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La passion du lynchage, ou l’obsession de la pureté

mardi 10 août 2021, par siawi3

Source : https://nadiageerts.over-blog.com/2021/08/la-passion-du-lynchage-ou-l-obsession-de-la-purete.html?utm_campaign=_ob_pushmail&utm_medium=_ob_notification&utm_source=_ob_email

La passion du lynchage, ou l’obsession de la pureté

Publié le 10 août 2021 par Nadia Geerts

Le journaliste sportif de la VRT Eddy Demarez vient d’être suspendu après avoir tenu des propos jugés offensants, sexistes et homophobes à l’encontre des Belgian Cats, l’équipe nationale de basket-ball, à l’occasion de leur retour des Jeux Olympiques. Malgré les excuses présentées par le journaliste, les joueuses réclament sa démission ou son licenciement. Et comme de coutume, les réseaux sociaux s’enflamment.

Une chose me frappe tout d’abord : la plupart des commentateurs ne citent pas les propos tenus par le journaliste. Or, qu’a-t-il dit exactement ?

Lors d’un échange hors studio avec un collègue – et ignorant que l’enregistrement continuait, alors que lui-même et son collègue avaient quitté le studio -, parlant d’une fête à laquelle seraient invitées les Cats, Eddy Demarez a estimé que « ça ne baiserait pas », car « je pense qu’il n’y a qu’une hétéro au sein de l’équipe ».

Suit un jeu de mots sur le nom de la joueuse Emma Meesseman, « Emma Meeste Man » (littéralement : « Emma surtout homme »), un commentaire sur le physique de deux autres joueuses (« c’est un homme », « un colosse », « on la surnomme « la montagne » »), et enfin une supposition que, sur les deux sœurs évoluant au sein de l’équipe, l’une serait lesbienne, et l’autre pas.

Il est évident que ce genre de commentaire est déplacé, et témoigne d’une regrettable tendance, lorsqu’il s’agit de sport féminin, à s’intéresser davantage à la plastique des joueuses, à leur vie amoureuse et à leur orientation sexuelle qu’à leurs performances sportives. Et il est tout aussi évident à mon sens qu’un journaliste qui se serait permis pareils commentaires à l’antenne devrait être sévèrement sanctionné : on le paie pour commenter un événement sportif, pas pour faire des blagues graveleuses sur le physique des joueuses.

Pour autant, il me paraît pour le moins gênant de ne pas tenir compte, dans cette affaire, du fait que ce journaliste croyait les micros coupés, et était d’ailleurs hors du studio lors de ce qui était dès lors une conversation privée avec un collègue.

A dire vrai, un monde où l’on pourrait perdre son emploi pour quelques mots inappropriés entendus ou, comme ici, enregistrés à notre insu, ne suscite en moi aucun enthousiasme, mais un réel effroi, et m’évoque davantage « La plaisanterie » de Milan Kundera ou « La tache » de Philip Roth qu’un quelconque monde meilleur.

Quelle est cette passion du lynchage qui s’empare de notre société, dont le critique de cinéma Hugues Dayez faisait également les frais il y a peu , parmi tant d’autres ?

Je comprendrais si ces propos étaient haineux, mais j’ai beau les réécouter, je ne vois que des commentaires bas de plafond, lourds, déplacés, qui charrient de toute évidence des stéréotypes sexistes, mais de la même manière que si une journaliste sportive commentait hors micro un match de tennis masculin en parlant du beau petit cul de tel joueur et de son allure efféminée, qui réduit à néant ses chances de le mettre sans son lit. Je conçois que le joueur puisse s’en émouvoir, trouver blessant qu’on le réduise à un quartier de chair fraîche alors qu’il vient de remporter un match important, et estimer que la journaliste, en débitant pareils clichés, est sortie de son rôle, et je répète que de tels propos, tenus « délibérément » à l’antenne, devraient être sévèrement sanctionnés.

Mais l’offense est-elle réellement si grave, pour qu’il faille réclamer publiquement la « tête » du journaliste qui, se croyant à l’abri des micros, a tenu ni plus ni moins que des propos de café du commerce, comme on peut en entendre tous les jours, et qui n’ont rien d’haineux ?

Qui d’entre nous peut assurer n’avoir jamais tenu en privé des propos qui, s’ils avaient été enregistrés à notre insu, pourraient nous valoir l’opprobre publique ? Et au fond, en condamnant aussi durement ce journaliste, ne cherchons-nous pas avant tout à nous rassurer sur notre propre « pureté » idéologique ?

Quant à moi, je n’ai nulle envie d’un monde où la pureté idéologique règnerait en maître. Je préfère un monde imparfait, avec des gauloiseries, des saillies un peu beauf, des blagues potaches, à cette obsession du « tous en file, et que rien ne dépasse » sous peine de tir sans sommation.

Demarez a été beauf, lourdingue, et disons-le : un peu nul. Par contre, il a eu l’élégance de s’excuser, et en des termes très clairs : « Dans l’euphorie qui a suivi la remise des médailles, j’ai fait des déclarations lors d’une conversation privée, loin du studio, au cours desquelles j’ai largement dépassé les bornes. Je n’ai jamais eu l’intention d’offenser qui que ce soit sur la base du sexe ou de l’orientation sexuelle. Il est doublement regrettable que ces déclarations entachent les Jeux qui ont été très réussis pour l’équipe belge et Sporza« . »Je tiens donc à m’excuser sincèrement auprès des Belgian Cats et de leur équipe, ainsi qu’auprès de toute personne qui se serait sentie insultée, offensée ou lésée par cette situation. J’en tirerai les leçons nécessaires et je veillerai à ce que cela ne se reproduise pas à l’avenir. »
L’élégance, à présent, est dans le camp des Belgian Cats. À elles, une fois la colère retombée, d’admettre, peut-être, qu’on ne peut juger un homme sur un propos isolé, et qu’il y a de la grandeur dans le pardon.