autobiographie. Et le regard rivé sur son téléphone portable, pour ne rien manquer des dernières manifestations en Iran. Très vite, une chose frappe : elle a la voix cassée, elle qui est habituée à exprimer sa colère avec puissance. Masih Alinejad agrippe une fausse fleur de frangipanier, la plante dans son abondante chevelure, et nous sortons nous installer sur son porche. Devant sa maison de Brooklyn surveillée par le FBI, sa fierté : ses fleurs et arbustes, qu’elle cultive avec soin. Un pour chaque membre de sa famille en Iran.

Lire aussi : Menacée de kidnapping, la dissidente iranienne Masih Alinejad s’entretient avec Antony Blinken

Le 13 juillet, la justice américaine a inculpé quatre agents de la République islamique d’Iran et une femme a été arrêtée en Californie, avant d’être libérée sous caution. Ils planifiaient de la kidnapper. Un scénario prévoyait de l’exfiltrer de New York par bateau direction le Venezuela, avant de l’emmener de force en Iran. La journaliste et activiste iranienne se savait en danger. Mais pas à ce point. Malgré ces menaces, Masih Alinejad, qui travaille notamment pour le service persan de Voice of America, refuse de se laisser intimider. Et continue de combattre avec vigueur le port obligatoire du voile et de dénoncer les dérives du régime autoritaire iranien.

C’est à elle que l’on doit la campagne My Stealthy Freedom (« Ma liberté furtive »), lancée sur Facebook en 2014, pour inciter les Iraniennes à poster des vidéos d’elles la tête sans voile. L’idée lui est venue après avoir vu les réactions que ses propres images, les cheveux au vent à Londres, avec la mention « Dans mon pays, un tel comportement serait illégal », avaient provoquées. Trois ans plus tard, elle lance une nouvelle campagne de désobéissance civile, #WhiteWednesdays. Nouveau succès, malgré les lourdes sanctions prévues par le régime dès juillet 2019 : jusqu’à 10 ans de prison pour quiconque envoie des vidéos à l’activiste.

Le Temps : Vous avez pris connaissance des détails du complot pour vous kidnapper, vivez depuis des mois sous surveillance du FBI et avez plusieurs fois dû changer de domicile : comment allez-vous ?

Soyons honnêtes : la situation est objectivement effrayante. Les responsables du FBI viennent de nous suggérer de déménager et même de quitter la ville. Mais en même temps, je suis plus déterminée que jamais à poursuivre ma lutte. Le fait que des détectives privés soient venus me surveiller démontre que le régime iranien a peur de moi. Cela me donne de la force. Le jour de l’annonce de la justice américaine, les mères iraniennes que je soutiens ont brandi les photos de leurs fils tués dans des manifestations en disant : « Maintenant, Masih, c’est nous qui sommes ta voix. » Mon courage, je le puise chez ces femmes. Quand elles manifestent, elles savent qu’elles peuvent prendre une balle et qu’elles risquent la prison. Comment oserais-je avoir peur si elles ont ce courage ? Ce sont mes héroïnes. Je souffre, mais je refuse de vivre dans la peur.

Vous avez souvent été menacée. Vous sentez-vous davantage en danger aujourd’hui ?

Ce qui peut vous sembler être un mauvais film avec cette histoire de rapt est la réalité que nous vivons au quotidien en Iran : les tortures, les exécutions et les kidnappings sont dans la nature même de la République islamique, qui s’est imposée après la révolution de 1979 et le retour de l’ayatollah Khomeiny. Si je renonce, je fais passer le message au régime que leurs menaces fonctionnent. Si j’abandonne, je trahis mon peuple. Nous devons résister. La liberté n’est pas gratuite.

La prison en Iran, l’arrestation de membres de votre famille, et maintenant ce rapt déjoué : qu’est-ce qui a été le plus dur ?

Mes blessures et cicatrices me renforcent, c’est mon caractère. Deux récents moments ont été très difficiles pour moi. Le jour, en août 2018, où quatre activistes de ma campagne #WhiteWednesdays ont été arrêtées, pour avoir distribué des fleurs dans le métro de Téhéran lors de la Journée mondiale des femmes. J’étais cassée. La plus jeune, Saba Kord Afshari [condamnée depuis à 24 ans de prison, ndlr], avait 19 ans. L’âge que j’avais quand j’ai été incarcérée [condamnée à 5 ans de prison et 74 coups de fouet pour avoir distribué des tracts critiques envers le régime, Masih a été relâchée après un mois car elle était enceinte, ndlr]. L’autre, c’est quand Navid Afkari, un lutteur iranien, a été exécuté, le 12 septembre 2020, par pendaison [il était accusé d’avoir participé à une manifestation antigouvernementale en août 2018, où un agent de sécurité a été poignardé, ndlr]. Un des pires jours de ma vie. J’essayais de le sauver. Vous voyez ces tournesols ? Je les adore. On m’appelle Madame Tournesols dans le quartier. Mais quand j’ai appris l’exécution de Navid, j’étais tellement en rage que je les ai arrachés et détruits les uns après les autres. Pourquoi suis-je ici alors que des gens se font exécuter presque tous les jours en Iran ? Des athlètes iraniens se sont joints à la campagne #United4Navid, qui demande aux dirigeants du CIO de réagir. Les organisations sportives doivent exclure la République islamique des compétitions internationales.

Vous critiquez l’administration Biden, mais avez pu vous entretenir par téléphone avec le secrétaire d’Etat Blinken et rencontrer le conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan. Que leur avez-vous dit ?

J’ai d’abord demandé à Jake Sullivan pourquoi ils sont restés silencieux pendant neuf jours après l’annonce de la tentative de rapt. Je l’ai également informé des protestations au Khuzestan. Des gens sont morts pour avoir protesté contre la pénurie d’eau. Il n’y a pas de voix fortes pour condamner ces meurtres. Jake Sullivan s’inquiète pour ma sécurité et est déterminé à me protéger. Mais il ne s’agit pas de moi, mais de la sécurité du peuple américain.

Car vous êtes aussi Américaine…

Oui. Comment est-il possible qu’une telle chose arrive sur sol américain ? Après mon entretien avec Blinken, le chef de la diplomatie n’a pas condamné publiquement la République islamique ni même qualifié le complot de kidnapping. L’administration évoque un « problème d’application de loi ». Mais non ! L’enlèvement d’un citoyen américain sur sol américain est un acte de terrorisme, qui doit être condamné fermement !

Vous reprochez à l’administration Biden de poursuivre les pourparlers avec l’Iran sur le nucléaire…

Je leur demande de suspendre les négociations avec un régime qui enlève et tue ses propres citoyens. L’administration Biden veut relancer l’accord pour empêcher l’Iran de développer son programme nucléaire, mais le terrorisme et les violations des droits humains ne doivent pas être « récompensés ».

Un mot pour la Suisse, qui représente les intérêts américains en Iran et vice versa depuis 1980 ?

Votre pays et ceux de l’UE peuvent beaucoup. Si personne ne condamne clairement les violations des droits de l’homme en Iran, le régime en ressort renforcé. Plusieurs binationaux, avec nationalité française, allemande, anglaise, suédoise ou américaine, sont actuellement emprisonnés en Iran et presque personne ne réagit. Les pays occidentaux doivent s’unir pour faire pression.

L’Iran cherche à « tester la ligne rouge » des pays occidentaux, dites-vous…

Ils viennent défier les Américains sur leur propre sol en cherchant à m’exfiltrer du pays ! Lorsque le journaliste américano-saoudien Jamal Khashoggi a été assassiné dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, les condamnations internationales ont fusé. Idem après le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd à Minneapolis. Nous voulons voir la même indignation pour l’Iran : la politique ne doit pas primer sur les droits de l’homme. En octobre 2019, Rouhollah Zam, un journaliste réfugié à Paris, a été kidnappé en Irak, emmené de force en Iran et exécuté par pendaison le 12 décembre 2020. Le quasi-silence qui a entouré le drame m’a brisé le cœur. Aujourd’hui, le FBI m’interdit de voyager. J’aurais voulu qu’il en soit de même pour lui : il serait maintenant auprès de ses enfants. Sa fille m’a d’ailleurs suppliée de ne surtout pas quitter les Etats-Unis.

Que vous inspire l’élection d’Ebrahim Raïssi à la tête de la République islamique ? Amnesty International déplore qu’il ne fasse pas l’objet d’une enquête pour crimes contre l’humanité.

On l’appelle l’« Ayatollah Massacre » pour son rôle dans le massacre de milliers de prisonniers politiques en 1988. Près de 1500 manifestants ont par ailleurs été tués en novembre 2019 quand il était à la tête de l’autorité judiciaire. Si l’UE envisage des sanctions contre les dirigeants iraniens, il doit être le premier sur la liste (Masih s’interrompt. Elle reçoit des vidéos de manifestations qui dégénèrent en Iran et s’empresse de les publier sur les réseaux sociaux).

Vous êtes infatigable. D’où vient votre force ?

Je suis une fille de la campagne ! Je viens d’un minuscule village, Ghomikola, au nord du pays. Ma mère, qui ne sait ni lire ni écrire, m’a toujours dit que si on était effrayé par l’obscurité, les ténèbres nous dévoreraient. Elle le répétait souvent. J’ai vécu beaucoup de moments sombres dans ma vie – la précarité, la guerre, la révolution –, mais j’ai compris que je devais les affronter. Enfant, avec notre petite télévision en noir et blanc, j’écoutais les mollahs nous dire qu’on devait couvrir nos corps, qu’on serait pendues par les cheveux si on enlevait notre voile. Mais aujourd’hui ces mêmes religieux sont forcés d’écouter ce que je dis. Ils ne peuvent pas m’ignorer. Ils me traitent d’agent de la CIA ou du MI6, de « prostituée », de « vilain petit canard ». Mais ils ne m’empêcheront pas de continuer. Je porte les cicatrices de la révolution. Mes oppresseurs ont des armes et des balles, les moyens de menacer ma famille, d’exécuter des gens, mais ils ont peur de moi. Ma seule arme, c’est ça (elle exhibe son téléphone portable).

Racontez-nous l’histoire de la « fille de la rue de la Révolution ».

Il y a d’abord eu la campagne My Stealthy Freedom, puis #WhiteWednesdays, où des gens descendent dans la rue contre la dictature religieuse. Un jour, on m’a envoyé une photo d’une fille qui agitait son hidjab au bout d’un bâton, perchée sur une boîte électrique, rue de la Révolution, à Téhéran. On m’a dit qu’elle avait été arrêtée. J’ai voulu savoir qui c’était, alors j’ai lancé un appel sur les réseaux, à la recherche de la « fille de la rue de la Révolution ». Le succès a été immédiat : 19 000 retweets en quelques heures ! On l’a retrouvée, elle m’a écrit. Surtout, d’autres ont fait pareil, pour la soutenir, en disant : « Je suis la femme de la rue de la révolution. » Même des hommes. C’était incroyable !

Quand avez-vous pour la première fois refusé de porter le hidjab ?

Je viens d’une famille très traditionnelle où il fallait même le porter à l’intérieur. Ma révolution, je l’ai commencée dans la cuisine familiale, le seul endroit pas fait pour les hommes. Pour l’enlever en public, cela a mis plus de temps. Mais quand j’ai enlevé un jour mon tchador noir sur le chemin de l’école, mon père m’a craché dessus. Et je me suis sentie libre ! Comme si j’avais brisé ma chaîne d’esclavage. J’aime mes parents, mais je ne suis pas leur voie.

Vous vous définissez comme un « produit de la Révolution islamique ». Votre père a fait partie des bassidjis engagés pour protéger le régime. Votre sœur est apparue 17 minutes à la télévision pour dénoncer votre militantisme anti-voile. Quelle relation avez-vous avec votre famille aujourd’hui ?

Je ne les ai plus revus depuis 2009, quand j’ai quitté l’Iran. Mon frère est en prison. Le reste de la famille a peur. Je n’ai pas de contacts avec eux. Ma mère, qui a déjà été interrogée par des agents du régime, leur a dit : « Je n’ai plus rien à faire avec ma fille, qui est indépendante et fait ce qu’elle veut. Si vous revenez, je m’immole. »

Votre sœur a-t-elle été forcée de vous désavouer ?

Je ne sais pas. Elle ne pense pas comme moi. Mais, qu’elle ait été contrainte ou pas, ils l’ont clairement utilisée à des fins de propagande. C’est dégoûtant. La télévision a aussi fait croire que j’avais été violée à Londres, parce que j’avais enlevé mon voile.

Alireza, votre frère écrivain, a été condamné à 8 ans de prison en juillet 2020 pour vous avoir soutenue. Il vous avait avertie d’un premier projet d’enlèvement en 2018, et des pressions exercées sur la famille pour vous faire venir dans un pays tiers. Vous sentez-vous coupable ?

Il aurait pu choisir de me désavouer, comme ma sœur. Mais il ne l’a pas fait. Il veut me protéger. Quand je parle de lui, j’ai la poitrine oppressée ! Nous avons toujours été très proches. Le régime cherche à me rendre vulnérable. Mais ce sont ceux qui torturent, tuent et placent des innocents en prison qui doivent se sentir coupables. Pas moi !

Vivre en exil : une nécessité, une chance ou une douleur ?

Clairement une douleur (silence). J’espère pouvoir rentrer un jour. Mais je me sens coupable quand les femmes que j’encourage me disent : « Si tu reviens, qui va élever la voix pour nous ? » Et si je rentre, je risque gros…

Quel est le prix de la liberté ?

Celui de sacrifier ma vie privée. Mon mari et ses deux enfants, avec lesquels je vis à New York, sont maintenant aussi en danger à cause de moi. Mais ils disent que mon combat est aussi le leur.

Les Etats-Unis, une prison dorée ?

Je suis frustrée de ne pas pouvoir me déplacer. Mais je ne peux pas parler de prison dorée : je suis protégée, et d’un virus plus mortel que le covid : la dictature religieuse.

Que vous inspirent les mouvements #MeToo et Black Lives Matter, nés aux Etats-Unis ?

Juste après l’élection de Trump, j’ai été à la Marche des femmes, à New York. C’était la première fois que je participais à une manifestation publique ! Mais la deuxième année, j’ai été déçue. Quand j’ai demandé aux organisatrices de soutenir mon combat contre le port obligatoire du voile en Iran ou en Arabie saoudite, la plupart sont restées silencieuses. Si vous êtes une vraie féministe, vous devez suivre vos convictions jusqu’au bout. Il n’y a pas de double standard. J’ai du coup refusé de participer à la marche. Autre exemple : le « premier gouvernement féministe du monde » autoproclamé de la Suède. Les Suédoises ont montré du doigt le gouvernement Trump, très masculin. Mais ensuite, lors d’un voyage en Iran, les ministres ont toutes porté le voile et fait des courbettes devant le président iranien ! Quelle hypocrisie ! Des politiciennes européennes n’hésitent pas à condamner le burkini en Europe, mais quand cela arrive à l’Iran, elles se taisent. Ce silence me pèse. La mort de la Blue Girl me hante encore…

La Blue Girl ?

En septembre 2019, Sahar Khodayari s’est immolée par le feu devant le tribunal révolutionnaire. Elle venait d’être condamnée à 6 mois de prison parce qu’elle avait tenté d’entrer dans un stade, déguisée en garçon, pour assister à un match de foot, alors que c’est interdit aux femmes. Là aussi, il n’y a pas eu de condamnation assez ferme de la part de la communauté internationale.

Jusqu’où êtes-vous prête à aller, sachant que votre famille est en danger ?

Jusqu’à la disparition du régime des mollahs. Je n’ai pas de limites. La mère de Pouya Bakhtiari a été emprisonnée peu de temps après m’avoir accordé une interview. Son fils a été tué devant elle quand ils manifestaient ensemble, en novembre 2019. Elle n’a cessé de protester depuis. Quand elle est sortie de prison, elle m’a appelée pour me dire qu’elle avait été interrogée pendant des heures sur moi, mais qu’elle ne regrettait rien. Attendez, elle appelle… (Elle décroche son portable. Et nous traduit la conversation qui dure dix minutes.) Elle est intrépide : elle a perdu son fils, mais affirme qu’elle sera toujours au premier rang pour protester. C’est pour des femmes comme elle que je me bats.

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Questionnaire de Proust

Quel super-pouvoir aimeriez-vous avoir ? Celui d’éradiquer la République islamique. Là, tout de suite.

Si vous deviez changer une chose à votre biographie ? Rien. Je ne regrette rien.

Votre principal défaut ? Je me mets souvent en colère. Et je suis bruyante.

La chose à laquelle vous ne renonceriez jamais, même sous la torture ? Ma bataille pour la liberté.

La plante dans laquelle vous aimeriez vous réincarner ? Le tournesol !

Et l’animal ? Un aigle. C’est comme ça que mon mari m’appelle. Par opposition au régime qui me traite de « vilain petit canard ».

La chose que vous aimez faire ? Jardiner !

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Dates clés

1976 Naissance le 11 septembre à Babol (Iran).

1995 Est arrêtée pour « activité anti-gouvernementale » par la police religieuse.

2000 Divorce de son premier mari, avec lequel elle a eu un fils.

2005 Se fait retirer son accréditation de journaliste parlementaire après avoir révélé une affaire de corruption.

2009 Quitte l’Iran.

2014 Lance sa première campagne de désobéissance civile sur Facebook.

2015 Reçoit le Prix des droits des femmes de UN Watch, à Genève.

2018 Parution de son autobiographie.

2020 Son frère Ali est arrêté est condamné à 8 ans de prison pour l’avoir soutenue.

2021 Protégée par le FBI, qui a déjoué une tentative de rapt.

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