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L’effondrement de l’Afghanistan (et autres textes)

Revue de presse

mercredi 18 août 2021, par siawi3

Source : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/08/17/leffondrement-de-lafghanistan-et-autres-textes/

L’effondrement de l’Afghanistan (et autres textes)

Publié le 17 août 2021

Pierre Beaudet : L’effondrement de l’Afghanistan

Pierre Beaudet : La tragédie afghane

Bernard Dréano : A propos du Cedetim et de l’Afghanistan

Complément de Pierre Metge

Pierre Beaudet

Appel de Negar – soutien aux femmes d’Afghanistan

Moussa Tchangari : La chute de Kaboul, une alerte pour le Sahel

Interview de Batul Moradi par Francine Sporenda

Carine Fouteau : Réfugiés afghans : l’hypocrisie européenne

Melanie Bonvard : Afghanistan : le terrible sort qui attend les femmes

Sandra Lorenzo : En Afghanistan, depuis le retour des Talibans, la détresse des femmes

HCR : Les femmes et les enfants déplacés subissent les conséquences les plus néfastes du conflit en Afghanistan

Pour les femmes en Afghanistan, « une situation pire que le bétail »

Quelques-unes des restrictions imposées aux femmes par les talibans en Afghanistan

Jérémie Rochas : Macron « en guerre » contre les réfugiés afghans

Vives réactions et mobilisation en Suisse

Tariq Ali : La guerre de quarante ans en Afghanistan et son issue prévisible

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Maintenant que les Talibans sont de retour au pouvoir, l’Afghanistan a tourné la page. Cette autre défaite des États-Unis (qui s’ajoute aux déboires des 10 dernières années dans cette région du monde) fait de ce retournement un évènement de portée mondiale.

L’échec du projet républicain

Jusque dans les années 1960, l’Afghanistan menée par une monarchie moyenâgeuse n’intéressait pas grand monde. Mais dans les années 1970, une nouvelle génération afghane réclamait des réformes, la fin du pouvoir absolutiste des grands seigneurs, les écoles pour tout le monde et y compris pour les filles, un minimum de libertés démocratiques. Il n’y avait rien de trop radical dans ces revendications, mais le régime était incapable de changer. Et c’est ainsi qu’un premier coup d’état est survenu en 1973, suivi quelques années plus tard d’un deuxième fomenté par des éléments plus radicaux de l’armée, appuyés par l’Union Soviétique. Ces modernisateurs au pouvoir n’avaient ni l’expérience, ni l’implantation dans une société à 90% rurale. Par des mesures autoritaires, ils se mirent à dos une grande partie de la population d’où l’apparition de milices anti-régime se réclamant pour la plupart de l’islamisme.

De guerre en guerre jusqu’à la défaite de tout le monde

Dans les années 1980, les États-Unis organisaient un important programme d’armement pour les moudjahidines, dans le but d’embourber davantage l’URSS. Et cela a réussi, forçant le retrait honteux de l’armée soviétique [1]. Plus tard, le redoutable appareil militaire pakistanais a préparé une nouvelle force, les Talibans, qui dès leur arrivée au pouvoir en 1996 mirent en place un régime ultra répressif. Les États-Unis n’étaient pas intéressés à s’en mêler jusqu’à temps que l’Afghanistan devienne le refuge des islamistes radicaux, ce qui devint évident le 11 septembre 2001.

L’occupation américaine

Washington ne pouvait tolérer un tel affront, d’où la décision de déclarer la « guerre sans fin » en 2001-2002. Rapidement, les Talibans furent chassés du pouvoir, tout en se repliant dans les régions montagneuses du sud et les provinces limitrophes avec le Pakistan. Entretemps, les États-Unis avec leurs alliés-subalternes européens et canadiens tentèrent une intensive « réingénierie » leur donnant plein pouvoir non seulement sur les affaires militaires, mais aussi sur la gestion du pays dans tous les domaines. Or cette stratégie de « substitution » du pouvoir par un État occupant s’avéra un grand échec. Une grande partie de l’aide américaine fut détournée par des clans mafieux opérant derrière des personnalités au service des États-Unis. Des régions entrèrent en dissidence avec des Talibans réorganisés et réarmés. Parallèlement, les États-Unis se désintéressaient de l’Afghanistan pour se consacrer à la prochaine étape de leur guerre « sans fin » contre l’Irak.

L’irrésistible déclin

En 2008, le président Obama annonçait un vaste redéploiement des forces américaines vers l’Asie-Pacifique. Par la suite, le gouvernement afghan n’a pu regagner l’initiative. Les Talibans consolidèrent leur emprise en installant une administration parallèle, tout en diversifiant leurs actions avec des attaques spectaculaires dans les villes. Récemment, Biden décidé de mettre fin à tout cela. Les États-Unis considèrent que l’importance stratégique de ce pays est minime, contrairement aux années lorsque le conflit en Afghanistan était une guerre de procuration entre les deux grandes puissances de l’époque.

Le retour des Talibans

Pour les Talibans, les seule négociations portent sur l’évacuation des Occidentaux par les États-Unis, ainsi que le personnel afghan directement associé à l’occupation. Les Talibans ont déjà dit que tous pouvaient partir. Cela sera beaucoup plus difficile pour une grande partie de la population, notamment le personnel qualifié dans l’administration et les services publics, qui tente de quitter le pays. On pourrait facilement voir un exode massif de plusieurs centaines de milliers de personnes, voir plus encore.

À court terme, les Talibans vont minimiser la répression qui les avait rendus impopulaires dans le passé. C’est du moins ce qui est constaté dans les cités qu’ils ont occupées ces dernières semaines, bien que des rapports divers des organismes de droit font état d’exécutions, sans qu’il n’y ait eu, à date en tout cas, de massacres à grande échelle. Il se peut que cela reflète les changements au sein des Talibans maintenant commandés par un groupe professionnalisé et bureaucratisé qui pourrait tenter d’éviter les frictions. On sait également que les négociations avec les États-Unis, la Chine et la Russie, demandent aux Talibans de garantir la sécurité des frontières et la fin des bases-arrières d’insurgés islamistes dans le genre d’Al-Qaida et de Daesh.

La guerre sans fin n’est pas terminée

Cependant les choses pourraient se compliquer. L’Afghanistan comme on le sait est une mosaïque de populations [2]. À moyen terme, la domination talibane pourrait être fragilisée par des minorités notamment. Au-delà du fractionnement interne, il y le contexte régional. La victoire des Talibans est en bonne partie la victoire du Pakistan. Or depuis quelques temps, le Pakistan est en train de devenir un allié stratégique de la Chine, via 51 mégas projets chinois dans les infrastructures du pays représentant plus de 62 milliards de dollars. Selon des sources chinoises et pakistanaises, le rétablissement de la sécurité en Afghanistan est une condition sine qua non pour le réussite de ce projet pharaonique. Or la nouvelle stratégie américaine est de contenir les avancées chinoises en combinant actions militaires, économiques et diplomatiques. Les efforts de Washington pour intégrer dans une nouvelle alliance anti-Chine incluent l’Inde, l’ennemi irréductible du Pakistan. Il est possible que l’Afghanistan se retrouve à nouveau engouffrée dans un vaste conflit géopolitique.

[1] Peu après le retrait des troupes de l’Afghanistan, l’URSS a implosé, confirmant l’hypothèse américaine que cette erreur stratégique allait lui être fatale.

[2] Les Pachtounes (50% de la population) appartiennent à un même univers linguistique et religieux, mais sont divisés entre de puissantes confédérations tribales. Les Tadjiks majoritaires au nord ont une forte identité ethnique, de même que les Ouzbeks. Il y a aussi une minorité chi’ite, les Hazaras) (trois millions d’habitants sur un total de 50 millions) qui dans le passé ont été victimes des Talibans.

Pierre Baudet, 15 aout 2021

https://www.cahiersdusocialisme.org/leffondrement-de-lafghanistan/

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La tragédie afghane

D’ici quelque semaines, il est probable que les Talibans vont revenir au pouvoir. Comme en 1996, ils tenteront d’établir leur régime obscurantiste et réactionnaire pour annihiler le respect des droits humains, en particulier pour les femmes. Les éléments progressistes de la société afghane seront pourchassés ou pire encore, exterminés. Ce retour à la case zéro survient après plus de 25 ans d’occupation américaine et une série de guerres d’un bout à l’autre du pays. Les adeptes de la théorie de la « guerre de civilisation » de Samuel Huntingdon pourront dire que c’était dans l’ essence » de ce « pays barbare » de ne jamais pouvoir rejoindre les rangs des « civilisés ». Ce narratif colonialiste sert bien sûr à justifier les guerres impérialistes menées par les États-Unis et leurs alliés-subalternes (comme le Canada). Les Afghans, les Irakiens, les Haïtiens et maintenant les Chinois doivent être combattus sans relâche si on veut que la « civilisation occidentale » continue.

À l’origine

Pendant quelques centaines d’années, l’Afghanistan a été menée par une monarchie féodale qui se contentait d’accumuler des palais en laissant les zones rurales et les villes dans la décrépitude. Après leur pitoyable défaite en 1872, les Britanniques s’étaient résignés à ne pas pouvoir conquérir ce pays. Avec la Russie (tsariste), il y avait un pacte non avoué de laisser l’Afghanistan comme territoire neutre entre les deux grandes puissances asiatiques de l’époque. Tout cela a volé en éclat après la première guerre mondiale et la révolution soviétique. La nouvelle URSS voulait sécuriser les territoires dans l’est en combattant les armées blanches secondées par les féodaux sans foi ni loi.

Un nouveau projet

Par la suite, les Soviétiques ont tenté de cultiver l’élite moderniste du pays qui rêvait de sortir leur pays de la misère féodale. Un petit noyau urbain composé surtout d’étudiants et de militaires a levé la bannière de la république. Les États-Unis qui cherchaient à contrôler la région ont appuyé la monarchie tout en l’encourageant à faire des réformes, sans toucher à l’essentiel de leur pouvoir cependant. Au tournant des années 1970, l’ébullition sociale et politique a atteint un point de non-retour d’où le coup d’état de 1973 qui portait au pouvoir des militaires réformistes alliés aux petits noyaux communistes du Parti démocratique populaire d’Afghanistan PDPA). Au programme, la réforme agraire, la scolarisation (notamment des filles), l’interdiction du mariage des enfants, l’alphabétisation, la souveraineté nationale, sont mises de l’avant. Les féodaux rapidement se révoltent, organisent des émeutes dans diverses parties du région et font appel à la solidarité « islamique », notamment celle des régimes réactionnaires du Pakistan et de l’Arabie saoudite.

De l’échec au crash

En 1978, des militaires ralliés au PDPA déclenchent un nouveau coup d’état après quelques manifestations étudiantes à Kaboul. L’Union soviétique est prise de court, car à Moscou, on ne voit pas comment un régime afghan « socialiste » pourrait tenir le coup. D’autant plus que le PDPA est divisé entre deux fractions qui outre des points de vue différents ont des ancrages régionaux et ethniques différents. Le Khalq (« le Peuple ») domine dans les régions du sud peuplées surtout de population pachtoune. Le Parcham (le Drapeau) est davantage implanté à Kaboul parmi les couches moyennes, éduquées et multiculturelles [1]. Rétroactivement, le projet est voué à l’échec :

Conçues dans l’urgence, les réformes du PDPA souffrent de la vieille division de la société afghane entre villes et campagnes. Les jeunes citadins idéalistes et éduqués ne comprennent pas le monde rural et souhaitent le remodeler, tandis que les habitants de villages aux murs de terre séchée ne montrent aucune sympathie pour la bureaucratie urbaine. Que les dimensions sociales et culturelles des réformes aient été mal accueillies car elles menaçaient les privilèges des mollahs, des maliks (chefs de village) et des grands propriétaires n’a rien de surprenant ; mais, plus troublant, les aspects économiques progressistes du programme se sont également vus rejetés par une paysannerie dévote [2].

La première débâcle

Rapidement, les deux grandes factions se font la guerre dans une violence qui affaiblit le projet réformiste. Les radicaux (Khalq) veulent aller trop vite en affaires et enclins à éliminer toute dissidence, y compris parmi leurs rivaux du Parcham. Les révoltes féodales prennent de l’ampleur, d’autant plus que les États-Unis, encouragées par leurs alliés locaux saoudiens et pakistanais, sentent l’opportunité d’affaiblir l’Union soviétique. Pour le conseiller spécial du président Jimmy Carter Zbigniew Brzeziński, il faut faire de l’Afghanistan « le Vietnam des Soviétiques ». Les armes affluent et les rebelles alors qualifiés de Moudjahidines font basculer le régime. Excédés par cette dérive et craintifs de perdre leur influence, les Soviétiques envoient en 1980 leur armée pour soutenir le retour au pouvoir des modérés du Parcham. Le nouveau régime sous l’égide de Mohammed Najibullah réussit dans une certaine mesure à rallier certains rebelles en mettant la pédale douce sur les réformes et se présentant comme un nationaliste plutôt qu’un socialiste. Il entame une série de négociations qui laissent penser, pour un temps, que la paix pourrait être rétablie dans ce pays ravagé. Mais pour une grande partie de la population rurale, la révolte est une « guerre de libération » contre une invasion soviétique définie comme un projet contre l’islam. Mais ce qui fait la différence est que les rebelles sont alors en mesure de décupler leurs capacités militaires avec l’aide des armes sophistiquées (missiles anti-aériens) qui mettent à mal l’armée soviétique. Plus tard, les négociations échouent, devant l’acharnement des républicains de droite alors revenus au pouvoir sous l’égide de Ronald Reagan en 1980. Après le retrait de l’Union soviétique les partisans de Najibullah résistent, mais finalement en 1992, les rebelles font leur entrée à Kaboul pour capturer leurs adversaires, dont le président Najibullah, extirpé d’une base de l’ONU, émasculé, puis pendu sur la place publique. Les partisans du PDPA sont pourchassés, emprisonnés, torturée, exécutés ou forcés à l’exil. C’est la fin de ce projet.

Le virage taliban

Pendant quatre ans, les rebelles sèment la mort et la destruction. Pire encore, ils se battent les uns contre les autres, faisant des villes dont Kaboul des montagnes de destruction dans un carnage qui fait 100 000 morts et des millions de réfugiés qui affluent surtout au Pakistan. Soucieux de rétablir un certain « ordre », les puissantes forces militaires pakistanaises entreprennent de préparer la relève en appuyant les « Talibans », une nouvelle faction qui reproche aux groupes rebelles leur tribalisme. Au départ, les États-Unis estiment que ce projet est porteur. L’Union soviétique ayant été mise à mort, ils pensent élargir leur influence dans la région en ayant en tête de faciliter l’accès au pouvoir de factions islamistes influencées par leurs alliés. Ce projet aboutit finalement à la capture du pouvoir par les Talibans. Au début, ils bénéficient d’un appui au moins tacite d’une majorité de la population exténuée par les exactions et la violence des Moudjahidines et de leurs supporteurs féodaux et tribalistes. De plus, les Talibans essaient d’établir des ponts avec les États-Unis, d’où des négociations concernant la construction de pipelines conduites par nul autre qu’Hamid Karzai (le futur président mis en place par les États-Unis en 2001).

Les douteuses alliances

Ces « nouveaux islamistes » sont plus radicaux, plus organisés, bien implantés parmi les Pachtouns du sud. Au nord, la rébellion continue, mais sans avoir la capacité de menacer le régime, en partie du fait que les anciens protecteurs (États-Unis, Arabie saoudite, Pakistan) misent plutôt sur une sorte d’« accommodement » avec les Talibans. Leur priorité est de détruire les vestiges de réformes. Le plus spectaculaire et visible est leur effort d’imposer le confinement des femmes et le retrait des filles des écoles. Ils se mettent également à attaquer les minorités, notamment les chi’ites (qu’on appelle les hazaras) qui dans l’imagine talibans influencés par le wahabisme saoudien sont des « mécréants » à exterminer. Dans l’indifférence généralisée des États-Unis et de leurs alliés subalternes (souvent appelée « communauté internationale » par les médias complaisants), les talibans poursuivent leur projet funeste [3]. Mais voilà qu’avec la première guerre du Golfe en 1990, les États-Unis attaquent l’Irak avec l’appui des pétromonarchies pour mettre en place d’importants dispositifs militaires. Plusieurs factions d’anciens Moudjahidines, qui avaient combattu l’URSS avec l’appui américain, n’acceptent pas ce tournant, dont un obscur Ben Laden. C’est ainsi qu’est mis en place un réseau (Al-Qaida) régional dont le but est de combattre la mainmise américaine et d’imposer un « État islamique » dans toute la région. Entre les Talibans et Al-Qaida, il y a une sorte d’alliance incertaine qui est secouée par un série d’attentats organisés par le groupe de Ben Laden à partir de bases établies en Afghanistan. La suite, on la connaît en septembre 2001.

Le projet américain

Dès le départ, les fondements de la stratégie américaine pour l’Afghanistan mais aussi pour toute la région sont superficiels, et contestés par une grande partie de l’establishment politique, intellectuel et même militaire à Washington. Certes, l’invasion de l’Afghanistan apparaît comme une nécessité pour faire oublier l’affront du 11 septembre. Les informations obtenues par les États-Unis à l’effet d’un régime taliban militairement très faible sont confirmées après quelques jours de combats qui renvoient le régime taliban dans la clandestinité. Mais au-delà de ce consensus, on ne s’entend pas. Pour le groupe restreint de néoconservateurs autour de George W. Bush, il faut procéder à rien de moins qu’une « réingénierie » de toute la région. Il faut refaire des nations (nation-building) et reconstruire des États (state-building) par une micro-gestion utilisant des exécutants locaux. L’invasion de l’Afghanistan est vue comme une opération collatérale, un tremplin pour aller de l’avant contre l’Irak et éventuellement, la Syrie et l’Iran. En Afghanistan, on met en place un pseudo appareil d’État totalement dominé par les « experts » et conseillers » américains, européens, canadiens, qui contrôlent au jour le jour la moindre opération. Quelques réformes, la plupart du temps inspirées des gouvernements nationalistes avant les Talibans, sont imposées, mais en gros, le tout est organisé pour sécuriser la position de « contractuels » dont on tolère les magouilles pour détourner des fonds, et surtout, pour compléter la guerre contre les Talibans et leurs alliés. Sur ce plan militaire, les États-Unis échouent, en partie parce que leur allié principal, le Pakistan, joue sur les deux tableaux en continuant d’appuyer les Talibans de mille et une manières. Lorsque l’invasion de l’Irak est planifiée, le « front » afghan devient encore plus secondaire. L’opposition interne aux États-Unis (notamment des appareils de sécurité comme le Pentagone et la CIA) reprend de la force avec la présidence de Barak Obama, où se dessine alors un « plan B » combinant le retrait partiel des troupes et le délestage d’alliés locaux trop compromis.

Fin de cycle

Depuis deux ans, l’emprise de la résistance talibane n’a cessé de progresser. Les « projets de développement » promus par les États-Unis et leurs alliés ont été démantelés, en dépit des milliards de dollars consacrés à ce qui devait être la construction d’écoles ou de barrages. La guérilla talibane a été efficace sur un terrain qui est resté hostile et ignorée par l’armée d’occupation. La petite clique mandatée par Washington pour gérer le pays s’est rapidement recyclée dans le narcotrafic dont les activités n’ont cessé de progresser. Tant d’argent gaspillé, tant d’échecs monumentaux ont permis par ailleurs aux Talibans de reprendre du galon sur le plan opérationnel et politique. Des négociations entamées à Doha par les États-Unis et les Talibans avec l’appui explicite et implicite des pétromonarchies et d’autres puissances émergentes (la Turquie, l’Égypte) ont reconnu de facto le rôle pivot des Talibans dans une éventuelle « reconstruction » post-américaine. Sans que celle-ci ne soit précisée, on peut s’attendre à ce que ressemble à ce qui s’est passé en 1992, soit la mise en place d’une dictature impitoyable. Cependant, on demande aux Talibans de promettre de ne plus être une base arrière pour les résistances régionales, ce qui serait probablement envisagé par les Talibans qui combattent depuis un certain de temps les rebelles d’Al-Qaida, et plus encore, la nouvelle génération de combattants islamistes de Daesh. Il se peut même que le deal en gestation inclut un positionnement agressif d’une Afghanistan retalibanisée contre l’Iran, le grand ennemi actuel des États-Unis et d’Israël.

L’histoire n’est pas terminée

Il y aura sans doute bien des conflits, voire des guerres à venir contre les forces opposées aux Talibans, notamment dans les régions périphériques où l’ancienne « Alliance du Nord » a encore des capacités parmi les minorités tadjiks, ousbèques, hazaras, qui sont cependant bien affaiblies et de plus en plus empêchées d’utiliser des bases-arrières dans les pays limitrophes. Les nouveaux « protecteurs » du régime taliban ne s’entendent pas tous entre eux, notamment le Pakistan, l’Arabie saoudite, la Turquie, que les États-Unis veulent embrigader avec beaucoup de difficultés, dans l’assaut contre l’Iran. À Kaboul et d’autres grandes villes, il reste une opposition civile composée de projets et de réseaux qui combattent pour les droits humains et particulièrement les droits des femmes. Avec les progressistes afghans, une campagne internationale pour la paix a été lancée en 2004, au moment du Forum social mondial à Mumbai (Inde). Des Afghans de plusieurs régions et allégeances étaient venues se rencontrer et parler aux 150 000 personnes présentes pour demander un peu d’appui au moment où la débâcle était largement entamée. Ces efforts en dépit de quelques solidarités internationales n’ont pas pu faire la différence.

Le Canada dans la galère

J’ai visité lors d’un bref passage à Kaboul en 2007 ces projets qui sont souvent animés par les héritiers du PDPA. Ce sont des gens admirables, mais sans beaucoup de capacités. Le gouvernement pro-américain à Kaboul leur a constamment mis des bâtons dans les routes, notamment lorsque ces réformistes ont voulu lancer un programme dit de « solidarité nationale, qui aurait consisté à appuyer des microprojets gérés par et pour les communautés locales. Des fonctionnaires honnêtes de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) étaient outrés de cela, mais sans pouvoir rien faire, sachant que le gros de l’aide canadienne était détourné vers les mafias au pouvoir. Au moment de l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper, le Canada s’est engouffré corps et âme dans la guerre, avec plusieurs milliers de militaires déployés sur le front à Kandahar, zone d’activités très importante pour les Talibans. Malgré le sacrifice de plus de 150 militaires canadiennes, cette opération militaire a été un misérable fiasco. Ce sont les civils afghans qui ont payé la note avec des dizaines de milliers de tués sous les bombardements américains et canadiens.

Comment briser le cercle de fer

La destruction programmée de l’Afghanistan se produit dans une implosion régionale sans précédent, qu’on peut observer en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen, en Palestine et aussi loin qu’en Libye. Incapables d’imposer leur réingénierie, les États-Unis, de même que leur alliés subalternes, veulent favoriser la fragmentation, voire le chaos, empêchant d’une part des forces nationales légitimes de reprendre le contrôle, bloquant d’autre part les ambitions de la Chine et de la Russie de s’ériger en contrepoids qui pourraient amener la région à s’échapper de la tutelle de Washington.

Pour les progressistes dans le monde, cette situation est lourde et malaisée. Des éléments non-avisés prônent l’appui aux adversaires des États-Unis. Ces « ennemis de nos ennemis » seraient-ils des amis de la paix et de la démocratie ? Cette illusion pourrait coûter très cher, en observant les dégâts sans limites infligés aux populations par les régimes despotiques qui sévissent en Iran, au Pakistan, en Syrie et ailleurs. En réalité, ce n’est pas une option. L’alternative fragile et menacée représentée par des groupes progressistes et des réseaux de défense des droits est la voie à suivre, sachant qu’il faudra des décennies pour rebâtir un tissu social où les luttes d’émancipation pourront déboucher sur la paix et la démocratie.

[1] À Kaboul depuis toujours, le mélange des peuples s’est produit dans une sorte de multiculturalisme où la langue dominante, le Dari (d’origine perse), était devenue la langue de l’administration, des affaires et de l’éducation. Par ailleurs le dari est la langue dominante dans plusieurs régions du nord et de l’est de l’Afghanistan d’où une identité culturelle et religieuse distincte).

[2] Christian Parenti, Le Monde diplomatique et The Nation, 7 mai 2012.

[3] Cette évolution est décrite de façon très détaillée par le célèbre journaliste pakistanais, Ahmed Rashid, Taliban : The Power of Militant Islam in Afghanistan and Beyond, I.B.Tauris , 2010.

Pierre Beaudet (9 aout 2021)

https://www.cahiersdusocialisme.org/la-tragedie-afghane/

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A propos du Cedetim et de l’Afghanistan

Après l’entrée de l’Armée rouge en Afghanistan en 1979 (venue au secours du régime pro-soviétique en place) la résistance c’est organisée à la fois dans des formes locales, ethniques et nationales, avec des bases au Pakistan où des centaines de milliers d’Afghans ont trouvé refuge. Des mouvements reconnus officiellement par le Pakistan et ont été aidés par ses services spéciaux (ISI), tous se réclamant de l’Islam, et bénéficié d’un fort soutien américain et saoudien, surtout les plus radicaux, principalement les deux fractions du Hezb-e-Islami (Parti islamique), dirigées respectivement par Gulbuddin Hekmatyar et Younès Khales, implantés essentiellement chez les pachtouns. Le soutien a été beaucoup plus limité au Jamiat-e Islami (Société islamique) pourtant très connu en occident avec leur commandants, celui de la région du Panshir (nord-est) Ahmed Chah Massoud, très vite célèbre en France, et celui de la région de Herat (nord-ouest) Ismail Khan très vite célèbre en Grande Bretagne, le Jamiat étant implanté principalement chez les Tadjiks.

Le Cedetim avait rencontré et soutenu le commandant Ahmed Chah Massoud. Son armée islamique avait combattu contre l’occupation soviétique dans la vallée du Pandjchir, de 1979 à 1989. En 1985, il avait signé une trêve avec les généraux soviétiques. De 1992 à 1994, il avait étendu son influence sur Kaboul. A partir de 1996, il s’était opposé aux extrémistes religieux ou politiques et avait combattu les talibans. Il était en conflit avec les pakistanais, les américains, les saoudiens et les iraniens, et s’était retranché dans sa vallée du Pandjchir. Il a été tué par des membres d’El Quaida associés aux talibans lors d’un attentat suicide le 9 septembre 2001, deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

Le Cedetim a contribué à la création d’un Mouvement de soutien à la résistance du peuple Afghan et de son journal Afghanistan en lutte, ou l’on retrouvait notamment, dont Jean Paul Gay (que ses amis appellent Paul) qui deviendra un peu plus tard permanent du Cedetim.

Pour nous, comme l’écrira Pierre Metge [1] « Peu à peu, le puzzle de la résistance afghane est en train de s’ordonner autour de trois pôles : fondamentaliste ; modéré (à la fois conservateur et tolérant) et démocratique ; anti-impérialiste ».

Pouvait-on croire, en 1980 au développement de ce « pôle anti-impérialiste », et de son alliance possible avec le « pôle modéré » ? Une esquisse de dynamique d’unité s’est bien dessinée ave, en juin 1979, la création d’un Front uni national d’Afghanistan (Djebh-e Mottahed-e Melli) [2], mais qui n’a guère tenu face aux plus durs des fondamentalistes et aux moyens de leurs alliées pakistanais, saoudiens et américains.

Notre « pôle anti-impérialiste », c’était avant tout l’Organisation pour la libération du peuple d’Afghanistan, connue sous son sigle Sama [3], dont le leader Abdul Madjid Kalakâni avait été exécuté par les soviétiques en février 1980. Son frère Abdul Ghyom Kalakâni viendra en Europe quelque temps plus tard et nous aurons l’occasion de le rencontrer et d’avoir de longues discussions avec lui.

De manière plus ou moins autonome par rapport aux partis islamistes installés au Pakistan, se développaient aussi sur le terrain un grand nombre de « front » régionaux et locaux. L’un d’eux a pris le contrôle de la quasi-totalité de province du Nimrouz (au sud-ouest du pays) et l’influence de Sama y est importante. Pierre décide d’y aller voir l’été 1981 du côté du Hazarajat où Sama était bien implanté .

De retour en France nous publierons un document Nimrouz (Afghanistan), avant-projet de programme de développement (Cedetim, Paris, décembre 1981). Et Pierre écrira dans le Monde Diplomatique l’article « Savoir traduire la réalité sociale et culturelle » déjà cité plus haut qui sera publié en mars 1982.

Des trois pôles que nous identifions dans la résistance, le « fondamentaliste » (islamiste sunnite à dominante pachtoun) autour des deux fractions du Hezb-e-Islami s’affirmait, concentrant à son profit l’essentiel de l’aide américano-pakistanaise, tandis que les autres forces du potentiel « pôle modéré », les forces du Jamiat-e-Islami (malgré le prestige de ses commandants), les fronts locaux, les militaires ouzbèkes (alliés puis se distanciant du régime) et le Conseil révolutionnaire d’unité islamique des hazara chiites (soutenu par l’Iran), étaient militairement moins bien dotés, politiquement divisées et de toute façon plutôt mal (voire très mal) considérés par les Pakistanais et les Américains. Quant au Sama, subissant la double pression des fondamentalistes et du régime, et trop faible pour fédérer autour de lui d’autres forces, il allait être écrasé, et Abdul Ghyom Kalakâni assassiné par les services pakistanais en 1983.

Pendant ce temps-là, l’islamiste radical palestinien Abdullah Yusuf Azzam (tué en 1989) fondait un Maktab al-Khadamāt (bureau de service), recrutant des volontaires internationaux pour mener le « djihad » contre les soviétiques en Afghanistan, avec le soutien actif des services pakistanais et de la CIA. Cette organisation sera bientôt connue comme « La base » (Al Qaida) développée et dirigée par le saoudien Oussama ben Laden. Quelques années plus tard les services secrets pakistanais favoriseront la construction d’une organisation recrutant parmi les réfugiés afghans des medersas (écoles coraniques) salafistes du pays, et pour cette raison appelés les Talibans (« Etudiants »). Au milieu des années 1990 Talibans afghans et jihadistes internationaux d’Al Qaida feront alliance… et prendront le contrôle du pays.

Suite aux attentats du 11 septembre 2001, organisé par Al Qaida à partir de l’Afghanistan, les américains (et l’OTAN), interviendront… Pour aboutir vingt ans plus tard au fiasco actuel, au retour des talibans et à la perpétuation de la guerre interne.

Pour bien comprendre ce qui s’est passé, il faut lire l’excellent livre de Gilles Dorronsoro : Le gouvernement transnational de l’Afghanistan, une si prévisible défaite, Editions Karthala, 2021

[1] Pierre Metge : « Savoir traduire la réalité sociale et culturelle », Le Monde Diplomatique, mars 1982.

[2] Cf. Afghanistan, la Résistance, Cedetim, Paris, septembre 1980, et le « Front uni national », in Afghanistan en lutte (bulletin du M.S.R.A.), n° 2, décembre 1980.

[3] En 1963 autour de la revue Flamme éternelle (Sholé-yé Jawid), s’était formée une mouvance se réclamant du marxisme et du maoïsme, et dont sont issues à la fin des années 1970, l’Organisation pour la libération du peuple d’Afghanistan, connue sous son sigle persan-dari, Sama, et l’Organisation de libération de l’Afghanistan, souvent désignée sous le nom de Rahâ’i (Libération), cette dernière, maoïste dogmatique, demeurant isolée.

Bernard Dréano

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Complément de Pierre Metge

Tes précisions sont entièrement pertinentes. Nous avons en effet rencontré Qayyum Rahbar, frère de Majid Kalakani et son successeur à la tête de SAMA. J’ai pour ma part rencontré à Peshawar Qayyum et quelques uns des dirigeants de SAMA et du Front qu’il avait constitué et j’ai visité une zone sous contrôle de ce Front en Hazarajat. Cette zone a deux ans plus tard été attaquée et réduite par un groupe de moudjahidines armés par le Pakistan. Quant à Qayyum il a été assassiné à Peshawar en janvier 1990 par des tueurs guidés par les services secrets pakistanais. Il avait réussi un an auparavant à envoyer en Allemagne sa femme, ses deux filles et la femme de son frère. Je suis en contact régulier avec Nahid et Afissa ses deux filles.

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Merci les camarades du CEDETIM. Il était important de rappeler nos liens avec l’extrême gauche afghane.

Celle-ci on le sait était petite et coincée entre les géants qui s’affrontaient à l’époque. Beaucoup plus tard après l’invasion américaine, j’ai connu Sima Samar qui avait charge d’un organisme des droits humains à Kaboul. Elle avait fait le choix de collaborer avec le régime mis en place par les Américains. Elle aussi était hazara, cette minorité qui a depuis longtemps marginalisée et plus était persécutée par les islamistes.

La dissidence du commandant Massoud était plus significative, mais marquée par son implantation ethnique. Je ne sais pas s’il portait un projet démocratique potentiel.

Je veux revenir un peu sur le régime soviétique. Le PDPA était très petit, avec une implantation parmi les lycéens et quelques militaires à Kaboul. Leur arrivé au pouvoir a surpris tout le monde, y compris eux-mêmes. Ils se sont divisés entre « modérés » et « radicaux » en essayant de courtiser l’appui de L’URSS qui elle aussi était hésitante. Au tournant des années 70, les Soviétiques étaient fascinés par l’écroulement es régimes pro-américains (Vietnam, Angola, Iran, Nicaragua). Ils ont pensé que le vent poussait de leur côté et bien qu’ils aient été réticents à appuyer la « révolution » afghane, ils ont embarqué dans une aventure mal partie.

Ils ont en grande partie loupé la montée islamiste.

La décision funeste de Moscou d’envoyer des troupes a été prise avant le début de la transition entre la période Brejnev et Gorbatchev qui lui a vu l’impasse d’où le repli. Mais il était trop tard.

Le PDPA n’avait pas d’implantation pratiquement en milieu rural et très peu en dehors de Kaboul. Najibullah le protégé de Gorbatchev a tenté de négocier une sortie de crise. A ce moment, les factions islamistes étaient su armées avec l’énorme appui américain.

Pendant la dernière période, un nombre restreint d’ex PDPA ont rejoint le régime pro américain dont un ministre de l’Éducation dynamique Hanif Atmar. À Kaboul en 2007, je l’ai rencontré de même d’autres anciens cadres du PDPA. Ils acceptaient de travailler avec le régime et considéraient l’ennemi de leur ennemi comme leur ami. Ils tentaient de mettre de l’avant quelques réformes qui ressemblaient beaucoup à celles mises de l’avant sous Najibullah. Je crois qu’ils étaient sincères, tout en commettant la même erreur qu’au début, subordination ou dépendance à des forces extérieures, sous-estimation des structures islamistes et traditionnelles, substitutisme, etc.

Tout en disant cela, je me demande ce que nous aurions fait !

Le projet Taliban était l’antithèse de toute perspective démocratique, c’était et c’est un fait. Ils ont capté le sentiment national et la perspective anti américaine.

On verra ce qu’ils feront cette fois. Plusieurs talibans sont maintenant devenus des bureaucrates bien installés à Doha et ailleurs à passer leur vie dans des pseudo négociations. Sociologiquement parlant, ils ne sont plus des barbus avec des armes dans la montagne (la base taliban l’est). Ils doivent se dire qu’il faudra mettre de l’eau dans leur vin, tant sur le plan interne (les écoles pour les filles) qu’externes (couper tout lien avec des factions islamistes régionales), et donc prendre le pouvoir pour le garder, tout en réprimant tout vestige d’un projet démocratique. Encouragés par leurs subordonnés saoudiens et Pakistanais, les USA vont probablement accepter cela.

Cependant le conflit pourrait resurgir dans des régions (au nord), bien que les Russes contrairement aux soviétiques, ne vont pas les appuyer.

Sur un plan géopolitique, les USA seront forcés de tenter de saboter une stabilisation qui pourrait se faire au profit du Pakistan et de leur grand « ami », la Chine. L’alliance actuelle contre la Chine qui inclut l’Inde et son régime proto-fasciste pourrait mener à tenter de foutre le bordel, encore une fois, en Afghanistan qui, cependant, est devenu un site marginal, éloigné des grandes confrontations, mais qui reste dans le décor géographiquement parlant (routes, pipelines, etc.).

Il n’en reste pas moins que le repli honteux des USA qui réveille le souvenir de Saigon illustre bien le grand et irrésistible déclin. Le camp anti américain avec la Chine capitaliste et impérialiste en ressort renforcé. Mais est ce un progrès du point de vue d’une transition démocratique ?

Pour terminer, face à cet horrible conflit comme bien d’autres, les alter dont nous sommes et la gauche en général ont été mis globalement hors circuit, confinés à des actions humanitaires ou de défense des droits, sans projet, sans partenariat stratégique. Je pense qu’il faut regarder cette situation en pleine face pour essayer de d’appuyer des camarades à reconstruire un programme stratégique à long terme qui prendra une génération ou deux.

Pierre Beaudet

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Appel de Negar – soutien aux femmes d’Afghanistan

Le bureau et la présidente de NEGAR, Shoukria HAIDAR, appellent solennellement les activistes féministes de France, d’Europe, d’Asie, d’Amérique et d’Australie, mais aussi tous et toutes les défenseurs et défenseuses des droits humains, à la mobilisation au secours de l’Afghanistan et de ses populations les plus menacées, les femmes et les enfants.

Vous qui, depuis 1996, après la prise de Kaboul par les talibans, avez soutenu le combat et l’action de notre association en faveur des droits des femmes en Afghanistan, totalement supprimés par les décrets officiels de ce régime,

Vous qui dès le début, dans l’indifférence des médias, avez accordé foi à la dénonciation par Shoukria HAIDAR du régime barbare des talibans qui s’installait à Kaboul,

Vous qui avez participé aux combats et aux actions d’éducation et de formation menés par NEGAR en France, en Europe, à l’international et en Afghanistan, entre autres :

la Conférence de Dushambé (2000) et l’élaboration de la Charte des droits fondamentaux de la femme afghane, reprise officiellement par la suite, en 2004, dans l’article 22 de la Constitution d’ Afghanistan qui exprime l’égalité des droits des femmes et des hommes,

l’organisation des classes clandestines à Kaboul (1997-2001) sous le régime taliban,

le parrainage des jeunes filles et des jeunes femmes qui se poursuit aujourd’hui,

Vous qui nous avez encore accompagnées en 2010, lors de la Conférence de Londres organisée à l’initiative de l’Angleterre et de M. Karzaï, avec l’accord des Américains, invitant les représentants de haut niveau de 70 pays, lançant officiellement le processus de paix avec les groupes terroristes talibans (des milices pakistanaises), et donnant de cette manière une représentation officielle internationale à ce groupe barbare.

C’était là le début de la situation que nous vivons aujourd’hui : bureau officiel au Qatar, rencontres officielles avec différents États, avec les Nations Unies, et l’apogée, en 2020, les accords de paix américains – talibans, puis, aujourd’hui, la fuite des Américains soi-disant devant les talibans.

Nous avons à nouveau besoin de compter sur vous.

Aujourd’hui, la dégradation de la situation depuis le retrait des troupes américaines, accompli à 90% et qui devrait se terminer fin août – ce que la représentante des Nations-Unies à Kaboul qualifie d’« onde sismique » – est terrifiante. Rien ne semble arrêter la marche des milices pakistanaises « talibans terroristes » qui se sont déjà emparés de 5 des 34 capitales provinciales, tant dans le nord que dans le sud du pays, semant la terreur, tentant d’effrayer par des actions sauvages – décapitations, massacres de masse, destructions et incendies de bâtiments publics, de maisons privées et de bazars, mariages forcés de jeunes filles avec des miliciens (auxquels on les avait promises au Pakistan pour qu’ils viennent combattre en Afghanistan, comme on leur avait promis le pillage des biens publics et privés).

Les femmes afghanes sont une nouvelle fois en péril, menacées de perdre leurs libertés, comme durant les années de plomb (1996-2001).

Déjà des directives talibanes dans les zones qu’ils contrôlent, interdisent aux femmes de sortir de leur maison sans être accompagnées d’un homme membre de leur famille, ordonnant aux communautés de fournir la liste des jeunes filles de plus de quinze ans et des veuves de moins de 45 ans, pour « récompenser les combattants », par de soi-disant « mariages forcés » pour qu’ils viennent combattre en Afghanistan.

Tout ceci se passe sous le regard des États-Unis qui, dans leurs accords de paix avec les talibans, ne cessent de répéter que les talibans ne doivent pas toucher aux intérêts des Américains, ni à ceux de leurs alliés et de leurs amis. Et donc l’Afghanistan et les femmes afghanes ne sont ni du nombre de leurs alliés ni de leurs amis ; ils ne figurent pas non plus dans les intérêts des valeurs des Américains ?

C’est ainsi qu’avance la situation en Afghanistan avec la décision unilatérale de retrait des Etats- Unis, sans qu’une situation convenable pour l’Afghanistan ait été trouvée.

Les femmes afghanes après la chute des talibans en 2001 ont retrouvé leurs droits et leur vie habituelle. Durant ces 20 dernières années, elles ont travaillé d’arrache-pied, développant leurs droits dans tous les domaines, elles ont gagné des espaces de plus en plus significatifs (éducatif, politique, social, sportif, associatif…).

Dans cette situation terrible, la jeunesse, filles et garçons, prend les armes pour se défendre, défendre son pays, défendre ses droits. Avec quels moyens ? Que va-t-il advenir d’eux ? Aujourd’hui, la presse et les médias occidentaux nous tiennent au courant jour après jour – et merci aux journalistes – de l’épouvantable situation locale : outre les exactions des talibans, les assassinats, et la 3e vague du COVID-19.

Que va devenir l’Afghanistan ? Qui viendra en aide à l’Afghanistan ?

Nous lancerons prochainement une mobilisation des ami.es de NEGAR et nous espérons pouvoir compter sur vous toutes et tous et sur le réseau d’amitié qui lie entre elles et eux, partout dans le monde, les féministes. N’hésitez pas à prendre contact avec nous. Nous comptons sur vous !

Shoukria HAÏDAR et le bureau de NEGAR-Soutien aux femmes d’Afghanistan

Mardi 10 août 2021

Site : https://www.negar-afghanwomen.org/2/

Contacts :
negarafghanwomen yahoo.fr
genevieve.couraud wanadoo.fr
sh.haidar yahoo.com

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Pour que la France accueille les défenseuses des droits des femmes afghanes

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-pour-que-la-france-accueille-les-défenseuses-des-droits-des-femmes-afghanes ?

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La chute de Kaboul, une alerte pour le Sahel

En Afghanistan, pays en guerre depuis 20 ans, les Talibans ont pris le contrôle de plusieurs villes, dont Kaboul, la capitale. Le président du pays, Ashraf Ghani, est en fuite ; et les quelques hautes personnalités de son régime, encore présents dans le pays, se préparent à transmettre le pouvoir à leurs ennemis jurés. C’est ce que rapportent tous les grands médias mondiaux ; et tout cela s’est joué en l’espace de quelques jours, à l’approche de l’échéance de retrait définitif de l’armée américaine, pilier principal de la coalition internationale qui a déclenché la guerre en 2001.

A Washington, Londres, Paris, Berlin et Ottawa, capitales des grandes puissances engagées, depuis bientôt 20 ans, dans la guerre en Afghanistan, les dirigeants sont dans le désarroi ; ils assistent impuissants au retour au pouvoir des Talibans, n’ayant plus aucun projet pour ce pays où ils ont déployé des milliers des soldats et dépensé des sommes folles, en dehors de l’évacuation de leurs ressortissants et de leurs « collaborateurs » afghans. « Ceci n’est pas Saigon », dit un haut dirigeant américain ; mais, il s’agit bien d’une débâcle. Elle est même, à certains égards, plus retentissante encore que celle enregistrée au Vietnam, en 1975, avec la chute de Saigon.

Au Sahel, région où certains des Etats mènent depuis quelques années une guerre rude contre des divers groupes armés idéologiquement proches des Talibans afghans, la chute de Kaboul sonne comme une alerte ; elle préfigure ce qui pourrait y advenir, au cours des prochaines années, si les élites au pouvoir et leurs soutiens occidentaux continuent d’ignorer les appels à des réformes politiques audacieuses. La chute de Kaboul indique, en tout cas, et de manière fort magistrale, que la guerre contre les groupes armés djihadistes ne peut être gagnée en faisant l’économie des telles réformes, seules susceptibles de jeter dans la bataille la plus grande force politique et militaire, à savoir « le petit peuple ».

Après 20 ans de combats, qui ont entrainé d’énormes pertes en vies humaines, principalement au sein de la population afghane, les armées occidentales, dotées des moyens les plus sophistiqués, ont échoué face à des Talibans déterminés ; mais, cet échec est d’abord et surtout celui des dirigeants politiques occidentaux, eux qui ont engagé toutes leurs forces (soldats, armements, argents, expertises) dans cette guerre, en misant sur une élite corrompue, qui partage avec les Talibans le rejet profond de la démocratie. On se souvient encore des élections afghanes qui, bien que supervisées par les « grands pays démocratiques », ont été marquées par les fraudes des plus grossières.

En Afghanistan, 20 ans de guerre ont enrichi une élite profondément corrompue, portée et maintenue au pouvoir par des armées étrangères ; mais, il faut dire que ces 20 ans de guerre ont enrichi également le complexe militaro-industriel occidental, les compagnies de sécurité et des experts en tout genre. L’argent englouti par cette guerre, les vies humaines qu’elle a emporté, ne sont une perte que pour le « petit peuple » d’Afghanistan et les petits contribuables des pays qui s’y sont engagés ; et c’est parce que la guerre n’est pas un malheur pour tous qu’elle se poursuit toujours au Sahel, sur fond de corruption des élites, de déni des droits et du refus du dialogue et de réformes, au risque de voir un jour déferler sur les capitales des « Talibis en moto ».

Au Sahel, il est urgent que des hommes et des femmes de bonne volonté se lèvent et proclament que la guerre en cours ne peut pas être gagnée avec les mêmes armées étrangères qui ne l’ont pas gagnée en Afghanistan ; mais aussi, avec le même type de dirigeants corrompus, qui n’ont aucune once de patriotisme, et le même type de forces de défense et de sécurité, qui commettent parfois des graves exactions et sont plombées par l’affairisme de leurs chefs. Cette guerre, si elle doit être gagnée, ne le sera qu’à travers une volonté large et des initiatives audacieuses visant à construire un nouveau contrat politique et social restituant au peuple sa souveraineté et créant les conditions d’une vie digne pour les millions de personnes qui en sont aujourd’hui privées.

Moussa Tchangari (16 aout 2021)

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Se battre pour les plus petites choses : ETRE FEMINISTE EN AFGHANISTAN

Interview de Batul Moradi

par Francine Sporenda

Batul Moradi est née en Iran d’une famille afghane. Elle s’est installée à Kabul en 2003. Elle est journaliste, poète, illustre des magazines pour enfants et a réalisé plusieurs films. Mariée et mère de deux enfants, puis divorcée, elle est devenue célèbre en Afghanistan pour avoir combattu les accusations d’adultère de son ex-mari grâce à un test ADN effectué sur ses enfants, une première en Afghanistan. Elle a écrit un livre sur son combat, « Qadhf ».

FS : En Afghanistan, les femmes n’ont pas de nom, elles sont toujours nommées par leur relation avec un homme (« fille de X, femme de Y »). Elles n’ont pas de nom personnel, puisque prononcer le nom d’une femme en public est vu comme souillant l’honneur de la famille. En dehors de leur cercle privé, personne n’utilise ou ne connaît leur prénom, même des fils ne connaissent pas le nom de leur mère, et il n’y a pas de nom sur la tombe d’une femme. Un mouvement a été lancé par les femmes en Afghanistan, nommé « Où est mon nom ? », pourriez-vous nous parler de ce problème de nom, et de ce mouvement sur les réseaux sociaux ?

BM : Oui, malheureusement, le nom des femmes est effacé en tellement d’endroits dans mon pays. Il ne figure pas sur les invitations à leur mariage, ni sur leur tombe. C’est la relation d’une femme à un homme qui figure sur les cartons d’invitations, et sur les tombes figure juste le nom du mari ou du père. Il arrive parfois que l’on trouve le prénom d’une femme sur une de ces invitations, mais c’est aussi rare qu’une fille qui donne son avis au sujet de son propre mariage.

Il n’y a pas de noms de femmes sur les documents officiels non plus. Quand les femmes remplissent un CV, ou un formulaire pour une candidature, ou pour entrer à l’université, ou sur un badge d’employée, un certificat de naissance ou même un passeport, seul le nom du père figure. En Afghanistan, une pièce d’identité, c’est une page A4 où figurent différentes informations. Sous le nom de la femme figure le nom de son père et de son grand-père. Et bien sûr, son âge, son ethnicité, son emploi, son sexe et son statut. Mais parmi toutes ces informations, personne n’a jugé nécessaire de mentionner le nom de la mère. Quand on regarde des papiers d’identité afghans, on se rend compte qu’on descend d’une longue chaîne d’informations et de contraintes masculines.

Même pour les nouveaux certificats d’identité électroniques, il n’y a aucune mention du nom de la mère. C’est pour ça qu’une femme n’est pas qualifiée pour demander d’être identifiée sous son propre nom, ou même pour demander des papiers pour ses enfants, y compris un passeport – parce que le système n’identifie que les hommes. Même les parents mâles les plus éloignés ont plus de droits sur les enfants que leur mère.

La campagne #metoo a abordé un sujet très sérieux et très important, et cette campagne a le potentiel pour faire progresser aussi la justice dans d’autres domaines.

Parler du nom des femmes peut être très efficace pour vaincre la honte qui est au centre de la culture afghane depuis si longtemps et qui fait vivre les femmes comme des ombres tout le temps. Malheureusement, cette campagne « Où est mon nom ? » n’a pas duré très longtemps. Comme tant d’autres mouvements civiques durant les dernières années qui ont surgi du sol comme des plantes dans le désert, et comme elles n’ont pas duré longtemps.

FS : Pouvez-vous nous parler de la notion de « crime moral » pour laquelle des centaines de femmes battues et violées sont emprisonnées à la prison de Badam Bagh à Kaboul par exemple. Certains articles disent que la vie des femmes afghanes est si dure que certaines de ces femmes se trouvent mieux en prison qu’avec leur mari violent et leurs familles. Pouvez-vous nous dire pourquoi ces femmes sont en prison, ce qui leur arrive dans cette prison et quand elles en sortent ?

BM : Badam Bagh est une prison dans la capitale afghane, et les prisonnières y sont dans une meilleure situation que dans les autres prisons du pays. Comme dans les autres prisons, les femmes qui y sont ont été condamnées pour « crime moral ». Si une fille est vue avec un garçon, en train de parler dans la rue ou même au téléphone, elle sera probablement condamnée pour « crime moral » et soumise à un test de virginité, qui est de routine dans ce système. Les femmes qui sont accusées de relations extra-conjugales sont généralement mises en prison – si elles ont la chance de ne pas être punies par leur famille d’abord. Le plus léger soupçon de la part du mari ou de la famille équivaut à une condamnation, et elles n’auront jamais la chance de pouvoir se défendre. L’article 398 de la loi islamique afghane stipule que si un homme voit sa femme au lit avec un autre homme, il a le droit de les tuer tous les deux, et il n’aura qu’une peine de prison minime qui ne peut dépasser 2 ans de prison.

Les enfants de ces femmes accusées de « crime moral » ne sont habituellement pas pris en charge par leur famille, et s’ils n’ont pas encore l’âge d’aller à l’école, ils n’ont pas d’autre choix que de rester en prison avec leur mère.

Parmi ces femmes, il y a des victimes de viol qui sont accusées d’adultère parce que c’est plus facile et plus acceptable de les mettre en prison plutôt que de protéger une femme enceinte contre une relation qu’elle veut fuir et que sa fuite expose à un déversement de haine de la part de tout le monde.

Mais les femmes les plus nombreuses accusées de crime moral sont celles qui ont fui leur foyer suite à des violences conjugales, à un mariage forcé, ou qui vivaient en concubinage avec un homme qu’elles aimaient. La culture afghane exige des femmes un niveau très élevé de tolérance à la violence, donc les femmes qui s’enfuient pour échapper à la violence ont déjà subi cette violence pendant très longtemps et ne sont plus qu’à quelques pas de la mort. Aux yeux du système judiciaire, leur crime est si abominable que personne ne cherche à savoir pourquoi elles se sont enfuies. Elles peuvent rester en prison pendant des années, et comme il n’y a pas de loi concernant les personnes qui fuient leur famille, la sentence dépend entièrement des opinions personnelles du juge. Ce n’est pas la seule loi non-écrite qui nuise aux femmes, et pour toutes ces femmes, la durée de la sentence ne compte pas, elles ne comptent pas les jours jusqu’à leur sortie de prison, parce que dans la plupart des cas, personne ne les attend au dehors. En fait, dans certains cas, leur famille attend bien leur sortie – mais c’est pour les tuer pour restaurer l’honneur de la famille. En conséquence, la plupart préfèrent rester en prison après avoir purgé leur peine. Si elles ont de la chance, elles s’installent dans un refuge en ville – mais il n’y a pas de refuges dans la plupart des villes d’Afghanistan. S’il n’y a pas de refuge, elles restent en prison de leur propre volonté.

FS : Quelle est la situation en ce qui concerne l’éducation des filles ? Est-ce qu’il y a toujours des attaques contre les filles qui vont à l’école ?

BM : Généralement, l’éducation est toujours un parcours difficile pour tout le monde en Afghanistan : plus de 50% des enfants n’ont pas accès à l’éducation, soit 4 millions d’enfants, et les causes peuvent être diverses : le gouvernement peut avoir oublié de construire une école dans leur ville, ils peuvent ne pas avoir de professeur ou de papier, et dans la plupart des cas, les groupes terroristes ciblent les écoles, en particulier les écoles de filles.

Si une fille a la chance que toutes ces conditions soient réunies, ça ne veut pas dire qu’elle peut effectivement avoir accès à l‘éducation. Nous vivons dans une société où tout le monde est malheureux et où, quand les hommes apprennent que leur femme a donné naissance à une fille, elle est battue pour n’avoir pas donné naissance à un garçon, et les hommes prennent une nouvelle épouse si la précédente ne leur a pas donné un fils. C’est accepté par la société que la fille devienne la propriété du mari après le mariage, et que les filles soient mariées quand elles sont encore des enfants, donc les familles préfèrent investir dans leurs fils qui peuvent transmettre leur nom plutôt que dans une fille qui n’a pas de nom.

FS : Pouvez-vous nous parler du « baa’d » et de la justice tribale ? Est-ce que les femmes victimes de la justice tribale peuvent espérer bénéficier d’un meilleur traitement si elles portent plainte auprès de la justice d’Etat ?

BM : L’Afghanistan est une société extrêmement religieuse. Les gens souffrant de conditions médicales sérieuses, comme de problèmes cardiaques ou d’une pression sanguine élevée, refusent d’aller voir un docteur et, à la place, dépensent la même somme d’argent pour aller voir un mollah qui priera pour eux. La texture tribale de la société et la faiblesse du gouvernement central incite les gens à préférer les cours de justice tribales qui sont composées de quelques mollahs et d’hommes âgés. Les jugements de ces cours sont plus officiels, acceptables et applicables que ceux rendus par les tribunaux d’Etat. Comme, dans ces tribunaux, la position sociale et financière des personnes jugées a un effet direct sur les verdicts rendus, il est vain d’espérer un procès juste.

Les jugements de ces cours tribales sont habituellement très différents de ceux des tribunaux officiels. Par exemple, si un homme est tué, ces cours ordonnent à la famille du meurtrier de donner une de leurs filles à la famille de la victime, pour qu’elle épouse un homme de cette famille, et ça s’appelle « Baa’d Dadan ». Ces filles ont 7 ou 8 ans, et sans exception, elles sont harcelées et torturées dans leur nouveau foyer et parfois tuées. Elles ne peuvent pas s’enfuir, parce que, dans ce cas, elles-mêmes et leur famille subiront des conséquences encore plus terribles. Aisha est une de ces filles (1).

D’après la loi civile afghane, dissoudre une promesse de mariage est censé être facile, il n’est pas nécessaire que ça soit officialisé, et les deux parties doivent juste rendre les cadeaux qu’elles ont échangé pendant les fiançailles. Mais la vérité est que ce n’est pas facile du tout. Bien que cet engagement soit un accord verbal entre les pères de deux familles, et qu’habituellement, la future épouse et son mari ne se rencontrent qu’au moment de la nuit de noces, rompre cet engagement aura de sérieuses conséquences pour tous les deux. Dans ce genre de situation, les familles auront recours aux cours tribales. Je me souviens du cas de la famille d’une fille qui a rompu ses fiançailles avec son fiancé, ils ont dû quitter la région et sacrifier la moitié de leurs biens, y compris leurs terres, pour payer une indemnité et se protéger de représailles violentes.

Heureusement, la loi afghane ne prévoit pas de lapidation ou le fouet pour les femmes adultères. Mais récemment, nous avons été témoins de dizaines de lapidations et de flagellations en public qui ont eu lieu par ordre des mollahs. Le gouvernement n’a jamais pris aucune mesure efficace pour arrêter les exécutants de ces condamnations, de même qu’il n’a jamais rien fait pour mettre fin à ces verdicts injustes rendus par les cours tribales. Et comme d’habitude, les victimes sont essentiellement des femmes et aussi ceux qui n’ont pas de liens avec les milieux de pouvoir et les autorités corrompues. Je pense que le meurtre de Farkhunda était la conséquence de ces abus de pouvoir et de ce genre de jugement (2).

Suite a verdict rendu par un mollah, des gens ont torturé une jeune fille pour avoir « insulté le Coran », et ça s’est passé en plein jour, devant la police, et en plein centre de la capitale afghane. Personne n’a entendu cette jeune fille, personne n’a demandé si elle était vraiment une criminelle selon les lois du pays, et comment ils auraient dû la traiter. Ca s’est passé comme ça se passe dans les cours tribales tous les jours. La police a expulsé Farkhunda du poste de police où elle avait trouvé refuge et ils l’ont livrée à la foule en furie qui attendait dehors pour la punir et lui faire subir tout ce qu’ils voulaient, et ils l’ont regardée brûler vive. Exactement ce que le gouvernement a toujours fait face aux jugements injustes des cours tribales : regarder et ne rien faire.

C’est très difficile de dire à une femme afghane à quel tribunal elle devrait faire confiance. Pour une femme, le recours aux cours officielles implique une très longue et coûteuse procédure, impliquant beaucoup de harcèlement et d’agressions – y compris de la part des juges – et le gouvernement n’a qu’un pouvoir limité pour faire exécuter les verdicts. D’autre part, les juges des cours tribales sont habituellement inhumains, injustes et misogynes, et les dessous de tables sont fréquents dans les deux cas. En fait, je souhaite qu’aucune femme afghane n’aie jamais à avoir affaire avec ces deux types de justice.

FS : Vous avez écrit un livre intitulé « Qadhf » (« Calomnie ») sur votre divorce et les accusations d’adultère lancées contre vous par votre ex-mari. Pouvez-vous nous parler de l’épreuve qu’ont été votre mariage et votre divorce, et des problèmes rencontrés par les femmes afghanes qui veulent divorcer ?

BM : Je me suis mariée de mon propre choix. J’ai épousé un homme qui n’était pas strictement religieux et qui s’intéressait aux arts et à la littérature. Mais immédiatement après le mariage, il m’a demandé de lui donner le mot de passe de mes boîtes mail, et m’a interdit de participer à des activités sociales et de voir d’autres personnes, excepté les membres de sa famille et de la mienne. Et j’avais tout juste le droit de lire des livres et de tenir un journal.

J’étais désespérée, cette face de lui que je découvrais était très différente de l’homme qu’il était avant notre mariage, qui était aussi le visage qu’il montrait en public. Il voyait beaucoup de gens, faisait des lectures de ses poèmes et participait aux manifestations du 8 Mars. Il prétendait être un homme libre et moderne en public, mais il se comportait en fait comme les hommes élevés dans des cultures musulmanes : sévère, possessif avec les femmes et sexuellement insatiable. Ils peuvent avoir des douzaines de femmes à la fois, et ce n’est pas honteux du tout, c’est la volonté de Dieu.

La réaction du juge à mon combat pour me séparer de lui a été : « le divorce est le droit des hommes, vous ne pouvez pas l’obtenir ».

Bien qu’il y ait certaines situations où une femme peut demander le divorce, comme si son mari souffre de maladie incurable, s’il a quitté le foyer conjugal depuis plus de 3 ans ou s’il a cessé de l’entretenir pendant plus d’un an, toutes ces règles impliquent qu’on doit satisfaire à des conditions compliquées. Par exemple, si le mari est parti depuis 2 ans et 11 mois, et s’il revient puis disparaît de nouveau, la femme ne peut pas demander le divorce. Et prouver son absence est un autre problème : le juge n’acceptera pas le témoignage des membres de la famille proche de l’épouse, donc elle doit trouver un étranger, un voisin, qui témoignera que son mari a déserté le foyer depuis 3 ans. Dans une société stricte et dangereuse comme l’Afghanistan, trouver une personne qui ait le courage d’aider une femme et de témoigner en sa faveur en cour de justice est rare et difficile.

Si son mari est condamné à une peine de prison de 10 ans, la femme doit attendre 5 ans avant d’être autorisée à introduire une demande de divorce ; après le divorce, les enfants âgés de plus de 7 ans appartiennent au mari, et même s’il en refuse la garde, ils seront confiés à sa famille à lui, et en aucun cas à la mère. La plupart du temps, le juge prendra les enfants et les donnera au père, sans même prendre en considération leur âge ; c’est une autre de ces lois non écrites qui est appliquée, et la justification derrière ces décisions est que la mère ne peut assurer l’entretien de ses enfants, ou la cour prétend que lui retirer ses enfants lui permettra de se remarier plus facilement.

Je l’ai finalement quitté, après 4 ans d’enfermement conjugal, mais le jugement officiel a été que c’était lui qui avait divorcé, pas moi. Puis j’ai dû faire face à ses accusations d’adultère, une façon très répandue d’isoler les femmes dans ma société qui les expose à des menaces de mort.

J’avais besoin de faire établir des papiers d’identité pour mes enfants mais c’est une chose que seul un homme peut faire. Quand j’ai commencé ma bataille judiciaire, il n’était pas possible de demander un test ADN pour régler ce genre de problème, mais ma procédure a changé tout ça : ce test a finalement été réalisé, et c’était une première. Mais même après que le test se soit révélé positif, il a continué à refuser de faire faire des papiers d’identité pour mes enfants : il ne voulait tout simplement pas le faire, et comme il avait des amis proches au gouvernement, ça le rendait intouchable par les décisions des cours de justice. C’est la différence entre les tribunaux officiels et les cours tribales : les décisions de ces cours et les ordres des mollahs passent avant tout.

J’ai écrit mon expérience de ce combat contre une accusation d’adultère dans un mémoire et je l’ai publié en 2017. Ca m’a été très difficile de l’écrire : après tout, j’ai été élevée dans une communauté très religieuse, et les communautés très religieuses pensent qu’elles sont meilleures que les autres. J’ai gardé le silence pendant toute la durée de mon mariage, même mes parents ne savaient rien de ma situation. J’avais l’impression qu’il n’y avait pas de porte de sortie. Je ne pouvais pas obtenir un divorce, je ne pouvais pas écrire, je ne pouvais pas contacter les gens que j’aimais, et je me taisais, parce que j’avais vu que les femmes qui se plaignent sont vues comme mauvaises et sont socialement stigmatisées.

Pour la première fois, je ne me suis pas censurée dans ce livre, et ça m’a fait du bien. Mais parce qu’ils n’aimaient pas ce que racontait le livre, des gens ont harcelé ma famille ; cela me brise le cœur profondément et parfois je me sens coupable, mais c’est un sentiment que je dois accepter. Fin 2017, la campagne #metoo a commencé, et quand les femmes ont commencé à parler de leurs expériences de harcèlement, c’est comme si quelqu’un avait mis la main sur mon épaule, et m’avait dit que je n’étais pas seule.

La coïncidence de la publication de mon livre et de cette campagne m’a rendue vraiment heureuse bien que la réaction générale au livre n’ait pas été bonne. C’est comme s’ils avaient cette parfaite image d’eux-mêmes dans leur esprit, et soudain, ils se sont vus dans un miroir pour la première fois, et ils n’ont pas aimé ça. Mais je suis optimiste, car il y a eu aussi ces quelques personnes qui ont aimé le livre et qui en ont parlé, ce qui requiert un grand courage dans notre société.

Je n’espère pas que ceux qui ont aimé le livre seront majoritaires bientôt. Certains ont remis en question leur relation avec mon ex-mari mais d’autres ont considéré que la violation de sa femme était une affaire personnelle et que ça ne les regardait pas. Ceux-là appartiennent probablement à cette majorité d’hommes qui se conduisent tous les jours comme mon ex-mar – mais participent aussi à des manifestations le 8 Mars.

Récemment, un ami m’a écrit : « il n’est pas si mauvais… Regarde, il est volontaire dans un groupe qui publie des livres gratuits pour les enfants ». Et j’ai dit à cet ami que la majorité des hommes qui ont été la cible de la campagne #metoo étaient aussi des gens puissants, influents dans le monde du cinéma, des arts et de la politique et que certains d’entre eux étaient aussi impliqués dans la défense des droits des femmes. Ce qui compte est que nous ne devons pas laisser des hommes qui harcèlent des femmes et leur font du mal se cacher derrière leurs jolis masques et nous ne devons pas laisser les gens oublier ce qu’ils ont fait.

C’est important que les femmes afghanes parlent d’elles-mêmes et n’aient pas honte de dire la vérité. Malheureusement, la honte et la morale ont une définition très compliquée et parfois absurde dans notre culture : une femme peut encourir jusqu’à 10 ans de prison si elle s’enfuit de sa maison qui est devenu un enfer, et une fille peut être emprisonnée pendant des années parce qu’elle a aimé un homme et vivre dans la honte le reste de sa vie.

En même temps, un terroriste taliban n’ira jamais en prison pour avoir tué des gens, et il n’aura jamais honte de ce qu’il a fait. De nouveau, une femme doit avoir honte d’avoir donné naissance à une fille ou si elle est la cible de fausses accusations, mais personne n’a honte quand une petite fille meurt parce que son corps n’a pu supporter une grossesse, ou si elle a été donnée à de complets étrangers en vertu de la tradition « Baa’d Dadan ». Dans certaines parties de l’Afghanistan, dans le Shinvari, les femmes sont traitées comme des marchandises et elles en ont honte, mais la pédophilie n’est pas considérée comme honteuse pour les hommes, et posséder un jeune garçon est vu comme quelque chose dont on peut être fier, comme le fait de posséder une voiture ou des terres (3), (4).

Les femmes afghanes ont toujours vécu avec un lourd fardeau sur leurs épaules nommé « honte » et j’espère que « Qadhf » peut aider à alléger ce fardeau.

FS : Dans votre livre, vous parlez aussi du harcèlement sexuel dont les femmes afghanes sont la cible dans les rues, au travail, etc. Pouvez-vous nous en parler ?

BM : Malheureusement, le harcèlement sexuel est une routine quotidienne pour les femmes dans mon pays, et plus elles sortent de leur cercle familial, plus le harcèlement empire – dans les rues, les bus, les taxis, les magasins, les tribunaux, les lieux de travail, etc.

En 2001, Noorjahan Akbar a organisé une manifestation contre le harcèlement sexuel verbal et physique pour la première fois en Afghanistan. Je me rappelle que les jeunes filles qui défilaient avec nous portaient des vêtements jolis et colorés et étaient maquillées, et des hommes qui les regardaient passer, et même la police, les montraient du doigt et disaient que c’est la façon dont ces filles s’habillaient qui tentait les hommes et les poussait à les harceler.

C’est l’opinion communément admise par la société, et elle est basée sur les croyances religieuses : les femmes sont tout le temps en train de tenter les hommes et les font tomber dans les pièges profonds du péché, comme Satan, mais en plus petit. Cette excuse a toujours été utilisée pour augmenter les limitations et les contraintes pesant sur les femmes, même si je dois mentionner que celles qui portent la burka ne sont pas protégées contre le harcèlement. Il semble que, juste par le fait d’être femme, nous pouvons provoquer et exciter toute la société. Même quand une femme est violée, c’est elle qui doit être blâmée pour s’être comportée d’une façon qui a poussé un homme à la violer. C’est pour ça que certaines femmes victimes de viol sont tuées par leur famille au lieu d’être soutenues.

En fait, c’est très difficile à comprendre pourquoi la foi religieuse de mes compatriotes de sexe masculin est si faible qu’elle pourrait s’évaporer totalement rien qu’en regardant une femme. Et parce que les hommes veulent rester de bons musulmans, les femmes doivent se couvrir des pieds à la tête, rester à la maison et renoncer à avoir des relations sociales.

FS : Vous avez créé un groupe nommé « Les femmes écrivaines libres » (Free Women Writers), ce groupe imprime des textes écrits par des femmes sur leurs droits et leurs vies, et ils sont vendus pour quelques centimes dans les rues, pour contrer des textes religieux misogynes, imprimés au Pakistan, qui sont aussi vendus pour quelques centimes. Ces textes de femmes sont aussi publiés sur les réseaux sociaux. Pouvez-vous nous parler des publications de ce groupe ?

BM : Notre première expérience a été l’écriture des « Filles de Rabia ». C’était des textes et des poèmes sur nos expériences de femmes. Ca a été distribué gratuitement, et c’est devenu très populaire en Afghanistan, mais nous avons découvert que publier des copies papier et les distribuer dans tout l’Afghanistan, c’est très difficile, très cher et dangereux. Le groupe a résolu le problème, il n’y a pas besoin de budget, et on peut lire ces textes partout avec une connexion internet. C’est tout ce que nous pouvons faire pour le moment. Ca fonctionne comme un groupe où nous nous réunissons entre nous, qui est juste pour nous les femmes. Nous devons nous serrer les coudes entre femmes, cela nous rend plus fortes. Lire les expériences des autres réduit notre peur et la honte que nous ressentons quand nous parlons de notre situation, cela nous fait sentir plus proches les unes des autres.

Je me rappelle quand j’éditais « Filles de Rabia », j’ai fait sauter certains mots qui me semblaient trop provocants et qui auraient même pu mettre en danger les personnes qui avaient ce livre, mais sur notre site, nous nous sommes débarrassées de ces limitations ; bien sûr, ce que nous faisons est juste une goutte d’eau dans un océan de violences envers les femmes, et peu de choses par rapport à tout ce qui doit être changé.

Les marchés de Kabul sont pleins de livres à contenu misogyne et extrémiste. Par exemple, il y a un livre publié l’an dernier dont le titre est « Cinq femmes maudites » ; un autre est intitulé « Six femmes coupables ». Ces livres mentionnent répétitivement que les femmes sont intellectuellement inférieures et recommandent de ne pas les écouter et de ne pas les consulter. Et bien sûr, si les femmes portent du maquillage, sortent de la maison sans la permission de leur mari, ne font pas tout ce qu’il leur demande, refusent d’avoir des rapports sexuels quand il veut, ou lui font une scène, elles devront subir la colère de Dieu et leur place est en enfer.

Le gouvernement ne vérifie pas le contenu de ces livres, mais il peut bloquer leur publication si quelqu’un pose une plainte au sujet d’un livre particulier. La télévision et la radio ont le même problème, elles invitent des mollahs à parler et diffusent des programmes qui font passer le message qu’il faut augmenter les limitations pesant sur les femmes, et personne ne peut se plaindre, parce que ce que disent les mollahs est basé sur le Coran et les hadiths, donc mettre en doute ces mots, c’est mettre en doute la parole de Dieu et susciter sa colère. La seule façon de réduire cette influence religieuse, c’est d’écrire nos propres mots. C’est notre façon de combattre, et c’est ce que nous continuons à faire, avec espoir.

Contrairement à ce que Cheryl Bernard dit, les femmes afghanes n’attendent pas les Américains pour les sauver, et notre combat n’a pas commencé avec leur présence dans notre pays ; nous nous battons depuis des décennies, la seule différence est la façon dont nous nous habillons.

Nous avons continué à nous battre même quand les talibans ont pris le contrôle du pays, et maintenant, nous ne nous cachons pas davantage derrière la machine de guerre américaine. Nous n’avons pas de gilets pare-balles et de grands murs derrière lesquels nous cacher ou de gouvernement pour nous soutenir en permanence, comme les soldats étrangers. Nous sommes des soldats solitaires et sans armes et nous n’avons aucun abri pour nous réfugier, et chacune de nos avancées est vue comme une attaque contre Allah. Nous devons nous battre pour chaque petite chose, de l’éducation au fait de tomber amoureuse, en passant par écouter de la musique, porter un foulard coloré ou même sourire dans la rue.

Malgré tout, nous avons continué à nous battre, à mains nues et sans soutien de nos familles, et jusqu’ici nous avons réussi. La preuve en est que, aujourd’hui, 18 ans après que les Américains soient arrivés en Afghanistan pour combattre les talibans, et bien que ces terroristes sont plus forts que jamais – ils ont des armes hi tech et ont même un bureau officiel au Qatar – nous sommes plus fortes que nous l’avons jamais été : durant ces dix-huit dernières années, le nombre de femmes éduquées a augmenté, de même que celui des musiciennes, des chanteuses, des actrices, des femmes pilotes, avocates, ministres, managers etc.

Nous avons l’orchestre Zohra, un orchestre entièrement féminin, qui réunit des filles de différentes origines, qui se sont battues pour être là où elles sont aujourd’hui. C’est exactement ce genre de femmes que visent les talibans – les femmes sont leurs cibles depuis le début – mais nous avons persisté.

Est-ce que le gouvernement américain met la pression sur le gouvernement afghan et s’efforce de défendre la démocratie, les femmes et les droits humains autant qu’il cherche à établir des bases militaires en Afghanistan ? Ce sont les seuls à reconnaître les talibans officiellement en négociant avec eux. Notre engagement dans ce en quoi nous croyons ne change pas, et nous avons continué à suivre notre chemin même quand ils ont coupé les mains et le nez. Nous espérons que le gouvernement américain tiendra ses promesses et n’oubliera pas la démocratie et les droits des femmes dans ses négociations avec les talibans.

FS : Je crois que ce groupe a aussi créé un guide pour les femmes victimes de violences conjugales, intitulé « Vous n’êtes pas seule » ; d’après une recherche faite par Global Rights, 80% des femmes afghanes ont été victimes de violences conjugales ou sexuelles dans leur famille. Pouvez-vous nous parler du guide et de ce problème ?

BM : Je pense vous avoir donné une image d’ensemble de la vie des femmes dans mon pays. Ces femmes qui n’ont pas le choix, le Baa’d Dadan, les mariages forcés de mineures, ne pas avoir le droit de sortir de la maison sans la permission du mari, et des punitions très sévères si elles fuient leur foyer. Pendant toutes les années de ma bataille avec les tribunaux afghans, je n’ai jamais vu une femme porter plainte pour des violences verbales, pour avoir été frappée au visage ou avoir été contusionnée ou blessée suite à des violences. J’ai été témoin de ce qu’un juge a dit à une femme battue régulièrement par son mari toxicomane : « ça arrive que les hommes se mettent en colère, une bonne épouse doit l’accepter, pas besoin de vous précipiter au tribunal et d’embarrasser votre mari pour quelques coups de pied ! »

La violence envers les femmes imprègne si profondément la société qu’elle est considérée comme un droit pour les hommes et elle a bien sûr des causes religieuses. Dans le Coran, il est ordonné explicitement aux hommes d’expulser de leur lit une femme qui se montre désobéissante et de la frapper (34 Ayah, Nessah Surah).

Être une femme en Afghanistan est incroyablement dur et essayer d’obtenir des droits égaux à ceux des hommes, c’est comme si des esclaves essayaient d’avoir des droits égaux à ceux des maîtres au temps de l’esclavage.

Le gouvernement n’a ni plan ni politique pour prévenir cette violence et n’essaie même pas de faire des campagnes publicitaires contre ces violences dans les médias. Je pense que les médias peuvent avoir beaucoup d’impact dans ce domaine ; investir dans les enfants serait aussi efficace, parce qu’ils sont notre seul espoir pour le futur. Ca serait un grand changement si les enfants apprenaient comment bien traiter les femmes à l’école, parce qu’ils n’ont souvent pas de bons exemples à la maison, et malheureusement, ils ne sont pas eux-mêmes protégés de cette violence. Les enfants sont aussi privés de leurs droits élémentaires. L’Afghanistan n’a pas de loi punissant les pédophiles, et à ce jour, des milliers d’enfants sont violentés pour satisfaire ces horribles coutumes.

Parfois, j’ai l’impression que vivre en Afghanistan est comme d’être enfermée dans un cercle de violence dont on ne peut s’échapper.

(1) https://en.wikipedia.org/wiki/Bibi_Aisha

(2) https://en.wikipedia.org/wiki/Murder_of_Farkhunda_Malikzada

(3) https://en.wikipedia.org/wiki/Bacha_bazi

(4) https://iwpr.net/global-voices/women-bought-and-sold-eastern-afghanistan

Traduction Francine Sporenda

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/07/11/se-battre-pour-les-plus-petites-choses-etre-feministe-en-afghanistan/

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En complément possible :

Carine Fouteau : Réfugiés afghans : l’hypocrisie européenne
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article59210

Melanie Bonvard : Afghanistan : le terrible sort qui attend les femmes
https://www.aufeminin.com/news-societe/afghanistan-le-terrible-sort-qui-attend-les-femmes-s4027646.html

Sandra Lorenzo : En Afghanistan, depuis le retour des Talibans, la détresse des femmes
https://www.huffingtonpost.fr/entry/en-afghanistan-depuis-le-retour-des-talibans-la-detresse-des-femmes_fr_611a13e4e4b07b9118ac81f6

HCR : Les femmes et les enfants déplacés subissent les conséquences les plus néfastes du conflit en Afghanistan
https://www.unhcr.org/fr-fr/news/briefing/2021/8/61164306a/hcr-femmes-enfants-deplaces-subissent-consequences-nefastes-conflit-afghanistan.html

Pour les femmes en Afghanistan, « une situation pire que le bétail »
https://dingiralfulbe.com/pour-les-femmes-en-afghanistan-une-situation-pire-que-le-betail/

Quelques-unes des restrictions imposées aux femmes par les talibans en Afghanistan
http://www.rawa.org/rules_fr.htm

Un site  : Afghanistan libre : https://www.afghanistan-libre.org

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Macron « en guerre » contre les réfugiés afghans

Il aura osé.

Nous sommes lundi 16 Août, quelques jours seulement après la prise de Kaboul par les talibans. Il est 20h quand Macron prend la parole devant les français. A la même heure, des milliers d’afghans convergent vers l’aéroport international de Kaboul. Ils fuient pour leurs vies et leur liberté. Certains s’accrochent même désespérément aux ailes des avions américains de rapatriement. Ce lundi, au moins trois civils ont chuté du toit d’un avion qui s’envolait, ils sont décédés.

Cela fait 8 min 30 secondes que Macron a démarré son allocution. Pas une minute de plus. Devant le monde entier et face aux centaines de milliers d’afghans endeuillés, témoins directs de la destruction de leur pays, il ose.

Sans honte, il menace et met en garde ceux qui auraient l’audace de demander la protection à la France : « La déstabilisation de l’Afghanistan risque d’entrainer des flux migratoires irréguliers vers l’Europe. […] Mais l’Afghanistan aura aussi besoin dans ces temps de ses forces vives. Et l’Europe ne peut pas assumer à elle seule les conséquences de la situation actuelle. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers et importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent et nourriraient les trafics de toute nature. Nous porterons donc en lien avec la république fédérale d’Allemagne […] une initiative pour construire sans attendre une réponse robuste, coordonnée et unie qui passera par la lutte contre les flux irréguliers, la solidarité dans l’effort, harmonisation des critères de protection, et la mise en place de coopération avec les pays de transit et d’accueil, comme le Pakistan, la Turquie ou l’Iran. »

Il n’aura pu s’en empêcher. La plus sobre des décences aurait suggéré un soutien verbal même hypocrite, comme à son habitude. Il ne s’embarrasse plus de ces foutaises. Comme le veut l’usage de l’allocution macronite, il réemploie le vocabulaire guerrier à sa sauce, le futur réfugié afghan devient l’« envahisseur ».La France doit « se protéger contre les flux migratoires irréguliers ». Cela nécessite donc une « réponse robuste et coordonnée ». Il ajoute même discrètement que les afghans devraient avoir le courage de se battre dans leur pays, argument habituel des doudounes bleues, et autres randonneurs fascisés. Le pays aura besoin de « forces vives » proclame t-il. Les habitants de Kaboul qui luttent pour leur survie depuis des années sont-ils des forces molles ? Il poursuit en amalgamant les exilés et les « trafics de tout genre », avant d’enchainer brutalement avec « la protection des principes et valeurs » et la lutte contre « l’obscurantisme ».

Sentez-vous gronder l’armée de terroristes sanguinaires à nos portes, prêt à éliminer un à un chacun de nos « principe républicain » ? Si non, Macron est là pour vous convaincre. Le réfugié est un danger, c’est un fait.

Cela relève de l’obsession, plus rien n’est raisonné. Aucun mot sur l’urgence humanitaire. Le discours de Macron est à tel point dénué d’humanité et de considération empathique qu’il se félicite en bon roi d’avoir accueilli en France « près de 800 membres de la société civil afghane qui ont travaillé pour la France ». On sauve le petit personnel, on verra les autres plus tard.

En attendant, en France, les exilés afghans en demande d’asile sont condamnés à la rue, persécutés par les forces de l’ordre. Ils sont inlassablement chassés à l’extérieur de Paris, à l’ombre du périphérique. Les couvertures sont confisquées, les tentes tailladées. Les mineurs non accompagnés attendent des mois, parfois des années avant d’être protégés par l’Aide Sociale à l’Enfance. A Calais, un exilé perdait la vie ce jeudi 12 août en essayant de rejoindre l’Angleterre à bord d’une embarcation. Mais du côté français, rien ne semble pouvoir arrêter la répression. Les campements sont expulsés quotidiennement, les exilés sont arrêtés et enfermés en centre de rétention, les matraques tombent nuit et jour.

Depuis quelques semaines, le sort des milliers de réfugiés afghans se joue entre les mains des dirigeants européens qui veillent chacun à ne pas accueillir plus qu’un autre. La France aura attendu le 11 juillet pour geler les expulsions. Les associations contestent et affirment que certains réfugiés ont été expulsés cet été. Depuis le début de l’année 2021, au moins 1200 ressortissants afghans ont été contraints de regagner le pays en guerre.

Ce lundi, face caméra, Macron a essuyé le sang des civils afghans qu’il a sur les mains. Loin de remettre en question l’indignité avec laquelle les réfugiés sont accueillis dans son pays, il annonce une politique d’accueil toujours plus sécuritaire, des procédures de protection interminables, une méfiance perpétuelle et un amalgame avec le terrorisme à peine dissimulé.

Si notre président à voulu faire passer un message de peur à nos frères et sœurs afghans, nous l’avons aussi entendu. Nous nous tenons prêts à fracturer les frontières de notre pays à grands coups de tenailles, d’antiracisme, et de solidarité populaire.

Jérémie Rochas

https://blogs.mediapart.fr/jeremie-rochas/blog/170821/macron-en-guerre-contre-les-refugies-afghans

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Vives réactions et mobilisation en Suisse

Une manifestation pour dénoncer la prise de la capitale afghane par les talibans est prévue ce lundi à 18h à Berne, alors que partis politiques et associations appellent à la solidarité avec le peuple afghan.

https://www.20min.ch/fr/story/vives-reactions-et-mobilisation-en-suisse-624656587833

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Tariq Ali : La guerre de quarante ans en Afghanistan et son issue prévisible

L’histoire de l’occupation désastreuse de l’Afghanistan par l’OTAN, et comment elle a répété les erreurs de l’occupation soviétique qui l’a précédée.

L’occupation de l’Afghanistan par l’OTAN est terminée, et un bilan peut être dressé. Ces essais sur la guerre et la paix dans la région révèlent Tariq Ali sous son jour le plus vif et le plus clairvoyant.

On a rarement vu une manifestation d’unité internationale aussi enthousiaste que celle qui a salué l’invasion de l’Afghanistan en 2001. Comparé à l’Irak, l’Afghanistan est devenu la « bonne guerre ». Mais une impasse s’en est suivie, et les talibans ont attendu le retrait des contingents de l’OTAN. Aujourd’hui, avec l’effondrement du régime fantoche de Kaboul, que réserve l’avenir à un peuple afghan traumatisé ? La Chine deviendra-t-elle l’influence dominante dans le pays ?

Tariq Ali suit les guerres d’Afghanistan depuis quarante ans. Il s’est opposé à l’intervention militaire soviétique en 1979, prédisant un désastre. Il a également été un critique féroce de sa suite, l’opération « Liberté immuable » de l’OTAN. Dans une série de commentaires tranchants, il a décrit les tragédies infligées à l’Afghanistan, ainsi que la semi-talibanisation et la militarisation du Pakistan voisin. La plupart de ses prédictions se sont avérées exactes. The Forty Year War in Afghanistan rassemble les meilleurs de ses écrits et comprend une nouvelle introduction.

Traduit avec http://www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

The Forty Year War in Afghanistan and Its Predictable Outcome
by Tariq Ali

The story of NATO’s disastrous occupation of Afghanistan, and how it repeated the mistakes of the Soviet occupation which preceded it

The NATO occupation of Afghanistan is over, and a balance-sheet can be drawn. These essays on war and peace in the region reveal Tariq Ali at his sharpest and most prescient.

Rarely has there been such an enthusiastic display of international unity as that which greeted the invasion of Afghanistan in 2001. Compared to Iraq, Afghanistan became the “good war.” But a stalemate ensued, and the Taliban waited out the NATO contingents. Today, with the collapse of the puppet regime in Kabul, what does the future hold for a traumatised Afghan people ? Will China become the dominant influence in the country ?

Tariq Ali has been following the wars in Afghanistan for forty years. He opposed Soviet military intervention in 1979, predicting disaster. He was also a fierce critic of its NATO sequel, “Operation Enduring Freedom.” In a series of trenchant commentaries, he described the tragedies inflicted on Afghanistan, as well as the semi-Talibanization and militarization of neighbouring Pakistan. Most of his predictions proved accurate. The Forty Year War in Afghanistan brings together the best of his writings and includes a new introduction.

https://www.versobooks.com/books/3939-the-forty-year-war-in-afghanistan-and-its-predictable-outcome ?