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France : Après les attentats du 11-Septembre, une minute de silence chahutée dans les écoles françaises

dimanche 12 septembre 2021, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/09/10/apres-les-attent...-de-silence-chahutee-dans-les-ecoles-francaises_6094203_3224.html

SOCIÉTÉ•LES 20 ANS DU 11-SEPTEMBRE

10/09/2021 23:38

Après les attentats du 11-Septembre, une minute de silence chahutée dans les écoles françaises

Les enseignants, comme tout le monde, se souviennent du moment : celui où ils ont appris qu’un premier avion de ligne, puis un second venaient de percuter les tours jumelles de Manhattan, à New York. Pour l’un, c’est la proviseure qui entre, le visage défait, dans la salle des profs. Pour l’autre, ce sont les élèves, au retour du déjeuner, qui annoncent l’événement. Un troisième, tout jeune enseignant, sortait à peine de cours et a allumé la radio dans sa voiture.

Après les attentats du 11-Septembre, une minute de silence chahutée dans les écoles françaises
Trois jours après les attentats aux Etats-Unis, l’hommage aux victimes a fait l’objet de « perturbations », devenues depuis plus fréquentes et mieux observées par l’institution.

Par Violaine Morin

Publié aujourd’hui à 16h56

Photo : Un professeur du collège Cassignol de Bordeaux lit, le 14 septembre 2001, aux élèves d’une classe de 5e, le message du ministre de l’éducation nationale Jack Lang, avant d’observer trois minutes de silence à la mémoire des victimes des attentats qui ont frappé les Etats-Unis. MICHEL GANGNE / AFP

La minute de silence du vendredi suivant, elle, est plus floue pour beaucoup. Certains assurent ne pas l’avoir faite en classe, d’autres se souviennent mal de ce qui a été dit. Cet hommage du14 septembre 2001 est pourtant un moment important, « annonciateur » diront certains, de la suite :pour la première fois, des élèves ont refusé de participer à une commémoration.

« Certains nous ont demandé pourquoi on faisait une minute de silence pour les Américains, et pas pourl a faim dans le monde, se souvient François Da Rocha-Carneiro, vice-président de l’Association des professeurs d’histoire-géographie et professeur à Roubaix. Dans mon souvenir, ces élèves-là avaient surtout un sentiment d’injustice, qui est quelque chose de sensible chez les adolescents. »

Lire aussi l’archive (2015) :Les codes du silence

L’enseignant se rappelle que la salle des profs était elle aussi divisée sur le sujet : certains ont refusé de participer à une commémoration qui leur « tombait dessus » sans explications. Sébastien Ledoux, chercheur en histoire à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, qui a mené des recherches sur les minutes de silence en milieu scolaire, assure qu’il reste « peu de traces » des débats qui ont eu cours à l’époque. Mais assurément, selon lui, « des enseignants ont refusé d’y participer ».

200 « incidents » après l’attentat contre Charlie Hebdo

Les incidents lors des commémorations qui ont suivi les attentats de 2001 aux Etats-Unis et de 2004 à Madrid seront consignés dans le rapport sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » de l’inspecteur général de l’éducation nationale Jean-Pierre Obin, remis en juin 2004 au ministre de l’époque, François Fillon.
Le rapport Obin, un temps ignoré par l’institution, est désormais bien connu des acteurs de l’école.« On m’a même signalé des chants à la gloire de Ben Laden dans un car de ramassage scolaire. Mais à l’époque, personne ne nous a crus », pointera Jean-Pierre Obin, lors d’une audition au Sénat consacrée aux minutes de silence perturbées, en 2015, à la suite des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes (Val-de-Marne), le 7 janvier.
Une enseignante auditionnée pour la même enquête raconte que ses élèves ont entonné des chants propalestiniens.

Lire la critique du livre de Jean-Pierre Obin paru en 2020 :Islamisme à l’école : retrouver le sens des proportions

A partir des attentats de 2001 et de 2004, toutes les minutes de silence observées à l’école seront perturbées : en 2012, après l’attaque de l’école Ozar-Hatorah de Toulouse par Mohammed Merah, en 2015, après Charlie Hebdo et les attaques du 13-Novembre, puis en 2020 après l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre. Début 2015, l’éducation nationale a pris conscience du phénomène et relève 200 « incidents » après l’attentat contre Charlie. En juillet 2015, l’enquête sénatoriale conclut qu’il y en aurait eu plutôt 400, et que leur nombre est « très certainement bien plus élevé ».

Le lien entre contestations de la minute de silence et revendications religieuses ou politiques n’est pourtant pas évident dès 2001. Bien sûr, les attentats du 11-Septembre interviennent en plein durant la deuxième intifada. Un an plus tôt, les images de l’agonie du petit Mohammed Al Doura, un jeune Gazaoui de 12 ans, filmé dans les bras de son père alors qu’ils sont pris dans un échange de tirs entre soldats israéliens et Palestiniens armés, ont choqué le monde entier.
« Les élèves ont évoqué les victimes palestiniennes, mais à l’époque, c’était plutôt dans une perspective panarabe », se souvient François Da Rocha-Carneiro. En revanche, selon cet enseignant, le discours aura « complètement basculé » une décennie plus tard, au moment de la minute de silence pour les victimes de Mohammed Merah. Cette fois, des élèves affirment que celles-ci ont droit à une commémoration par le seul fait qu’elles sont juives.

« Une époque très tendue »

« Une certaine tradition antiaméricaine a également joué son rôle en 2001, assure pour sa part Sébastien Ledoux. Certains [professeurs] n’ont pas voulu entrer dans un rituel de solidarité alors qu’ils étaient critiques de l’impérialisme américain. »

Parmi les élèves, on fait parfois preuve d’un anti-impérialisme moins sophistiqué. « J’ai entendu des “ils l’ont bien cherché” », assure Vincent Magne, qui commençait alors sa carrière comme professeur de lettres-histoire en lycée professionnel.

Dès cette époque, certains se souviennent pourtant d’une nette coloration antisémite dans les propos tenus en classe. « Madame, y avait aucun juif dans les tours jumelles ! », assure un élève sensible aux sirènes complotistes à son enseignante interloquée. « Assez vite, une théorie a commencé à circuler selon laquelle les juifs avaient été prévenus de l’attaque, pour avoir le temps de s’enfuir », se souvient Sandrine Gorez, qui enseigne l’histoire-géographie dans un établissement de Wattrelos (Nord).

Si beaucoup d’enseignants interrogés se rappellent surtout d’élèves « sidérés », « choqués », les pressant de questions, les récits divergent énormément d’une ville ou d’un quartier à l’autre. A Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Iannis Roder était jeune enseignant dans le collège où il exerce toujours :« L’ambiance était survoltée, beaucoup plus qu’aujourd’hui, assure-t-il. J’avais des élèves qui allaient dans les manifs propalestiniennes le week-end et qui revenaient gonflés à bloc. » Dans sa classe, après le11-Septembre, le lien avec la Palestine est fait immédiatement, et la désignation d’un complot« américano-sioniste » ne tarde pas à suivre.

« Dans la propagande d’Al-Qaida, l’amalgame entre juifs et Américains était très clair. Cette idée faisait son chemin dans une époque très tendue », se souvient-il.Pour la première fois, des élèves discutent de l’opportunité d’une minute de silence. Pour la première fois aussi, les enseignants en histoire-géographie se retrouvent en première ligne, eux qui sont les mieux outillés pour replacer l’événement dans son contexte et remettre de la rationalité là où il n’y a que de l’émotion. « Depuis cette époque, ce sont les enseignants d’histoire-géo qui sont les plus sollicités pour répondre aux questions post-attentats », reconnaît Sandrine Gorez, devenue depuis référente laïcité dans son académie. Cette discipline était aussi celle de Samuel Paty, assassiné après avoir montré des caricatures de Mahomet en classe, le 16 octobre 2020.

Lire aussi : Après l’assassinat de Samuel Paty, le « dilemme » des enseignants face aux signalements

« La minute de silence en mémoire des victimes du 11-Septembre fait entrer l’école dans un nouveau rituel, celui d’un deuil que l’on observe sur injonction de l’Etat immédiatement après des attentats, en hommage aux victimes », analyse Sébastien Ledoux. Ce rituel, imposé à des adolescents, fait peser une« attente considérable » sur l’institution scolaire, à laquelle on demande une « réponse magique » :qu’elle se mette à « former une nation homogène », unie dans le chagrin. Une mission « désormais impossible », selon cet historien. A partir de 2001, cette attente incitera à toutes les contestations, les remises en cause, mais aussi les provocations « pour le plaisir de dire non ».