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France : Banalisation et marchandisation des symboles du crime contre l’humanité

mercredi 18 août 2021, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/banalisation-et-marchandisation-des-symboles-du-crime-contre-lhumanite/

Banalisation et marchandisation des symboles du crime contre l’humanité

Par
Marc Knobel et Smaïn Laacher

JUIL 27, 2021

Ces dernières semaines, nous avons vu fleurir ici ou là, des étoiles jaunes dans les manifestations organisées par des anti-vaccins. Elles sont collées sur des poitrines, avec les mentions « Non vacciné » ou « Sans vaccin ». Elles sont affichées sur des pancartes. Dans les mêmes réseaux, quelques montages photographiques de QR code sur des avants bras ont été postés pour rappeler le tatouage des déportés (1). Par ailleurs, des commerçants particulièrement cyniques ont flairé le profit possible de cette transgression consistant à détourner l’étoile jaune pour en faire le symbole d’un acte d’oppression et de résistance. Ils ont proposé à la vente, sur un plateforme de e-commerce, des T-shirts moulants pour les hommes et les femmes, ou des sweat-shirts dans les tailles habituelles de différents coloris avec l’étoile jaune apparente et l’inscription « Non vacciné ». Plus encore, le cynisme n’étant freiné par aucune morale, ces commerçants vantaient leurs produits comme étant des « produits bio ». Ainsi, il allait de soi qu’on pouvait préserver l’environnement avec le « bio » tout en vendant les instruments et les symboles caractérisés de l’horreur absolue et du nazisme (l’étoile jaune). Ce faisant, ils banalisent ainsi la mort et le crime contre l’humanité. Nous savons que le cynisme marchand, sans foi ni loi, est la voie la plus courte vers le profit commercial et capitaliste. En transgressant tous les interdits légaux et moraux, le cynique nous indique qu’aucune règle sociale n’est essentielle et que rien n’interdit de violer quelque chose de sacrée.

« Comment peut-on « perdre » la mémoire et ainsi raturer avec insouciance, inconscience parfois, l’importance des symboles et leurs effets dans le maintien de la cohésion sociale et nationale ? »

Dans cette configuration, le tabou, dans son usage ordinaire et moderne, n’a plus cette dimension de préservation et de reproduction de l’ordre social, il devient de plus en plus affaire personnelle (ou celui d’un groupe particulier) ; l’acceptation et l’obéissance au tabou s’en trouvent considérablement amoindries. Il est vrai, qu’après l’intervention de la LICRA, ces vêtements ont été retirés de la vente. Comment peut-on oublier ou mépriser les catastrophes historiques universellement connues et reconnues ? Pourtant si proches temporellement ? Comment peut-on « perdre » la mémoire et ainsi raturer avec insouciance, inconscience parfois, l’importance des symboles et leurs effets dans le maintien de la cohésion sociale et nationale ? Comment peut-on associer des catégories aussi antinomiques, rien que pour faire du « fric » : vêtement bio et étoile jaune ? Faut-il rappeler à tous ces incultes cyniques ces quelques évidences sous forme de tragédies : ces étoiles jaunes aboutirent aux grandes rafles de juillet 1942 en zone occupée et d’août 1942 en zone libre. Cette étoile jaune fut avant tout un symbole d’infamie et de persécution des Juifs de France. Il importe d’avoir à l’esprit qu’elle ne marquait pas seulement, comme au Moyen-Age, avec le port de la rouelle, une pratique discriminatoire. Elle était un signe distinctif, visible à l’œil nu, pour désigner aux allemands, aux antisémites et aux mouchards, les victimes à envoyer à la mort. C’est ainsi qu’il suffisait pour un Juif porteur d’une étoile jaune d’entrer dans un Musée pour prendre, via Drancy, le chemin des fours crématoires d’Auschwitz.

On nous répliquera sur un ton offusqué : « Et la liberté d’expression alors ? ». Nous sommes autant, et même beaucoup plus que d’autres, attachés au droit à la parole, tant qu’elle ne fait pas personnellement de tort à autrui, tant qu’elle ne s’affranchit pas de toute responsabilité envers les autres. Plus largement, ces situations extrêmes nous obligent à examiner très sérieusement deux enjeux fondamentaux. Celui, tout d’abord, de la place du droit et de l’État dans le mode de régulation de la parole entre ceux qui pensent qu’ils peuvent tout faire (un sweat-shirt bio avec l’étoile jaune …) et tout dire (le pass sanitaire imposé par une dictature comme mécanisme d’apartheid) et ceux qui pensent qu’ils sont les seuls à détenir la vérité et la parole légitime, en un mot à penser ce qui est bon et mieux pour les autres ; sauf pour eux. Celui, ensuite, du sens des limites.

« Le progrès, lié à la modernité, pousse inexorablement au refus de contraintes de toutes sortes ; quel que soit l’espace (privé ou public) où s’enracinent ces contraintes. »

Un récent ouvrage de Monique Atlan et Roger-Pol Droit contribue à éclaircir ce thème majeur. Le progrès, lié à la modernité (certains diraient à la post-modernité), pousse inexorablement au refus de contraintes de toutes sortes ; quel que soit l’espace (privé ou public) où s’enracinent ces contraintes. L’idéologie dominante est alors fondée sur un refus politique de rester prisonnier de catégories dites construites : physiologiques, sociales, géographiques, sexuelles, etc. Et cela, bien entendu, au nom de la lutte contre l’« oppression culturelle ». Le progrès n’est pas envisagé comme une lutte inlassable pour l’égalité et un respect des limites à ne pas dépasser car il porterait un tort à autrui ; il est réduit à une critique radicale de la notion de limite, de frontières à abolir pour être soi, et enfin s’épanouir sans entraves. Comment ne pas percevoir que la frontière peut provoquer la mort (il suffit de penser à ces migrants qui tentent illégalement de gagner l’Europe au risque de leur vie) mais aussi permet la protection (que l’on pense au droit d’asile). Les frontières, réelles ou symboliques, sont consubstantielles à toute vie en société ; elles en sont le fondement et participent à son organisation. Il n’y a pas à choisir entre les uns (les abolitionnistes) et les autres (les obsédés de la multiplication des limites), il importe, plus que jamais, comme nous y invitent Monique Atlan et Roger-Pol Droit, de s’interroger sur le sens de cette notion à la lumière d’enjeux contemporains.

Et puisque les limites hérissent certains, nous les invitons à méditer l’article 29 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), en laquelle nous trouvons, pour notre part, un fondement à la plupart de nos actions : « Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique. »

Notes :

1 L’un des auteurs de cet article (Marc Knobel) a eu la douleur de se rendre compte que la propre photographie de l’étoile jaune de son père, qu’il avait postée initialement pour illustrer un article concernant son père, qui avait dû porter cette étoile, étant enfant, avait été falsifiée. La mention «  Juif  » qui apparaissait sur cette étoile a été remplacée par « Sans vaccin  ».

Marc Knobel est historien, ancien membre du Conseil scientifique de la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH). Dernière parution : Cyberhaine. Propagande et antisémitisme sur Internet, Editions Hermann, 2021.

Smaïn Laacher est professeur de sociologie à l’université de Strasbourg. Dernière parution : La France et ses démons identitaires, Editions Hermann, 2021.