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France : Shaina, 15 ans, poignardée et brûlée vive à Creil : « Ce n’est pas un fait divers, mais un fait de société »

dimanche 5 septembre 2021, par siawi3

Source :https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/09/05/shaina-15-ans-p...est-pas-un-fait-divers-mais-un-fait-de-societe_6093462_3224.html

05/09/2021 13:57S


Shaina, 15 ans, poignardée et brûlée vive à Creil : « Ce n’est pas un fait divers, mais un fait de société »

Lorraine de Foucher

ENQUÊTE
En octobre 2019, la jeune fille, victime d’un viol collectif deux ans auparavant, a été poignardée et brûlée vive. Un garçon avec lequel elle avait eu des relations sexuelles a été mis en examen. Pour l’avocate de la famille, cet assassinat « dit beaucoup de choses sur la place des femmes et de la sexualité dans les cités  ».

Trois jeunes trépignent derrière le comptoir de l’accueil du commissariat de Creil (Oise). Agités, inquiets, ils n’aiment pas la police – « on n’est pas des balances », proclame l’un d’entre eux. Mais cette fois-ci, l’affaire est plus grave que les traditionnels traffics de drogue qui agitent la cité du Plateau Rouher. Depuis deux jours déjà, une rumeur se propage : « Une fille s’est fait brûler dans le quartier, au niveau des jardins ouvriers »,signalent-ils. « La rumeur précise également que le corps calciné est celui de Shaina, disparue depuis plusieurs jours, et cette dernière, toujours selon la rumeur, serait enceinte  », écrit le policier, recueillant le témoignage des adolescents. Pourquoi parlent-ils ? « Nous avons tous des petites sœurs,cela nous choque.

A 14 heures, ce dimanche 27 octobre 2019, une patrouille embarque les jeunes à son bord et s’enfonce dans les travées du Plateau. Les barres d’immeubles y sont moins imposantes et dégradées qu’en banlieue parisienne, mais le Plateau, « abcès de fixation » du ressort du procureur de Senlis, Jean-Baptiste Bladier, vit au rythme des points de deal, des meurtres et des voitures incendiées. Niché au fond du quartier, un dédale de parcelles fleuries et de cabanons en tôle rouillée, oasis de verdure en plein béton. A l’arrivée des forces de l’ordre, un groupe d’hommes semblent les attendre sur place et confirment les bruits de la cité.
Les policiers progressent dans le jardin ouvrier et tombent sur un abri carbonisé. Au sol, il y a des fioles de Poliakov et des bouteilles de Nicolas Feuillatte, marques de vodka et de champagne premier prix. Des canettes de boissons énergisantes, des emballages de jus de fruit, un couteau de cuisine. La structure métallique d’un canapé clic-clac, celle d’une banquette arrière de voiture. Le cabanon abandonné est connu pour accueillir les soirées et relations clandestines des jeunes des barres d’immeubles, privés d’autres espaces pour se fréquenter.

« Constatons la présence dans les débris calcinés d’un tronc ainsi qu’un crâne humain face contre sol », rédigent les membres de la patrouille. Le reste du corps est masqué par les stigmates de l’incendie. Quelques jours plus tard, les résultats de l’expertise génétique et de l’autopsie reviennent. Shaina Hansye, 15 ans, scolarisée en seconde au lycée Cassini de Clermont (Oise), a été poignardée à plusieurs reprises au ventre, puis embrasée vivante. Elle était vraisemblablement enceinte d’une dizaine de jours.

« Victime au moins trois fois »

A l’époque, le meurtre barbare de l’adolescente ne déclenche rien d’autre que la traditionnelle marche blanche, quelques articles de presse, et les condoléances des autorités locales. Parveen, Muhamad et Yasin Hansye,les parents et le grand frère de Shaina, tentent bien d’appeler BFM-TV pour les alerter, mais l’assassinat de la jeune fille n’obtient pas d’écho national ni de réaction politique. Pourtant, il contient les mêmes ressorts que ceux à l’œuvre dans la mort de Sohane Benziane, brûlée vive dans un local à poubelles de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), en 2002, et dont le retentissement avait généré la création de l’association Ni putes ni soumises.

Le lendemain de cette découverte, la substitute du procureur de Senlis entre le nom de Shaina Hansye dans le fichier des enquêtes en cours. La lycéenne apparaît comme victime dans deux autres affaires, un viol collectif en août 2017 et des violences volontaires commises contre elle,en mai 2019. Les magistrats restent marqués par cet homicide« effrayant », tant au niveau du mode opératoire, que de cette « gamine victime au moins trois fois », retrace Jean-Baptiste Bladier.

« Shaina, c’est l’histoire d’une victime au cube », défend Me Negar Haeri, avocate de la famille. « Elle est violée dans une tournante à 13 ans, tabassée deux ans après parce qu’elle a porté plainte contre ses violeurs, et elle meurt brûlée dans un cabanon parce qu’elle est tombée enceinte. Ce n’est pas un fait divers, mais un fait de société qui dit beaucoup de choses sur la place des femmes et de la sexualité dans les cités. » Dans ces trois procédures, de nombreuses auditions d’adolescents, des extraits de messageries et des expertises psychologiques dépeignent une perception sexiste des jeunes filles, ainsi qu’un regard honteux et dégradé sur les relations sexuelles.
Dans le salon de leur pavillon à la façade en bois du Plateau, Parveen, équipière polyvalente au Quick de Saint-Maximin, parle plus que son mari Muhamad. La famille de Shaina vient de l’île Maurice, pratique un islam modéré, se décrit comme moderne et ouverte. « Moi je ne suis pas voilée, je fume, mais je suis aussi musulmane. Je ne comprends pas qu’en France, une femme puisse mourir, comme en Afghanistan, parce que c’est une femme. Shaina, elle a été sanctionnée par les garçons de la cité, elle voulait être libre, et on l’a tuée à cause de ça. C’est la loi des anciens, des grands-pères, qui veut que les femmes ne sortent pas,ne couchent pas, et se cachent  », s’insurge sa mère. Yasin, son frère de 23 ans, qui s’apprête à intégrer la marine, abonde : « Shaina est morte parce qu’elle ne voulait pas se laisser faire. »

« Je ne sais pas pourquoi, je l’aimais bien »

Parveen refuse de toucher à la chambre de Shaina. L’autocollant Hello Kitty collé au mur, la poupée Reine des neiges, le maquillage, les bijoux et les strass évoquent une adolescente féminine et coquette, dont la trajectoire est une première fois brisée en 2017. Elle vient d’avoir 13 ans, et sort avec Djibril B., qui l’a abordée à la sortie du collège pour obtenir son « snap » (son identifiant sur la messagerie instantanée Snapchat). D’après elle, au début, le garçon est gentil, attentionné, puis il devient violent. Il la frappe et la force à se déshabiller pour la prendre en photo. Pendant des semaines, il la menace de publier ces images afin d’obtenir des rapports sexuels. Shaina refuse. Jusqu’au 31 août 2017, où elle se rend avec sa meilleure amie de l’époque, Maeva C., dans l’hôpital désaffecté de Creil, une polyclinique en ruines à la lisière de la Cavée, l’autre grande cité de Creil. Le lieu a la même fonction que les cabanons des jardins ouvriers,héberger les relations interdites des mineurs, au milieu des matelas éventrés, des murs tagués et des détritus amoncelés.Maeva C. ne comprend pas pourquoi Shaina reste avec Djibril B. : « C’est un garçon pas bien, il la prend pour une chienne. Shaina m’a dit qu’il s’en foutait d’elle, il voulait juste la baiser  », dépose-t-elle au commissariat de Creil, le soir des faits, où elle est arrivée la première, inquiète de ne plus avoir de nouvelles de Shaina. Quelques heures avant, le garçon de 15 ans a emmené sa petite amie de force dans un recoin de l’hôpital. Deux de ses copains sont présents. Maeva C. n’assiste pas à la scène, n’entend que des« suce-moi » et Shaina qui se débat. Elle retrouve son amie en larmes,furieuse, le soutien-gorge apparent, le visage et le pantalon noircis.
Djibril B. a voulu lui « faire une réputation ». Shaina craque, se traite de pute dans la rue. Sa copine la rassure. « Ils m’ont violée  », éclate-t-elle.

La mère de Maeva C. accompagne sa fille mineure lors de son audition. Celle-ci tient à préciser sur procès-verbal que Shaina est « une gamine effrontée  », surnommée « l’allumeuse  », et qu’elle « a la réputation de bien aimer les garçons ». Shaina arrive enfin au commissariat. Elle est pleine de griffures et d’ecchymoses. La policière l’interroge : « Ton amie Maeva dit qu’il te traitait comme une chienne mais que tu étais comme hypnotisée par lui, es-tu d’accord ? » « Oui, je ne sais pas pourquoi, je l’aimais bien. »

Des heures dans le noir

Ensuite, l’adolescente déroule la narration sordide d’une tournante devant l’enquêtrice, laquelle mentionne en majuscules dans son compte-rendu : « DISONS QUAU COURS DE L’AUDITION, Shaina NE MANIFESTE AUCUNE EMOTION PARTICULIERE. » Selon elle, Djibril B. et ses deux copains lui enlèvent son pantalon de force, exigent des fellations,toujours sous la menace de la diffusion d’images dénudées d’elle sur Snapchat. Elle tente de récupérer son jean et de s’enfuir. Ils le lui arrachent, la filment. Ils tiennent ensuite à vérifier sa virginité à l’aide d’un tube de Labello. Shaina crie, Djibril B. lui met la main sur la bouche pour la faire taire : « Si tu cries, je te donne un coup sur la tête. Avec les vidéos qu’on a de toi, on fait ce qu’on veut  », lui aurait-il répondu, d’après sa déposition. Le jeune homme veut absolument un rapport sexuel complet avec elle, essaie, mais échoue. Maeva C. et Shaina Hansye s’échappent de l’hôpital désaffecté, et comprennent dans la rue en croisant d’autres garçons de la cité que les images qui viennent d’être filmées ont déjà été diffusées. Ils interpellent la victime : « C’est toi la pute qui s’est fait baiser ! »

L’affaire est prise au sérieux par le parquet de Senlis, mais les enquêteurs semblent hésiter sur le récit de Shaina. Jusqu’à ce qu’ils arrivent à restaurer une vidéo effacée du téléphone de Djibril B. qui, en garde à vue, « met en cause la crédibilité de la victime et la fait passer pour une aguicheuse alors même que l’exploitation de son téléphone portable contredit totalement ses dires, faisant réapparaître une vidéo brève montrant la victime en situation de victime de violences, partiellement dénudée, en détresse », documentent-ils. On y voit Shaina en soutien-gorge, sa culotte à côté d’elle, son pantalon sur le bassin pour essayer de cacher ses parties intimes. La bande sonore capte les protestations désespérées de l’adolescente : « casse-toi  »,« laisse-moi », et les insultes récurrentes de ses agresseurs, « pute  », « salope », « sale pute ». Shaina se défend, tente de les repousser. La vidéo s’interrompt.

Djibril B. et ses deux camarades sont mis en examen pour « viol aggravé,enregistrement d’images à caractère pornographique et violences ». Les proches des trois garçons se plaignent de cette procédure, de Shaina qui a « fait des problèmes » alors qu’il ne se serait rien passé.
Parveen, sa mère,se souvient bien de cette période post-viol. Sa fille reste des heures dans le noir, ne quitte plus sa chambre. Elle accepte d’aller consulter un psychologue, mais n’aime pas ça : « A chaque fois, elle en sortait en pleurant, ça lui rappelait ces horreurs, et je l’emmenais au restaurant ou faire les magasins pour la consoler. » Elle change de collège, recommence doucement à vivre, même si elle croise encore Djibril B. dans le bus. « Et puis cette histoire, ça l’a fait passer pour une fille facile », regrette Parveen.

Sa famille suit désormais le moindre de ses déplacements grâce à la fonction géolocalisation de Snapchat. Elle ne se rend dans la cité que sous surveillance de ses proches, car Djibril B. la menace encore sur les réseaux sociaux : « Un jour je vais te tuer. » Le 1er mai 2019, soit presque deux ans après l’ouverture de la première affaire, Shaina et sa nouvelle meilleure amie, Ilona D., révisent leur brevet. Les deux filles veulent faire une pause et aller « chercher un grec ». En chemin, elles croisent Djibril B. sur un vélo. « Sale pute, je vais te briser, t’es morte  », la menace-t-il.« Laisse-la, c’est une fille, ne la touche pas », proteste leur chaperon, un ami du frère de Shaina. Djibril B. revient avec une petite dizaine de copains. Quelques-uns sont cagoulés. L’un d’entre eux frappe l’adolescente avec un grand « bâton noir », elle tombe inconsciente au sol et se réveille à l’hôpital de Creil, le visage tout bleu.

Au commissariat de Creil, Ilona D. raconte l’intervalle : les violences, les cinq personnes s’acharnant sur Shaina, le vol de son portable, Djibril B.lui décochant un coup de pied au visage alors qu’elle est à terre. Les policiers retrouvent là encore des échanges entre les différents membres du « commando », certains s’enorgueillissant de lui avoir « mis un penalty dans la bouche », un autre riant de l’agression devant le juge d’instruction, pour ensuite se ressaisir en niant et en expliquant que « c’est choquant dix garçons qui frappent une fille ». Djibril B. est à nouveau mis en examen, pour « violences en réunion, menaces de mort et vol ». Son avocat, Me Archibald Celeyron, déclare que son « client a été remis en liberté dans le cadre de ces deux dossiers, il conteste fermement les faits et s’en expliquera devant la justice ».

122 SMS en moins d’une heure

L’été 2019 s’écoule. Shaina tente encore une fois de dépasser sa peur de l’extérieur et des garçons pour rencontrer Omar O., un élève de terminale scolarisé à Creil. Elle le croise au Plateau, où le jeune homme de 17 ans va voir sa grand-mère. Il l’ajoute sur Snapchat. D’après lui, ils ont leur premier rapport sexuel au dernier étage d’une tour du Plateau, dans les parties communes. A une psychologue qui l’examine, le jeune homme reconnaît s’être rapproché d’elle à cause de sa réputation sulfureuse. Il veut avoir des relations sexuelles, et il croit savoir que dans la cité, avec elle, c’est « facile à avoir ». « Je ne suis pas fier de ça. C’est vrai que je me suis servi d’elle. Je savais dans quel but je lui parlais. »
Shaina, elle, aime beaucoup Omar O., veut souvent le revoir. Lui parfois l’ignore, parfois en profite à nouveau dans le cabanon du jardin ouvrier. Il a « honte » de devoir assumer devant ses parents d’avoir eu des rapports sexuels. « Il évoque un fort interdit culturel et religieux en lien avec la sexualité hors mariage, qui est tabou dans sa famille », développe la psychologue. Omar O. a aussi honte de Shaina devant ses copains, alors il ne va pas plus loin avec elle. A cause du viol qu’elle a subi, la cote de l’adolescente s’est effondrée sur le « marché » des filles de la cité, elle n’est plus « fréquentable ».

La dernière semaine d’octobre 2019, Shaina est vue à la pharmacie du Plateau. A la main, elle a un test de grossesse, qu’elle montre à la pharmacienne. Il est positif. « Je vais avoir de gros ennuis », redoute-t-elle.
Shaina en achète un autre, pour confirmer son état. Elle prévient Omar O., qu’elle désigne comme père. Le 25 octobre en début d’après-midi, Shaina et Omar O. échangent 122 SMS en moins d’une heure. La conversation n’est pas retrouvée, mais Omar O. dit qu’elle a émis l’idée de garder l’enfant, quand lui veut la convaincre d’avorter. Douze minutes après le dernier message, entre deux vidéos pornographiques, son ordinateur consigne le visionnage de l’émission de témoignages « C’est mon choix », intitulée « Un enfant à 15 ans, je suis pour !  ».
Parveen s’en veut encore. Ses yeux s’humidifient lorsqu’elle évoque la soirée du 25 octobre 2019, cette porte qu’elle n’a pas entendu claquer vers 21 heures quand Shaina serait partie rejoindre Omar O. Shaina, amoureuse, s’est faite belle : elle s’est maquillée et habillée, mais a laissé son sac à main, dans lequel sa mère retrouve le lendemain un test de grossesse positif en cherchant sa fille disparue.

« Les gars du quartier le vannaient »

Quand le corps de l’adolescente est retrouvé dans le cabanon, deux appels « strictement anonymes pour des raisons de sécurité  » arrivent au commissariat. Ils désignent Omar O. comme l’auteur du meurtre, et un mobile, celui de la grossesse non désirée de Shaina. Un avortement par la lame et le feu. Le soir des faits, le jeune homme se serait confié à un de ses copains de la cité, Sofiane M., devenu depuis témoin numéro un de l’affaire. Vers 23 heures, alors qu’une explosion retentit dans le jardin ouvrier, et qu’un incendie se déclenche, Omar O. rejoint Sofiane M., et lui aurait avoué avoir tué quelqu’un. « Je l’ai fumée. »
Les deux jeunes hommes se rendent chez la mère de Sofiane M. pour discuter tranquillement. Selon lui, Omar O. se confie. «  Il m’a dit qu’il est parti voir Shaina au squat des jardins avec un couteau, une paire de gants et une bouteille d’essence. “J’y allais pour la tuer parce qu’elle était enceinte de moi”.
Il a dit également qu’il ne pouvait pas garder le bébé, sa mère, tout ça. Arrivé au squat, il lui a demandé de se déshabiller comme d’habitude, ce qu’elle a fait. Une fois toute nue, il lui a mis plusieurs coups de couteaux
. »
Il aurait ensuite aspergé Shaina d’essence et allumé le briquet au niveau de ses cheveux, entraînant un retour de flammes qui l’a brûlé. « Est-ce que vous savez comment Omar O. prenait la nouvelle qu’elle soit enceinte ? », demande le policier à Sofiane M. « Les gars du quartier le vannaient en lui disant qu’il avait mis une pute enceinte et ça ne lui plaisait pas du tout. » Me Adel Farès, l’avocat d’Omar O., conteste la parole d’un témoin « dont la version et la moralité sont discutables ».

Omar O. passe la nuit du 30 octobre sur Internet, à lire les articles de la presse locale sur le féminicide du jardin ouvrier, et à taper « jugement pénal », « justice pénale », « jugement cour d’assises » dans la barre de recherche de YouTube. A 6 heures du matin, la brigade de recherche et d’intervention (BRI) de la police judiciaire de Lille fait sauter la porte de son appartement et l’interpelle. Devant les policiers et le magistrat, il enchaîne les explications confuses, les dénégations, pour finalement garder le silence.

Lire notre enquête :Féminicides, mécanique d’un crime annoncé

Vantardise

Mis en examen pour assassinat, le jeune homme est incarcéré dans le quartier pour mineurs du centre pénitentiaire de Liancourt (Oise). Là-bas,il semble autant s’exprimer qu’il refusait de le faire devant les enquêteurs. A peine arrivé, l’un de ses codétenus raconte l’avoir alpagué par la fenêtre sur la raison de son emprisonnement. « Il m’a répondu fièrement, avec le sourire, qu’il était là car il avait tué sa copine, qui était une pute qu’il avait mise enceinte et qu’il ne voulait pas que sa mère l’apprenne car il était musulman.  »
La vantardise d’Omar O. serait telle qu’un autre camarade de prison s’en ouvre au téléphone auprès de sa petite amie – la conversation est captée par les services pénitentiaires. « C’est quoi le plus gros dossier qu’il y a là-bas ?  », questionne-t-elle. « Un mec, il a tué une fille et tout, il l’a brûlée (...).V’la le clochard ! Tout ça parce qu’il l’a baisée sans capote et l’a mise enceinte. C’était une pute en plus. (...) Et il s’en vante. Quand il va prendre une peine à deux chiffres on va voir s’il va s’en vanter...  » Ce même jeune confirme devant le juge d’instruction qu’Omar O. lui a exposé « préférer prendre trente ans que d’être le père d’un fils de pute ». La défense du mis en cause insiste, elle, sur des prisonniers qui pourraient avoir « témoigné pour obtenir des remises de peines », selon Me Farès.

Derrière les barreaux, Omar O. étonne jusqu’aux surveillants. Il ne montre aucun « choc carcéral » –du nom de cette agitation psychique que ressentent souvent les primo-incarcérés. Il exprime peu d’empathie, ne prononce jamais le prénom de Shaina, qu’il désigne toujours par« elle ». Il se met à rapper dans sa cellule, produisant des textes et des vidéos qu’il diffuse sur son compte
Instagram. Bonnet Lacoste gris vissé sur ses cheveux frisés, sweat jaune floqué de l’insigne du FC Barcelone, il chante ses copains qui ont « bavé [dénoncé] devant l’OPJ [officier de police judiciaire] », son dossier dans lequel il n’y a pas « d’indice, que des indics en anonyme » et sa situation judiciaire : « Criminel, je risque une peine qui est égale à mon âge. »

Pour son avocat, Omar O. est victime d’« une rumeur qui l’a désigné, qui s’est propagée jusqu’à la prison. L’instruction n’a été faite qu’à charge pour solidifier cette rumeur, alors que j’ai apporté la contradiction sur tous les éléments de l’accusation. Mon client est innocent et ce dossier contient un réel risque de désastre judiciaire pour les parties civiles si la cour d’assises ne valide pas le travail de l’instruction ».

Place des femmes dans la cité

Les deux ans d’investigations sur l’assassinat de Shaina ont scindé en deux la cité du Plateau. D’un côté, ceux qui pensent qu’Omar O. est innocent, que la jeune fille avait des «  vices » et une vie « trop libre ». Une autre enquête préliminaire pour subornation de témoins a été ouverte suite à des menaces et des agressions subies par Sofiane M. et sa mère, pour qu’ils « allègent » leurs témoignages. De l’autre, ceux qui s’inquiètent de la place des femmes dans le chaudron de la cité. Après le meurtre de sa sœur, Yasin a monté une association pour promouvoir l’égalité sur le Plateau. Il a essayé d’organiser un tournoi de foot constitué d’équipes mixtes. Très peu de filles sont venues.

Dans le cimetière de Creil, la tombe de Shaina attend toujours sa pierre. Ecrasées par le soleil d’août, les fleurs en plastique poussiéreuses encadrent un petit panneau de bois surmonté d’un écriteau en métal gravé « Bibi Shaina Hansye, 2004-2019  ». Sa mère Parveen n’est pas encore prête à refermer sa sépulture, tant que l’ordonnance de mise en accusation devant la cour d’assises des mineurs de l’Oise d’Omar O. n’est pas tombée, tant qu’il n’est pas condamné.
C’est chose faite : le juge d’instruction vient de le renvoyer, mais la défense d’Omar O. annonce faire appel. Les parents de Shaina aimeraient transformer le jardin ouvrier où elle a été assassinée en mémorial, y installer une jolie plaque de marbre en hommage à leur fille. Mais ils n’osent pas le réclamer à la mairie de la ville, de peur que des jeunes viennent encore la détruire, « comme ils pensent que Shaina était la pute de la cité », s’émeut Parveen.