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Le courage d’un imam et d’un cardinal face au chaos en Centrafrique

mercredi 15 septembre 2021, par siawi3

Source : https://www.letemps.ch/monde/courage-dun-imam-dun-cardinal-face-chaos-centrafrique?utm_source=Newsletters&utm_campaign=bacd3b6cf8-RSS_EMAIL_AFRIQUE&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-bacd3b6cf8-110294213

Le courage d’un imam et d’un cardinal face au chaos en Centrafrique

Un film suisse raconte l’engagement du cardinal Dieudonné Nzapalainga et de l’imam Abdoulaye Ouasselegue contre les violences en Centrafrique. Rencontre avec les deux protagonistes

Photo : Le cardinal Dieudonné Nzapalainga bénit la foule en Centrafrique

Simon Petite

Publié mardi 14 septembre 2021 à 11:59
Modifié mardi 14 septembre 2021 à 12:17

Le 1er mai 2018, des hommes armés attaquent en plein office l’église de Fatima, à Bangui, la capitale de la Centrafrique. Le bilan est lourd : 16 morts, dont le curé, et près de 100 blessés. En représailles, une mosquée est incendiée et deux personnes sont brûlées vives. Pour que leur pays ne replonge pas dans les violences inter-confessionnelles, les leaders de la communauté musulmane et catholique prennent la parole ensemble pour dire que ces actes sont contraires à la foi.

Ces événements tragiques fournissent les premières images du film Siriri (« Il dit la vérité » en Sango, la langue officielle de la Centrafrique) sur les écrans dès le 15 septembre. Le réalisateur suisse Manuel Von Türler a suivi deux personnalités extraordinaires : Dieudonné Nzapalainga, nommé cardinal en 2016 une année après la visite du pape François à Bangui, et l’imam Abdoulaye Ouasselegue, président du conseil islamique de Centrafrique.

« Ventre-mou de l’Afrique »

Ces jours-ci, les deux protagonistes du film sont en Suisse pour participer aux avant-premières mais aussi pour des réunions à l’ONU afin qu’on n’oublie pas la Centrafrique. Depuis le tournage, ce pays grand comme la France et la Belgique –« le ventre-mou de l’Afrique contre lequel on vient taper », selon les mots du cardinal – est loin de s’être apaisé. Les multiples groupes armés qui menaçaient la capitale après l’élection présidentielle de décembre dernier ont abandonné les villes mais continuent de terroriser les campagnes. « Leur mode opératoire a changé. Ils minent les routes et attaquent les convois dans l’espoir d’asphyxier les villes », dénonce le cardinal.

Lire aussi : « Les Centrafricains veulent choisir leurs dirigeants par les urnes et non par les armes »

« Au moins, l’alliances des rebelles musulmans et chrétiens contre le gouvernement a montré que ce conflit n’est pas religieux », positive Manuel Von Türler, qui recherchait des personnalités luttant contre les « cloisonnements de la société ». Il dit que cela a été un hasard de les avoir trouvées en Centrafrique. « Quand j’ai découvert leur engagement, j’étais stupéfait. Il fallait que je le raconte. »

Photo : L’imam Abdoulaye Ouasselegue Siriri

De sa voix douce, l’imam estime que l’instrumentalisation de la religion « a laissé des stigmates », prévient-il. Quand leur pays était à nouveau au bord de l’abîme, les deux religieux ont donc repris leur bâton de pèlerin. Il faut voir le cardinal Nzapalinga au volant de sa jeep sillonner le pays sur des pistes défoncées pour le croire.

Raisonner les groupes armés

En début d’année, les deux compères sont partis à la rencontre des groupes armés pour tenter de les raisonner. « Car ils n’avaient rien à gagner à malmener la population sous leur contrôle. Quand on se rend dans la brousse pour rencontrer ces hommes armés, il faut laisser ses titres à Bangui et donner du général à ses interlocuteurs », raconte le cardinal, un colosse qui en impose par sa stature physique.

Lors d’une de ces rencontres, les deux religieux manquent d’être kidnappés. « Le cardinal ne pouvait le comprendre mais les hommes en armes évoquaient en arabe la possibilité de ne pas nous laisser repartir. Finalement, leur chef a passé un coup de fil et la situation s’est détendue », relate l’imam, qui a lui-même échappé à plusieurs tentatives d’assassinat.

Son engagement aux côtés du cardinal suscite en effet l’hostilité d’une partie de la communauté musulmane, un minorité dans un pays majoritairement chrétien. Lors de leurs déplacements, le cardinal et l’imam n’ont pas de garde du corps. Mais ils savent renoncer quand la situation est trop dangereuse. Les communautés religieuses restent en effet le réseau d’information le plus étendu et le plus fiable, alors que l’Etat s’est effondré. Si le gouvernement a pu résister, c’est grâce au soutien des mercenaires russes et des soldats rwandais venus à la rescousse de casques-bleus dépassés et régulièrement accusés de collusion avec les rebelles.

Ressorts miniers

L’imam et le cardinal ne sont pas dupes. Les Russes ont mis la main sur les mines d’or et de diamants qui, au lieu de faire la richesse de la Centrafrique, causent son malheur. « Pour l’instant, les Russes et les Rwandais sont bien accueillis, car les gens sont épuisés de la guerre », soutient Dieudonné Nzapalainga. Mais les groupes armés n’ont pas dit leur dernier mot. Ils sont bien armés et équipés. « C’est comme si on leur avait fait crédit en espérant qu’ils reprennent les richesses du pays », poursuit le cardinal. Il évoque les frontières poreuses du pays, notamment celle immense avec le Tchad, qui ferme les yeux sur les flux de combattants et d’armes. Les soupçons sont renforcés par le fait que le grand pays voisin est un allié clef de la France, laquelle voit d’un très mauvais œil la présence russe dans son ancienne colonie.