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Marché de l’art : le nouvel ordre moral des minorités militantes

dimanche 12 septembre 2021, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/culture/quand-black-lives-matter-fait-la-loi-dans-l-art-20210113


Marché de l’art : le nouvel ordre moral des minorités militantes

Valérie Duponchelle et Béatrice de Rochebouët

13/01/2021 à 19:24

ENQUÊTE - Black lives matter, #MeToo… Les influenceurs dans ce domaine ne sont plus les mécènes, ni les artistes, ni les directeurs de musée, mais les gardiens des droits des femmes et des minorités raciales.

Lorsque paraît la « power list » des 100 personnalités élues par ArtReview, puissant magazine anglais, tout le monde se précipite pour la lire. Voir qui en est. Voir qui n’en est pas. Tester l’humeur de l’art à un instant « T » et doser les rapports de force. Le réflexe est de prendre l’exercice avec un brin de légèreté, voire de moquerie, comme on lirait un Bottin mondain avec classement à l’arrivée, comme on hiérarchiserait les plus riches du monde dans Fortune. Les élus jubilent. Les exclus l’ont mauvaise.

Les dangereux prophètes de Black Lives Matter : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/les-dangereux-prophetes-de-black-lives-matter-20200618

Changement radical de cap pour la power list de 2020, publiée début décembre. En pole position, ni un directeur de musée, comme en 2019 Glenn D. Lowry, directeur du MoMA de New York (no 7). Ni un grand marchand, comme en 2018 l’Allemand de New York, David Zwirner (no 30). Ni même une artiste vénérée des biennales et institutions, comme en 2017 la fort cérébrale Japonaise et Allemande, Hito Steyerl (no 18) attendue à Beaubourg, au printemps. Cette année, la première place n’est pas une personne. Ni même un groupe. Mais un concept, un courant politique et militant qui se veut révolutionnaire et international, Black Lives Matter (BLM).

« Le pouvoir de Black Lives Matter, lancé en 2013 par Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi, continue de se faire ressentir à chaque niveau du monde de l’art, avec une actualité dominante et accrue en 2020 », argumente le magazine anglais, qui garde secret la composition de son jury. Un poing noir tendu est donc le nouvel emblème de leur choix pour 2020. Relecture de l’histoire et de l’histoire de l’art, dénonciation du passé esclavagiste et colonial, protestation communautaire contre les violences policières et le « racisme systémique » à la suite du meurtre de l’Américain George Floyd le 25 mai dernier à Minneapolis… Le monde de l’art en fait ainsi son étendard pour mettre plus en lumière les artistes « racisés ». Leur reconnaissance a commencé avant cette crise mondiale des idées et des priorités : le peintre afro-américain Kerry James Marshall était déjà devenu no 2 de la liste 2018, juste derrière son marchand David Zwirner, après avoir décroché le record (pour un artiste afro-américain) de 21,1 M$ à New York chez Sotheby’s.

« Quelque chose est en train de changer, c’est certain. Et c’est un phénomène assez récent de moralisation au sens extrême de la chose qui prend le dessus dans le monde de l’art et qui s’insinue partout. À mon avis, ce nouvel ordre moral qui se concentre sur l’individu au lieu de l’œuvre est une énorme régression car, par principe, il est incompatible avec l’art qui reste entièrement commandé par la liberté », analyse un directeur de musée français, contraint à l’anonymat par peur des « représailles ». À ce titre, ils sont plusieurs de sa catégorie à dénoncer aussi le fait que #MeToo soit classé dans le peloton de tête à la 4e place (déjà 3e en 2018). « Notre époque est avide de victimes. Ce système univoque est celui des juges révolutionnaires, il est excessif et sans appel. Il n’est même plus possible de contester un point de vue, d’avoir un autre avis. Même l’emploi des mots devient source de conflits : on ne doit pas dire Noirs, ni même Afro-Américains , mais racisés et seulement lorsque l’on parle de soi. Les critères moraux l’emportent sur les critères artistiques », renchérit un de ses pairs, tenu à la même prudence, « de peur d’avoir des manifs devant son musée ».

Pour autant, les musées en Europe, très suiveurs après les États-Unis, changent peu à peu leur fusil d’épaule et mettent au programme de leurs expositions et de leurs acquisitions les artistes femmes et les minorités raciales oubliées par l’histoire. « Effet indirect du vide créé par la crise du Covid, cette power list opère un franc décentrage au profit des idées, aux dépens du marché. Pas seulement parce qu’elle met symboliquement BLM en tête. Elle met à la 5e place le penseur américain Fred Moten, homme de gauche très critique du capitalisme, qui a mené la réflexion sur le corps noir. À la 6e place, l’artiste américain Arthur Jafa dont l’œuvre puissante dénonce les discriminations raciales et le suprématisme blanc. À la 13e place, la collectionneuse et mécène américaine Pamela Joyner, trustee de tous les grands musées, qui soutient l’art afro-américain depuis toujours. À la 11e place, le mécène et financier Darren Walker, président de la Fondation Ford, qui avait soutenu massivement la Biennale de Venise de feu (le Nigérian de New York) Okwui Enwezor en 2015 », analyse en politologue Marie-Ann Yemsi, commissaire de nombreuses expositions « conçues pour rendre visibles les artistes africains ».

Black Lives Matter : à Montréal, une fresque géante en version française envahit les rues : https://www.lefigaro.fr/culture/black-lives-matter-a-montreal-une-fresque-geante-en-version-francaise-envahie-les-rues-20200716

Cette power list est-elle un recueil de vœux pieux ou un instantané réaliste du monde de l’art, balayé par ces questions de races, de genres, de rattrapage historique ? Dommages collatéraux : les Français, même François Pinault, propriétaire de Christie’s, qui doit ouvrir dès que possible sa Bourse de commerce aux Halles, même Bernard Arnault, qui fait venir la collection Morozov pour la première fois hors de Russie dans sa Fondation Vuitton, ont été évincés de la liste, d’obédience anglo-saxonne et souvent antifrançaise.

Pourquoi ce dédain pour deux mécènes qui ont redoré le blason de Paris avec leurs deux monuments ? Ils ont été prescripteurs pendant des années : de la jeune Claire Tabouret au vétéran Martial Raysse, de Damien Hirst en plein naufrage et Jeff Koons au plus rutilant pour Pinault ; de Basquiat, fils de Brooklyn et de Haïti, des peintres Gerhard Richter et Yan Pei-ming pour Arnault. Trop étiquetés Vieux Monde ? Trop assimilés au marché de l’art ? À l’époque des tribuns et des révolutionnaires, leur communication bien élevée et contrôlée, à l’image des rois de la finance, n’a manifestement plus le même poids, en cette année de chamboulement des valeurs et des générations.

La disparition flagrante du marché de l’art dans cette liste d’influenceurs où il a toujours triomphé, est la révolution de fond. Pas une maison de ventes dans les 100. Deux foires seulement, la Frieze Art Fair de Londres, mais en queue de peloton (no 90) dans ce choix définitivement anglais, à l’heure du Brexit. À la 79e place, la foire suisse ArtBasel, malgré l’annulation in fine de son édition 2020, via son directeur Mark Spiegler et son nouveau financier James Murdoch. Le modèle des grandes foires internationales dont le succès reposait sur la globalisation effrénée a pris un coup dans l’aile, sous l’effet de la pandémie. Leur succédané en version digitale s’est avéré poussif. « Dans la déferlante BLM et #MeToo, je suis très content d’être encore là, certes à la 50e place, mais en tant que 4e galerie mondiale », répond avec son entrain inaltérable le galeriste parisien Emmanuel Perrotin, 52 ans. Il a fait le buzz à ArtBasel Miami 2019 avec la banane scotchée au mur de Maurizio Cattelan, un dérisoire ready-made périssable à 120 000 $.

« J’y vois le fruit d’avoir exploré des territoires réputés inaccessibles comme Tokyo, Shanghaï et Séoul, donnant une accélération mondiale à nos artistes, d’Othoniel à Soulages. Dans chaque vente aux enchères de Hongkong, il n’y a pas moins d’une douzaine de mes artistes qui font régulièrement des records, comme Izumi Kato à 226.500 $ chez Christie’s en 2020 », nous dit-il, de retour de dix jours à New York. As des réseaux sociaux, il est la figure de proue d’une génération sans complexe qui voit plus large dans l’acception du mot « art », qui y mêle design, musique, fêtes, concerts des Afro-Américains Pharrell Williams ou Alicia Keys, street artists jusqu’à porter la basket ultraluxe de Virgil Abloh… Enfin, quand ce melting-pot sera de nouveau possible d’un point de vue sanitaire ! La vieille école qui a su s’adapter - Gagosian, Hauser & Wirth ou Zwirner- a imposé sa marque urbi et orbi, par le jeu des Estates, la création de « Art Hubs », taillés sur mesure pour les collectionneurs à la campagne ou aux Baléares, et l’entrée bien dosée et bien médiatisée des artistes noirs dans leurs écuries.

« La reconnaissance des artistes se fait en trois étapes. Le musée, les publications, et le marché », analyse, en contredisant radicalement le galeriste, Camille Morineau. L’ex-conservateur du Centre Pompidou a créé, « comme une start-up », l’association Aware pour la reconnaissance des femmes artistes en 2014. Elle fut à l’origine de l’exposition pionnière « elles@centrepompidou », de 2009 à 2011. Elle sera la commissaire de la première exposition d’une femme à la Fondation Leclerc en décembre 2021, avec « Françoise Pétrovitch ». Elle se félicite que #MeToo soit à la 4e place de ce classement et n’a pas peur des dérapages. « Excès ? Quand les invisibles soudain s’expriment, cela fait toujours des vagues. Cela me semble donc logique que la référence faite aujourd’hui aux femmes ou aux Noirs ou aux mouvements LGBT soit systémique, parce qu’il y a un retard à compenser. Qui s’équilibrera avec les années. Tous ces mouvements, construits, érudits, sont d’ailleurs connectés. Paraissent enfin des sommes sur les 400 Femmes artistes, chez Phaidon, ou Une histoire mondiale des femmes photographes chez Textuel . » C’est une chaîne soudée qui va du penseur au militant, de l’artiste à celui qui en sera le meilleur apôtre. Le Suisse Hans Ulrich Obrist (HUO), directeur artistique de la Serpentine Gallery à Londres, en est le prototype absolu (no 19) qui multiplie les nouvelles approches de l’art (Do It, dans lequel le public est invité à réaliser les projets des artistes).

Les musées anglais ont appris la leçon bien plus vite. La Tate Modern, qui s’est dédoublée en juin 2016, a entièrement réaccroché ses collections avec une stricte parité qui faisait alors sourire les musées français. Maria Balshaw, la directrice de la Tate, Frances Morris, la directrice de la Tate Modern, partagent donc la royale 22e place. Grâce au Centre Pompidou Shanghaï et à Kanal à Bruxelles, Beaubourg les devance d’une place avec le triumvirat Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne, Serge Lasvignes, président du Centre, Christine Macel, commissaire inspirée de la 57e Biennale de Venise en 2017. Avec la chute du public du fait du Covid et la perspective de fermeture pour trois ans en 2023 pour travaux, l’avenir paraît sombre. Référence de l’art contemporain à Cassel en Allemagne dans la Hesse, la Documenta se plie, elle aussi, à ce nouvel ordre du monde en choisissant pour sa 15e édition en 2022, le collectif indonésien Ruangrupa.

Malgré toutes ces bonnes intentions, le nerf de la guerre reste l’argent. Ceux qui en disposent considérablement, comme le milliardaire hongkongais Adrian Cheng, 41 ans, et son empire de spots d’art dans les malls en Chine populaire, est no 12 de cette power list.

Une époque chasse l’autre, mais les influenceurs restent dorés sur tranche.