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Un musée pour la littérature algérienne

vendredi 17 septembre 2021, par siawi3

Source : https://www.liberte-algerie.com/chronique/un-musee-pour-la-litterature-algerienne-544

Un musée pour la littérature algérienne

Amin Zaoui

16.09.21

Nous vivons dans une société opposante à la mémoire. Elle n’aime pas la mémoire, elle lui fait peur. La mémoire de nos littérateurs est bafouée. Violée. Volée. La gent littéraire meurt, en silence, en exil ou dans l’indifférence totale. Sans trace et sans voix. Une grande nation est connue et reconnue, d’abord, par le génie de ses écrivains et de ses artistes.Timidement, chez nous, quelques institutions culturelles ou pédagogiques, ici et là, sont baptisées aux noms de quelques-uns de nos écrivains. Passés au tamis régional ou politique. Et basta.

Cette question me hante : où sont les archives de nos écrivains décédés ; leurs manuscrits, leurs bibliothèques, leurs albums photo, leurs maisons, leurs bureaux ou tables de travail, leurs lits, leurs stylos, leurs machines à écrire, leurs… ?
Cheb Mami a acheté la villa de Mostefa Lacheraf ! Cet érudit qui possédait une bibliothèque riche et unique ! Quinze ans après sa mort, décédé en 2007, quel est le destin réservé à la bibliothèque de l’homme de “L’Algérie : nation et société” ? Que s’était-il passé pour sa mémoire ?
Mohammed Dib, fils de Tlemcen, doyen de la littérature d’expression française. Mort et enterré à Paris en 2003. Ses archives ont été déposées par les ayants droit, selon son souhait, à la Bibliothèque nationale de France (BNF). C’est sa volonté à respecter.
Noureddine Aba, écrivain, dramaturge, poète et militant humaniste et universel. Mort et enterré à Paris en 1996. Créateur d’une fondation qui porte son nom, qui décernait un prix littéraire, le premier écrivain couronné n’était autre que Tahar Djaout, en 1992, quelques mois avant son assassinat. Aujourd’hui, 25 ans après sa mort, personne n’en parle, ni de l’écrivain, ni de la fondation, ni du prix littéraire, ni de ses archives. Quelle tristesse ! Quelle traîtrise !
Rabah Belamri, un génie inégalé, un écrivain non-voyant. Mort et enterré à Paris en 1995, laissant derrière lui un gigantesque travail sur la culture de l’oralité. 26 ans après sa mort, que reste-t-il, dans notre mémoire collective, de l’écrivain Rabah Belamri ? Elles sont où ses archives ? Un silence assourdissant !
Nabile Farès, écrivain et psychanalyste de grand talent, fils d’Abderrahmane Farès, le premier président de l’Exécutif provisoire algérien (chef de l’État) dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Nabile Farès, l’enfant de Collo, est mort et enterré à Paris en 2016. Et le rideau de l’oubli est tombé sur cette belle plume. Quelle infidélité !
Rares sont celles et ceux de la nouvelle génération algérienne, écrivains comme lecteurs, qui connaissent un certain écrivain appelé Malek Ouary, fils du village Ighil Ali, un homme d’une grande sensibilité humaine et littéraire, mort et enterré en France en 2001. Et ainsi l’auteur du Grain dans la meule est tombé, à l’instar des autres, dans l’oubli. Quelle trahison !
Mohamed Arkoun, fils de Taourirt Mimoun, Ath Yenni, un érudit, un penseur qui a ouvert les portes d’el ijtihâd. Une audacieuse voix, savante et profonde, qui a bousculé la recherche dans le domaine de l’islamologie. Mort à Paris et enterré au Maroc en 2010. Et la page est tournée ! Quelle traîtrise !
Kateb Yacine, l’homme aux sandales de vent, polémiste, pamphlétaire et voyageur. Mort en 1989. Au suivant : Mouloud Mammeri, sage chercheur et romancier d’une qualité littéraire rare, père du Printemps berbère. Mort en 1989. Au suivant : Mouloud Feraoun, un témoin avéré de son temps et de la Kabylie, maître du Fils du pauvre, un humaniste éclairé, assassiné par l’OAS à Alger en 1962. Au suivant : Assia Djebar, écrivaine prolifique, courageuse et inégalée, la première femme d’Afrique du Nord et du monde arabe nommée membre de l’Académie française, défenseuse de l’égalité femme-homme, décédée en 2015. Au suivant : Moufdi Zakaria, fils de Beni Isguen, Ghardaïa, poète de Qassaman, l’hymne national composé en 1955 à la demande d’Abane Ramdane, une voix nationaliste forte et exigeante, chassé par le président Houari Boumediene, décédé en exil en 1977 à Tunis. Au suivant : Abdelhamid Benhedouga, le doyen du roman algérien d’expression arabe, un écrivain élégant et encyclopédique décédé en 1996. Au suivant : Tahar Ouettar, l’écrivain qui a fait connaître la littérature romanesque algérienne de langue arabe au Machreq, maître de L’As, est décédé en 2010. Au suivant : Taos Amrouche, descendante d’une famille de la littérature et des arts, fille de Fadhma th Mansour-Amrouche et sœur de Jean Amrouche, la plus fidèle à ses racines kabyles, décédée en 1976 à Paris. Rachid Aliche, écrivain en tamazight, militant et faiseur de textes narratifs modernes, décédé en 2008 à Alger…
La liste est longue et le silence est plus long, et plus pesant encore !
En méditant sur cette intelligentsia de la beauté, de la littérature, du verbe, et afin de ne pas mourir une deuxième fois, afin que nul n’oublie, je me demande : pourquoi ce beau monde n’a-t-il pas un musée de la littérature capable de sauvegarder la mémoire de nos littérateurs dans les trois langues : arabe, tamazight et français ? Un musée de la littérature qui recèlerait leurs bibliothèques, leurs manuscrits, leurs médailles, leurs albums photo, leurs enregistrements vidéo et sonore, leurs correspondances, leurs affaires personnelles…