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L’Occident semble décidé à«faire avec» : Après les dictateurs, les islamistes ?

Thursday 27 October 2011, by siawi3

Mercredi 26 octobre 2011 3 26 /10 /Oct /2011 17:20

Ironie du sort : ce qui, chez les islamistes, fait peur àl’opinion arabe arrange les affaires de l’Occident. Et àl’inverse, ce que la majorité des populations arabes soutiennent dans les thèses des islamistes, c’est justement ce que les Occidentaux rejettent !

En Tunisie, aucune force n’est supérieure àEnnahda. En Egypte, la partie se joue entre Frères musulmans et Salafistes. En Libye, le mot d’ordre de la Chariaa est lancé. En Jordanie, les islamistes sont courtisés par le Trône pour accepter de prendre le gouvernement, tandis qu’en Palestine, le Hamas vient de court-circuiter les efforts de Mahmoud Abbas avec l’accord sur le soldat Shalit. De pures coïncidences ? Peut-être pas. Tout indique, avec le recul que permet bientôt un an de printemps arabe, de croire en l’existence de tentatives extérieures de piloter le processus des changements dans le monde arabe, avec le scénario des démocraties parlementaires dominées par les islamistes. De lààvoir la main américaine, avec le background que l’on a du Grand Moyen-Orient, il n’y a qu’un pas que deux ou trois événements qui attendent de se produire nous empêchent encore de franchir.

Tout d’abord, il faut bien clarifier que l’on parle ici non pas d’un complot, mais d’un arrangement, avec toute la différence que cela implique, sans omettre qu’au fond la situation peut être évaluée selon les résultats qu’elle devra engendrer. Un complot est une chose qui se planifie dans le secret et avec des buts que l’on sait maléfiques, quant àla finalité ou dans la forme et que l’on sait par soi-même moralement inacceptables. En revanche, un arrangement est la rencontre de deux ou plusieurs intérêts bien compris, et cette inter-section définit la nature de l’arrangement et la finalité pour chacun des partenaires, loin de toute considération pour les intérêts des populations.

Premiers signes

Ce dont on parle ici, c’est la forte probabilité d’un accord entre les mouvements islamistes et les Etats-Unis pour que ces mouvements prennent le pouvoir ou y participent de manière significative dans les pays arabes qui vivent des changements politiques majeurs et cela àdes vitesses différentes. En voyant la victoire d’Ennahda aux élections de l’Assemblée constituante en Tunisie, la sortie fracassante de Mustapha Abdeldjalil du CNT Libyen, sans parler du raz-de-marée islamiste que le Conseil supérieur des forces armées veut prévenir en Egypte, l’opinion arabe dans sa grande majorité est en train de voir son magnifique rêve de démocratie et de liberté gagner par la vague islamiste, avec la perspective d’avoir des Etats théocratiques au bout d’un processus qui risque d’être plus rapide que celui des Républiques que les dictatures ont voulu transformer en monarchies. Or, il existe une grande partie dans les populations arabes qui n’appartient pas aux islamistes et qui en rejette l’idéologie. Au fond, les appréhensions vis-à-vis de ces mouvements ne touchent pas tant àleur convictions de politique extérieure ou de politique économique (tous àdroite et supporters du capitalisme), mais en termes de politique intérieure et de politique sociale. Tous les Arabes sont contre les ingérences de l’Occident, par exemple, et contre l’occupation israélienne en Palestine. Mais ils n’acceptent pas pour autant, et ils le redoutent même, le programme que leur réservent les islamistes et qui, pour ces derniers, représente la priorité des priorités. Ennahda a gagné ses élections par un discours moralisateur d’une Tunisie qui sort d’une grande corruption. Le CNT n’a rien de plus pressé que de rétablir la polygamie. Et en Egypte, les Frères musulmans n’ont pas pour priorité de dénoncer les accords de Camp David, mais de combattre les fléaux sociaux, etc.

On peut même dire que ce sont ces types de programmes qui font l’identité des islamistes et les différencient des autres organisations politiques qui, elles, de droite comme de gauche, s’inscrivent dans ce que l’on appelle les valeurs universelles. Pour les islamistes, tout cela n’est que du bourrage de crâne de fabrication occidentale et d’essence judéo-chrétienne. Cela fonctionne d’autant mieux dans les sociétés qui entretiennent un ressentiment vis-à-vis de l’Occident, qu’il s’agisse des sociétés arabes encore traumatisées par le colonialisme ou de celles qui endurent directement ou indirectement le soutien occidental àIsraël. A ce discours, s’ajoute le travail de fond, l’activisme social, sur lequel les islamistes ne rechignent pas et qui leur a souvent assuré le contrôle des couches défavorisées.

L’ironie du sort est que ce qui fait peur àl’opinion arabe, c’est visiblement ce qui semble arranger les affaires de l’Occident. Et àl’inverse, ce que la majorité des populations arabes soutiennent dans les thèses des islamistes, c’est justement ce que les Occidentaux rejettent !

Les islamistes utiles

Pour l’heure, Washington (qui n’a pas tout àfait fini d’être la première puissance mondiale) ne s’exprime pas, ou alors fait mine de suivre les développements. Elle n’approuve pas la montée des islamistes, mais n’a absolument pas l’air de s’en soucier outre mesure. Pareille attitude trahit bien la mentalité américaine, flexible, pragmatique et apte àse faire àn’importe quelle situation nouvelle. Ce n’est pas du cynisme, mais du learning on doing, c’est-à-dire la certitude de finir par maîtriser les islamistes àforce de les pratiquer, bien entendu, dans le sens des intérêts des Etats-Unis.

La réalité d’aujourd’hui, est que les premières forces organisées capables d’agir dans la foulée des révoltes arabes, ce sont ce que les Etats-Unis considèrent comme «les islamistes modérés». Il s’agit làd’une appellation d’origine non contrôlée, mais qui ne veuille rien dire d’autre que des islamistes sans armes, les non-djihadistes. Une appellation qui se fonde sur la manière avec laquelle le pouvoir est àprendre, et non sur le programme qui finalement est le socle commun entre les deux ailes d’un même mouvement idéologique. Mais pour les Américains, et pas uniquement, ce sont ces islamistes qui constituent non seulement l’alternative aux dictatures renversées ou chancelantes, mais aussi la première opposition aux islamistes radicaux et àl’islamisme dans sa version violente.

Il faut bien saisir, àpartir de là, que les Occidentaux ne voient aucun danger dans les programmes de politique interne des islamistes, tant que cela ne concerne que les sociétés arabes et elles seules. Ils savent bien que «les nouveaux islamistes» n’ont pas pour ambition d’islamiser l’Occident ou une quelconque région du monde, du moins dans l’immédiat. Tout comme il est évident, pour eux, que les islamistes présentent aussi le double avantage de faire le travail d’arriération politique, culturelle et sociale àleur place, pour rapidement embourber les sociétés arabes dans les questions marginales et n’ayant aucun rapport ni avec l’Histoire immédiate, ni a fortiori avec la Science et ses hautes prouesses. Avec les islamistes, le bond dans l’ Histoire que les Arabes devaient faire risque d’être un retour de mille ans en arrière, ce n’est pas le discours feutré de Mohamed Ghanouchi qui convaincra du contraire, et surtout pas la scandaleuse annonce du rétablissement de la polygamie par Mustapha Abdeljalil dans une Libye encore àfeu et àsang.

Le fleuve détourné

L’autre service que les islamistes vont également rendre aux Occidentaux et son capitalisme en crise, ce sera d’empêcher que les mouvements de gauche ne ressurgissent, comme ce fut le cas en Amérique du Sud où, une décennie après la chute du bloc soviétique, les régimes dictatoriaux pro-américains ont tous été balayés par des partis socialistes ou néo-communistes (Venezuela, Chili, Bolivie, Equateur, et peut-être aussi le Brésil qui dispute àWashington la suprématie de la région).

Si les capitales occidentales, et notamment Washington, ne disent presque rien pour le moment, c’est uniquement pour savoir qui des islamistes montants a bien compris ou non que leur caution àsa politique intérieure est tributaire de son abandon de toute prétention en politique extérieure. On préfère de loin des forces politiques locales, disséminées, plutôt que des régimes àl’iranienne qui, non seulement refusent le leadership occidental mais s’activent en permanence àdresser des alliances contre l’Occident. On verra les islamistes en Tunisie, en Libye et ailleurs recevoir des diplomates occidentaux venus demander des garanties, poser des questions sur leur position àl’égard d’Israël ou d’Al Qaïda, et repartir chez eux après des déclarations àl’eau de rose sur le droit des peuples àchoisir eux-mêmes leurs modèles de démocratie.La partie d’échecs qui se joue a déjàeu son ouverture et son milieu de partie. La finale, cela dit, reste inconnue, car l’arrangement entre les Etats-Unis et ces mouvements islamistes peut être abandonné àtout moment, notamment s’il prenait àl’un de ces mouvements, comme les Frères musulmans d’Egypte, de sortir de son cadre national et de vouloir se fédérer avec les islamistes qui seraient au pouvoir dans d’autres pays.Effectivement, l’autre inconnue est la réaction des autres composantes de la société qui, pour musulmanes qu’elles soient en grande majorité, n’acceptent ni le programme, ni la tutelle des islamistes. On se trouve ici devant une ligne de fracture nouvelle, qui n’a rien avoir avec la demande démocratique àl’origine du printemps arabe. Il se peut que l’on assiste àdes recompositions inédites, horizontalement, mais aussi verticalement pour empêcher les islamistes d’arriver au pouvoir, sinon d’appliquer leur programme. Ce qui laisse la porte ouverte àdes alliances inimaginables aujourd’hui, entre les mouvements démocratiques non islamistes et celles qui composaient… les anciens régimes.

Le schéma est clair : il y a bel et bien une volonté occidentale de transformer le printemps arabe en un triste automne qui risque, àson tour, de précéder un long, très long hiver.

Par Nabil Benali

http://www.lesdebats.com/editions/261011/evenement.htm#5