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« La polarisation communautaire libanaise est très inquiétante et se renforce »

dimanche 31 octobre 2021, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/international/karim-emile-bitar-la-polarisation-communautaire-libanaise-est-tres-inquietante-et-se-renforce-20211021

Karim Émile Bitar : « La polarisation communautaire libanaise est très inquiétante et se renforce »

Par Mayeul Aldebert

Publié le 21/10/2021 à 15:40

Photo : Des échanges de tirs ont fait au moins six morts en marge d’une manifestation organisée par les mouvements chiites Hezbollah et Amal contre le juge en charge de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth. IBRAHIM AMRO / AFP

ENTRETIEN - Après les affrontements de la semaine dernière, le directeur de l’Institut de sciences politiques à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth dénonce un climat « extrêmement malsain ».

LE FIGARO. - Que recherchent les différents partis qui s’opposent à l’enquête menée sur l’explosion du port de Beyrouth ?

Karim Émile BITAR. - Nous assistons à une sorte d’union sacrée de tous les partis politiques pour torpiller cette enquête et maintenir leur impunité. Il faut rappeler pour bien comprendre que tous sont habitués à cette impunité depuis la fin de la guerre civile libanaise. Il y a eu en effet une loi d’amnistie, votée à la sauvette, qui a permis aux chefs des milices d’être exonérés de leurs crimes et de troquer leurs treillis par des costumes-cravates pour s’intégrer au jeu politique. Depuis, il n’y a eu aucune reddition de compte et nous nous retrouvons 30 ans après, avec les mêmes chefs de guerre qui sont encore au pouvoir et qui refusent toujours de rendre des comptes à la justice avec cette même allergie au système.

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L’enquête peut-elle vraiment être menée à son terme de manière indépendante ?

Nous avons de plus en plus de raisons d’en douter. Le juge Tarek Bitar a parfaitement respecté les procédures, il a une vraie réputation d’intégrité, d’impartialité et rien ne peut sérieusement lui être reproché. Son prédécesseur a été dessaisi sur des prétextes fallacieux. Tarek Bitar se retrouve aujourd’hui pareillement confronté à des campagnes d’intimidation dans le même objectif de le dessaisir. Ces campagnes, d’une violence inouïe, sont menées par le Hezbollah, le clergé sunnite mais aussi certains anciens ministres de plusieurs camps qui ont fait feu de tout bois pour tenter de le déboulonner.

Ces gens n’ont pas voulu d’une enquête internationale. Ils ont réclamé que ce soit un juge libanais. Et lorsqu’un juge libanais, indépendant de toutes factions politiques a été nommé, ils s’efforcent de le saborder. Cela indique que c’est la justice elle-même à laquelle ils sont allergiques. Tous ont intérêt à torpiller cette enquête pour maintenir l’obscurité sur cette explosion qui, il faut le rappeler, fut l’une des plus grandes explosions non nucléaires dans l’Histoire.

Vous disiez l’année dernière dans nos colonnes que l’explosion du port de Beyrouth pourrait « donner un deuxième souffle à la révolution libanaise » de 2019 . Êtes-vous toujours optimiste ?

Nous assistons aujourd’hui à une vraie mobilisation de l’opinion publique libanaise. Face à toutes les campagnes d’intimidation auxquelles le juge Tarek Bitar est confronté, il demeure l’une des personnalités les plus populaires au Liban et l’exigence de justice est encore aujourd’hui l’une des revendications principales des Libanais. Il reste ce souffle né le 17 octobre 2019, indissociable de la volonté que la classe politique rende des comptes.

À défaut d’une deuxième vague révolutionnaire - il est vrai qu’il y a une lassitude des manifestations - il y a toujours un espoir de la population d’obtenir ces comptes, de voir les hauts responsables se présenter devant les juges pour répondre à leurs questions. L’esprit du 17 octobre est encore vivant et cette exigence de justice, face au cynisme de la classe politique qui essaie de torpiller cette enquête, montre que la révolution n’est pas complètement morte et enterrée comme le souhaiterait l’oligarchie qui gouverne le Liban.

Des affrontements meurtriers ont éclaté dans Beyrouth et le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah a affirmé que son mouvement disposait de « 100.000 combattants ». Est-ce les prémices d’une nouvelle guerre civile ?

Ce discours de Hassan Nasrallah est particulièrement inquiétant quand bien même il y aurait dans ce discours énormément d’esbroufes et de fanfaronnades. Ces chiffres sont très probablement fortement exagérés car la plupart des experts estiment qu’il n’a pas le budget et qu’il n’est pas crédible qu’il ait effectivement 100.000 combattants.

Il n’est pas très habile de sa part de proférer de telles menaces car cela ne fait que renforcer ses adversaires au moment où un grand nombre de chrétiens et de sunnites sont saisis par des angoisses existentielles. Venir agiter le spectre de 100.000 combattants chiites, c’est faire le jeu de celui qu’il était en train de dénoncer, c’est-à-dire le chef des Forces libanaises, Samir Geagea. Depuis quelques semaines, Hassan Nasrallah est en train de perdre ses nerfs, de faire des cadeaux à ses adversaires. Il est paniqué par cette enquête sur l’explosion du port de Beyrouth et il commet des erreurs flagrantes pour défendre certains hommes politiques qui sont ses alliés, et qui ont, pour certains, une réputation de corruption massive.

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Est-ce que ce sont les prémices d’une nouvelle guerre civile ? En tout cas, il y a un climat extrêmement malsain, la polarisation communautaire se renforce. Chaque camp se ressoude avec une montée aux extrêmes. Il y a une rivalité mimétique entre le Hezbollah et les Forces libanaises, et cela vient couper l’herbe sous les pieds de tous ceux qui espéraient voir émerger une nouvelle classe politique, qui espéraient que les élections législatives à venir (en mars prochain, NDLR) permettraient l’émergence d’un vrai débat sur les questions économiques et sociales et sortir enfin de cette mentalité milicienne et de ces guerres de tranchées.

Quel est l’état d’esprit des Forces Libanaises face à ces affrontements ? Se réarment-ils comme l’affirme Hassan Nasrallah ?

Les Forces libanaises se sont trouvées considérablement renforcées par le discours de Nasrallah. Le chef du Hezbollah a créé une sorte d’esprit de corps chez les Forces libanaises, de solidarité mécanique. Face à ces attaques, beaucoup de chrétiens se sont repliés sur celui qui se présente comme l’homme fort de la communauté, Samir Geagea.

Il faut signaler ensuite que la plupart des partis libanais disposent d’armes légères. Mais à ce jour, le Hezbollah est le seul parti qui dispose véritablement d’armes lourdes. Les Forces libanaises sont soutenues financièrement par l’Arabie saoudite mais n’en dispose pas encore à ce stade. Par contre leur popularité a grandi dans l’opinion chrétienne suite aux incidents de la semaine dernière et suite au discours de Nasrallah.

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Cette polarisation communautaire est très inquiétante car la révolution du 17 octobre avait justement permis à des courants transcommunautaires d’émerger avec cette volonté de sortir de cette ambiance de guerre civile pour fonder un nouveau contrat social entre Libanais.