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« En dehors de Kaboul, une bonne partie du pays était déjà sous contrôle des talibans »

samedi 21 août 2021, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/monde/asie/en-dehors-de-kaboul-une-bonne-partie-du-pays-etait-deja-sous-controle-des-talibans?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20210818&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Photo : Pierre Pouchairet revient notamment sur le phénomène des « policiers fantômes » en Afghanistan.
AFP

« En dehors de Kaboul, une bonne partie du pays était déjà sous contrôle des talibans »

Entretien avec Pierre Pouchairet,
Ancien attaché de sécurité auprès de l’ambassadeur de France à Kaboul

Propos recueillis par Alain Léauthier

Publié le 17/08/2021 à 19:30

Ancien attaché de sécurité auprès de l’ambassadeur de France à Kaboul, expérience dont il a tiré la matière pour ses romans, Pierre Pouchairet revient pour « Marianne » sur les causes de l’échec des forces armées afghanes, submergées en peu de temps par les talibans.

Policier et romancier. À l’image de nombreux auteurs de polars, Pierre Pouchairet a enchaîné les deux activités. En 2006, après des années de police judiciaire et un crochet par le Liban, il est nommé attaché de sécurité intérieure auprès de l’ambassadeur de France à Kaboul. Il y restera quatre ans.

Sa mission est variée : œuvrer à la réforme de la police afghane, à la formation de ses cadres mais aussi de l’opérationnel dans le domaine du trafic de drogue et du terrorisme. Il a relaté son expérience dans Des flics français à Kaboul (La Boîte à Pandore, 2013) et s’en est inspiré dans une fiction, La filière afghane (Jigal, 2015). Il est encore question du sort des Afghans ayant fui le pays dans son tout dernier polar, Le Pont du diable (Palémon Éditions).

Pour Marianne, Pierre Pouchairet revient sur son expérience et sur les raisons de la rapide victoire des talibans sur l’armée afghane.

Marianne : Avez-vous des nouvelles fraîches d’Afghans avec lesquels vous êtes restés en contact ?

Pierre Pouchairet : Effectivement, je n’ai jamais perdu le lien avec le personnel afghan connu pendant ces quatre années et recruté par l’ambassade de France : chauffeurs, cuisiniers,... Disons une dizaine de personnes. Dès le mois de juin, ils ont été rapatriés avec leurs familles en France, preuve que nos autorités ont été alertées assez tôt de la tournure du scénario auquel nous venons d’assister. Sans vouloir pousser de cocoricos, on peut affirmer que le renseignement militaire, côté français, s’est avéré assez fiable. Et en réalité, il l’a toujours été.

Que vous inspire la quasi-absence de résistance des forces militaires afghanes face à la poussée des talibans ?

À mon époque, et je pense que cela n’a guère changé depuis, nous étions confrontés à un phénomène récurrent de « policiers fantômes ». Il en allait plus ou moins de même du côté de l’armée. En clair, nous avons toujours été incapables de connaître exactement le nombre de fonctionnaires réellement actifs. Je vais avancer un chiffre qui n’est pas une donnée scientifique mais empirique, basée sur mon expérience : 30 % des effectifs étaient vraiment sur le terrain…

Comment l’expliquez-vous ?

La peur déjà. Les risques du métier : lors de ma période, un millier de policiers afghans étaient tués chaque année ! Dans ces conditions, il faut beaucoup de motivation ou de très bons salaires… Ce n’était pas le cas. Seules quelques unités, les forces spéciales de l’armée par exemple, étaient bien payées et bien encadrées.

Avec quelles conséquences ?

Pas mal de désertions et, si je puis dire, avec armes et bagages. Ou simplement des fonctionnaires absents ou non recensés.

L’aide à la formation apportée par les puissances étrangères n’aurait donc servi à rien ?

Tout dépend de qui nous parlons. Honnêtement, nos gendarmes ont fait vraiment le job, sérieusement, professionnellement. Il n’en allait pas forcément de même du côté américain car souvent les États-Unis ont sous-traité cette mission à des sociétés privées, Blackwater et DynCorp entre autres. Leurs « formateurs » étaient souvent d’anciens flics, des chasseurs de prime, surtout attirés par le pognon et qui ne témoignaient pas d’une grande estime pour leurs « élèves », c’est un euphémisme…

Au regard de ce que vous avez vu et compris, ce qui vient de se passer était inévitable ?

Du moment où les Américains ont décidé de se retirer, oui bien sûr. En fait, tout était déjà en germes lorsque je suis parti en 2010. La situation s’était déjà très dégradée. Il faut quand même comprendre qu’en dehors de ce Disneyland qu’est Kaboul, une bonne partie du pays était déjà sous contrôle des talibans. Ou en tout cas, pas foncièrement hostile à leur présence.

« Les talibans sont des trumpistes : l’Afghanistan d’abord et rien que l’Afghanistan ! »

Pour des millions d’Afghans des provinces, rien ne va vraiment changer au quotidien. Il y a peut-être même l’espoir d’un mieux avec la fin des attentats. Que cela plaise ou pas, la culture d’une majorité d’Afghans est bien plus proche de celle des talibans que des Occidentaux. En Iran, une partie de la jeunesse est ouverte à l’influence occidentale. Rien de tel en Afghanistan, sinon à la marge…

Donc la catastrophe était écrite ?

En tout cas, rien n’a été fait pour qu’il en aille autrement. En vérité, tout a été raté ! On a bombardé ministres des universitaires, des diplômés venus quelquefois des États-Unis et qui n’avaient pas la moindre assise populaire. Ça ne pouvait pas marcher ! Je sais que cela n’est guère audible pour beaucoup mais il aurait mieux valu choisir des chefs de guerre. On peut en penser tout le mal que l’on veut mais au moins, ils connaissaient la population.

Des experts s’inquiètent de voir le pays devenir une sorte de base arrière de tous les groupes terroristes islamistes.

Les faits le diront mais je n’en suis pas si sûr. Les talibans sont des trumpistes : l’Afghanistan d’abord et rien que l’Afghanistan !