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Kamel Daoud : « A quand l’indépendance affective de l’Algérie ? »

samedi 23 octobre 2021, par siawi3

Source : https://www.letemps.ch/monde/kamel-daoud-lindependance-affective-lalgerie?utm_source=Newsletters&utm_campaign=b97b21613e-RSS_EMAIL_AFRIQUE&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-b97b21613e-110294213

Kamel Daoud : « A quand l’indépendance affective de l’Algérie ? »

Alors que rien ne va plus entre Alger et Paris, l’écrivain et journaliste algérien plaide pour que son pays accepte que d’autres puissent s’emparer de son récit national. Même s’ils ont tort…

Photo : Kamel Daoud — © Aurimages via AFP

Luis Lema

Publié vendredi 15 octobre 2021 à 06:37 Modifié samedi 16 octobre 2021 à 11:11

« Un écrivain doit accepter d’être seulement copropriétaire de son œuvre. » Kamel Daoud est ravi que son roman Meursault, contre-enquête puisse vivre sa vie propre. Surtout qu’il s’enrichisse de significations différentes lorsque s’en emparent des metteurs en scène de tous horizons, aux Pays-Bas, au Vietnam, aux Etats-Unis ou dans la version donnée au Théâtre de Vidy, à Lausanne, mercredi. Pas question, dit-il, d’emprisonner cette suite qu’il avait imaginée à L’Etranger de Camus, dans le seul filet de la relation difficile qu’entretiennent l’Algérie et la France. « A vrai dire, cela dépasse même la question de la colonisation, explique-t-il. Il s’agit du rapport malaisé à autrui. Une matière qui parle à tout un chacun. »

Notre compte-rendu du spectacle de Vidy : Kamel Daoud, sa plume et son glaive à Lausanne

Des propos tranchants d’Emmanuel Macron ont pourtant attisé les colères il y a deux semaines. Le président français évoquait un « système politico-militaire » algérien « fatigué ». En allant jusqu’à mettre en doute l’existence d’une « nation algérienne avant la colonisation française », il provoquait des représailles diplomatiques, où certains se disaient « humiliés » par la « condescendance » dont aurait fait preuve le dirigeant français.

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Les relations entre la France et l’Algérie sont à nouveau au rouge vif. Quelle réaction ont provoquée chez vous ces propos de Macron ?

Cela fait des années maintenant que je réfléchis à cette thématique et j’essaie de faire en sorte d’amener des éléments qui puissent être utiles. La question qui me semble la plus adéquate ici est la suivante : que voulons-nous faire du colonisateur ? Voulons-nous le détruire, l’assimiler, l’aimer, l’épouser, affirmer qu’il n’existe pas ? Les élites du Sud répondent invariablement à cette question par un schéma classique qui consiste à s’afficher en unique victime. De leur côté, les islamistes ont leur propre réponse, qui se résume à vouloir tuer l’ancien colon. Il faut se pencher sur cette question pour ne pas leur laisser la seule réponse.

Et quelle serait la vôtre ?

L’Algérie doit cesser de réclamer un rôle unique dans la construction de ce récit. Nous devons aussi accepter les interprétations qu’en font les autres, y compris lorsqu’elles sont mauvaises. C’est à nous de nous concentrer pour faire notre propre travail. Les déclarations d’Emmanuel Macron sont peut-être maladroites du point de vue politique, mais je ne vois pas en quoi elles devraient m’humilier. Je résume parfois cela en une formule : à quand l’indépendance affective de l’Algérie ? Responsables du régime, opposants, journalistes, islamistes… Alors que tout ce beau monde passe son temps à se disputer, le voilà réuni maintenant à nouveau dans cette catharsis antifrançaise. Pour le dire avec une autre formule : ce qui nous unit, c’est la France, et ce qui nous sépare, c’est l’Algérie.

Tout de même, peut-on dire aujourd’hui, comme le fait le président français, que c’est la colonisation française qui a forgé « la nation algérienne » ?

Il a le droit de s’exprimer parfois dans la colère, il peut vouloir s’affirmer dans le débat politique français ou peut même commettre des impairs. En quoi serais-je perdant si je reconnais cela, ou si je dis que je peux comprendre ses propos ? Pourtant, cela me vaudrait automatiquement d’être mis en procès par les élites algériennes au prétexte que « Kamel Daoud défend Macron ». Il est plus utile de commencer à construire le pays plutôt que de répéter à l’infini ce culte, je dis bien culte, post-colonial. Je suis très sensible à ce que disent aujourd’hui les jeunes Algériens, âgés de 17 à 25 ans. Or quel est leur discours vis-à-vis de la France ? Soit ils rêvent d’y aller, soit ils la haïssent et ont des mots plus violents à son égard que ceux que pouvaient avoir leurs aînés juste après la guerre. Je ne veux pas refaire la guerre.

L’Algérie est-elle en train de bâtir son propre récit mémoriel ?

On n’en est pas là. Pour moi, le seul moyen possible de s’en rapprocher, c’est la littérature. C’est le seul refuge dans lequel on peut trouver à la fois la vérité et l’exactitude. Ce n’est pas par hasard si les régimes autoritaires ont souvent produit de magnifiques écrivains. Il faut ajouter aussi une certaine recherche universitaire française qui poursuit son travail. En Algérie, nous sommes saturés par l’histoire mais il n’y a pas de travail de mémoire.

En inondant les rues d’Alger et d’autres villes, les manifestants du Hirak n’ont-ils pas contribué, eux aussi, à la construction d’un récit commun ?

Le Hirak a provoqué une rupture politique, avec le départ du président Bouteflika. Mais les registres, qui façonnent en profondeur l’Algérie, que sont la religion, le récit de l’indépendance et la dimension antifrançaise n’ont pas été touchés. Aujourd’hui, en vérité, le seul contre-discours qui vient ouvrir la brèche provient des islamistes, avec leur récit magnifié et islamisé de la période ottomane. C’est un discours que véhicule évidemment la Turquie. Mais c’est le seul qui unit sous son étendard.

Vous êtes très critique envers le Hirak…

Le mouvement a été très réel pendant les six premiers mois, mais il a viré à la mascarade. Un mouvement de rue ne fait pas l’avenir et reste stérile tant qu’il se résume à de l’activisme. Les leaders du mouvement n’ont pas accompli de travail de fond, loin des boulevards d’Alger, dans la ruralité de l’Algérie. Ils ont fait preuve d’immaturité, sont restés dans leur bulle et ont cédé aux illusions du numérique et du selfie. Or ce qui est important, c’est ce que l’on construit, et non le nombre de likes que l’on récolte sur les réseaux sociaux. La démocratie, c’est comme une usine. Elle a besoin de travailleurs, d’employés, de gens qui en expliquent les mécanismes. Pendant ce temps, ce sont les islamistes qui ont fait ce travail de fond, dans les petites communes du pays, dans les écoles, dans les clubs de foot et même dans les crèches.

La guerre civile n’a-t-elle pas définitivement converti les islamistes en un repoussoir pour les Algériens ?

Les islamistes ont certes perdu la guerre militairement, mais pas idéologiquement. La société algérienne est islamisée alors que les puits de pétrole ne le sont pas.

Que voulez-vous dire ?

A l’inverse du Hirak, qui est resté dans une posture romantique, les islamistes ont participé aux élections et ont accepté de marchander avec le pouvoir. Résultat : ils viennent de prendre au parlement la Commission de l’éducation, ce qui est très important. En refusant de se compromettre avec lui, les progressistes n’ont pas affaibli le régime, au contraire, ils l’ont rendu plus fort. Et en l’acculant, ils l’ont rendu méchant. En politique, rien ne sert d’avoir raison, le but est de gagner, quitte à travailler patiemment dans les petits espaces qui sont ouverts. Mais dans le champ de passions qu’est l’Algérie, ce discours est pratiquement inaudible. Pour l’avoir tenu moi-même, je me suis fait lyncher dans les médias, aussi bien par les islamistes que par le régime ou les progressistes.

On en viendrait à croire à un système où tout se tient…

C’est un système global, qui a peur d’une chose : la liberté. Le passé nous soude, mais nous sommes incapables d’accepter de nous parler librement.

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Kamel Daoud participe vendredi 15 octobre aux Rencontres Orient-Occident, à Sierre. Programme : roo-mercier.com