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Les talibans lancent la bataille pour l’opium en Afghanistan

dimanche 8 août 2021, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2021/08/08/les-talibans-lancent-la-bataille-pour-lopium-en-afghanistan/

Publié le 08 août 2021

par Jean-Pierre Filiu

Les talibans lancent la bataille pour l’opium en Afghanistan

Les talibans font tout pour s’emparer au plus vite de la principale zone de production d’opium en Afghanistan, source à elle seule de près de la moitié de l’héroïne mondiale.

L’offensive généralisée des talibans en Afghanistan a d’ores et déjà enregistré des succès spectaculaires, alors même que le retrait américain du pays ne sera achevé que le 31 août. Comme l’indique la carte du « Monde » ci-dessus, établie à la date du 26 juillet, la stratégie de l’insurrection islamiste vise à un double encerclement du gouvernement afghan, par la prise de contrôle des postes frontaliers, d’une part, et par le siège des capitales provinciales, d’autre part. La bataille qui a depuis été déclenchée par les talibans pour Lashkar Gah entre cependant dans une nouvelle logique, celle de la prise de contrôle des principales zones de production d’opium. Il s’agit pour les insurgés de consolider leurs réseaux de trafic transfrontalier, où armements s’échangent contre stupéfiants, mais aussi de priver les soutiens de Kaboul des ressources liées au trafic de drogue.

LA « LITTLE AMERICA » D’AFGHANISTAN

La province du Helmand, dont Lashkar Gah est le chef-lieu, représente à elle seule en 2020, selon l’ONU, plus de la moitié de la culture du pavot de l’ensemble du pays. Elle offre, en effet, un environnement très favorable aux récoltes de cette plante, qui, en outre, atteint sur place un taux particulièrement élevé de morphine. Les Etats-Unis s’y étaient investis très tôt, et ce dès la prohibition de l’opium qu’avait décrétée en 1945 la monarchie afghane. La coopération américaine avait alors développé des programmes de substitution au pavot, passant par l’irrigation de terres développées par deux barrages et la construction d’un ambitieux réseau de routes asphaltées. Une Helmand Valley Authority (HVA) avait été établie en 1952 sur le modèle de la Tennessee Valley Authority (TVA), le projet-phare du New Deal rooseveltien. Les centaines de coopérants installés avec leur famille à Lashkar Gah avait même amené cette ville à être surnommée « Little America », la « petite Amérique » d’Afghanistan.

Les communistes afghans et leurs alliés, qui renversent la monarchie en 1973, donnent des gages de bonne volonté à Washington en associant son agence anti-stupéfiants, la DEA (Drug Enforcement Administration), à une campagne d’éradication de l’opium dans le Helmand. Mais l’invasion soviétique du pays, à la toute fin de 1979, entraîne un soutien massif de Washington à la guérilla des moudjahidines dont l’opium devient, entre autres dans le Helmand, une des ressources majeures. Après le retrait de l’Armée rouge, en 1989, puis l’effondrement du régime communiste, trois ans plus tard, les moudjahidines ne tardent pas à s’entre-déchirer. La prise de contrôle du Helmand est alors un atout essentiel pour les talibans qui parviennent, de 1996 à 1998, à s’emparer de la plus grande partie du pays. Une fois leur pouvoir consolidé, leur chef, le mollah Omar, décrète en 2000 l’interdiction totale de la culture du pavot. Une telle prohibition est d’autant plus efficace qu’elle est appliquée avec une rigueur inouïe.

UNE STRATEGIE METHODIQUE

C’est donc dans un Afghanistan « libéré » de l’opium que les Etats-Unis interviennent en 2001 pour démanteler en quelques semaines le régime taliban. Cette victoire-éclair s’accompagne du retour des « seigneurs de la guerre », souvent liés au trafic d’opium, malgré les protestations occidentales. Le gouverneur du Helmand est finalement contraint de démissionner en 2005, après la découverte de neuf tonnes d’opium à son domicile. Mais il se venge de sa destitution en transférant aux talibans des milliers de miliciens qui lui sont localement fidèles. Ce cercle vicieux, où la relance de la production d’opium alimente la progression de l’insurrection, ne cesse de s’aggraver, malgré les campagnes d’éradication menées sous l’égide des Etats-Unis, avec un impact plus médiatique qu’opérationnel. C’est ainsi que l’administration Trump lance en 2017, avant tout dans le Helmand, l’opération « Tempête de fer », où bombardiers et drones ciblent les laboratoires d’héroïne contrôlés par les talibans. De telles structures artisanales peuvent pourtant être rapidement reconstruites.

Les talibans ont progressivement pris le contrôle de la province du Helmand, comme le montre bien la carte du « Monde » ci-dessus. Ils ont lancé, le 31 juillet, une offensive sur Lashkar Gah qui, initialement repoussée, leur a permis de s’emparer d’une partie de cette ville de 200.000 habitants. Les autorités afghanes ont appelé la population à évacuer Lashkar Gah, avant de déclencher leur propre contre-offensive, appuyée par l’aviation gouvernementale. On compte déjà des dizaines, voire des centaines de victimes dans cette première bataille urbaine du présent conflit. L’objectif des talibans est désormais de s’assurer le contrôle exclusif de la province du Helmand, et donc de la moitié de la production d’opium afghan, lui-même source de 90% de l’héroïne mondiale. Une fois encore, la stratégie de l’insurrection islamiste frappe par sa cohérence : d’une part, leur mainmise déjà acquise sur la frontière avec le Pakistan leur permettra de contrôler l’intégralité du trafic et d’en prélever des taxes substantielles ; d’autre part, les tribus que Kaboul tente actuellement de mobiliser contre les insurgés seront affaiblies par la perte de ces ressources et tentées de se rallier aux vainqueurs du moment.

Chaque jour qui passe assombrit le bilan des vingt années d’intervention américaine en Afghanistan : Al-Qaida, cible affichée de la campagne de 2001, pourra compter de nouveau sur de solides appuis chez les talibans ; quant au trafic mondial d’héroïne, auquel la prohibition du mollah Omar avait infligé un coup sévère en 2001, il sera relancé par le cycle actuel d’hostilités.

C’est cela aussi qui se joue dans la bataille en cours à Lashkar Gah, alors que les talibans se sont emparés, ces dernières heures, des deux capitales provinciales de Zaranj et de Sheberghan.