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France : « Dès le CM2, certains élèves se construisent une identité dans la religion »

dimanche 17 octobre 2021, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/societe/education/des-le-cm2-certains-eleves-se-construisent-une-identite-dans-la-religion

« Dès le CM2, certains élèves se construisent une identité dans la religion »

Après Samuel Paty

Propos recueillis par Jean-Loup Adenor

Publié le 16/10/2021 à 6:30

Alors que le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty a été tué il y a un an, des enseignants se sont confiés à « Marianne » sur les difficultés rencontrées dans leur classe face à des élèves prosélytes.

Tout au long de la journée de vendredi, des écoliers, collégiens et lycéens à travers la France ont été invités, à rendre hommage au professeur Samuel Paty, tué il y a un an pour avoir montré en classe des caricatures de Mahomet. Minute de silence, débats en classe, projection de documentaires autour de la laïcité… Les équipes pédagogiques étaient libres de décider du contenu de cet hommage, qui pouvait « prendre la forme d’échange, de discussion », selon le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Mais qu’en est-il reste de l’année ? Auprès de Marianne, certains professeurs reconnaissent avoir le plus grand mal à contrer la prééminence du discours religieux, parfois chez les plus petits.

C’est notamment le cas d’Antoine*. Ce professeur de CM2 de Montreuil a répondu à l’appel à témoignages de Marianne. « Ici, ça commence dès la maternelle. Quand on demande à certains enfants pourquoi ils veulent apprendre à lire, on a déjà cette réponse : « C’est pour pouvoir lire le Coran. » » Le professeur rencontre régulièrement des problèmes de prosélytisme dans sa classe, souvent lié au fait que les élèves fréquentent une école coranique les mercredis et samedis.

Des problèmes en anglais, en histoire, en science

« En anglais, impossible de leur faire écrire les mots « The Church », car c’est lié à la religion… En histoire, alors qu’on n’aborde pourtant pas encore les questions de liberté d’expression, les enseignements relatifs à la République, à la Révolution française, posent problème. On a déjà des contestations de la part d’une poignée d’élèves. » L’enseignant de Montreuil est témoin d’une véritable confusion dans la tête de ses petits élèves : « Ils parlent déjà colonisation, de l’État, de la République raciste… Ils ne font d’ailleurs souvent pas la différence entre démocratie et République. »

En science, l’explication des phénomènes naturels ou de la théorie de l’évolution est contredite par ces mêmes élèves, pour qui Dieu est à l’origine de tout. « Je me souviens d’un enseignement sur les volcans… Impossible de leur faire comprendre les réactions géologiques à l’œuvre. Dès qu’une explication scientifique est fournie, ces élèves-là s’en désintéressent. » Parmi les cas les plus inquiétants, il cite cette jeune élève de dix ans qui disait vouloir devenir présidente de la République pour « imposer la burqa ». « Cette petite s’enroulait les cheveux dans un foulard, elle attendait visiblement que je réagisse. » Parfois, la confrontation entre élèves non-croyants et croyants tourne à la bagarre : « J’ai déjà vu des élèves se battre parce qu’un garçon non-croyant a vu la pluie et a dit que : « C’est dieu qui fait pipi. » »

« Ils se construisent une identité dans la religion »

Si Antoine alerte sur le fondamentalisme religieux « dont sont victimes ces enfants », il pointe aussi la responsabilité de l’instruction publique qu’ils reçoivent. « Je n’ai jamais eu ce type de réaction avec des élèves, mêmes croyants, qui avaient un bon niveau. Ce sont toujours ceux qui sont en échec, qui ne maîtrisent pas la lecture ou le calcul. » Antoine évoque « une forme d’acculturation. Ils se construisent une identité à côté, dans un monde propre qui est celui de la religion. L’école coranique leur apporte ces réponses-là. » Pour l’enseignant, si ces enfants ne comprennent pas vraiment ce qui se passe à l’école, c’est aussi parce qu’ils sont dans des familles « qui ne sont pas intégrées, voire radicales, il faut le dire. »

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Alors, pour éviter les conflits avec la famille, certains professeurs se censurent : « Quand j’enseigne la laïcité je ne présente jamais de caricature, je n’aborde pas la question des religions nous explique sous anonymat une professeure de collège à Rouen. Quand on étudie l’islam en histoire, j’en aborde les plus beaux aspects artistiques et j’interdis fermement toute tentative des élèves concernés de confondre histoire et cours de religion. » Cette enseignante se dit « prudente dès que ça touche au religieux » mais intransigeante sur le droit de croire et de ne pas croire. « Je parle de la possibilité de ne pas croire en un Dieu, ce qui surprend beaucoup d’enfants. »

Émanciper ces enfants « par la connaissance

À ces incidents s’ajoute un sentiment de solitude. Plusieurs enseignants accusent leur hiérarchie de lâcheté : « Après la mort de Samuel Paty, on nous a envoyé une lettre sur la laïcité, rien de plus », explique Antoine. Cette solitude, Paul, 30 ans, professeur d’histoire géo à Avignon, la ressent également vis-à-vis de ses collègues. Il n’a rencontré qu’une seule difficulté, avec un élève qui lui interdisait de parler d’islam sous prétexte « qu’il n’était pas arabe ». Malgré le signalement, il n’a eu aucun retour de sa hiérarchie.

Lors de la journée d’hommage à Samuel Paty vendredi 15 octobre, une de ses classes lui a indiqué qu’une autre enseignante, qu’ils ont interrogée sur la laïcité, leur a répondu de « voir avec leur professeur d’Histoire Géo ». « Ça m’a mis en colère, je vous avoue. Je n’ai eu aucune formation sur la laïcité moi, je me suis formé tout seul. On se débrouille comme on peut. La laïcité, les questions morales et civiques, ça concerne pourtant tous les citoyens. La citoyenneté nous concerne tous », explique-t-il. Pour contrer ces tensions entre collègues, Paul voudrait voir toute l’équipe pédagogique mobilisée sur les questions républicaines.

Un sentiment partagé par Antoine, convaincu qu’on peut « émanciper ces enfants par la connaissance ». Il regrette que l’école primaire installe les enfants dans de « petits cocons » et ne prenne pas au sérieux leur parole, sous prétexte qu’ils sont des enfants. « Je peux vous assurer que j’ai déjà vu des gamins s’apaiser par l’apprentissage et le travail », témoigne-t-il. Pourtant, d’une année à l’autre, ce travail n’est pas poursuivi par ses collègues. « On a quand même une majorité d’enseignants qui veulent la paix. Parfois, ils ne suivent même pas certains pans du programme pour être tranquille. » Alors, le temps d’une année scolaire, il parvient à les faire éveiller un peu mais, « dès qu’on ne les suit plus, ils retombent ».

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Par Jean-Loup Adenor