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France : Renée Fregosi : « Le Parti socialiste a perdu sa boussole laïque »

lundi 8 novembre 2021, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/renee-fregosi-le-parti-socialiste-a-perdu-sa-boussole-laique-20211105

Renée Fregosi : « Le Parti socialiste a perdu sa boussole laïque »

Par Aziliz Le Corre

Publié le 05/11/2021 à 14:18, Mis à jour le 05/11/2021 à 16:37

Photo : « Aucun candidat ne propose un projet social-démocrate susceptible d’affronter l’ensemble des défis de l’époque ». STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Renée Fregosi a vu de l’intérieur le délitement du Parti socialiste, dont elle fut adhérente. Pour la philosophe, le PS a précipité sa chute en abandonnant à la droite et à l’extrême droite le combat laïque pourtant redevenu plus nécessaire que jamais face à l’islamisme.

Renée Fregosi est philosophe et politologue. Elle publie Comment je n’ai pas fait carrière au PS aux éditions Balland.

FIGAROVOX. - Plusieurs candidats à la présidentielle se réclament de la gauche : Anne Hidalgo, candidate PS, Yannick Jadot, candidat écologiste, Jean-Luc Mélenchon de la France insoumise… Que vous inspire cet éclatement des candidatures dites de gauche ?

Renée FREGOSI. - Ces personnages auxquels on peut ajouter Arnaud Montebourg, sont peu ou prou issus des rangs du PS : Anne Hidalgo en est la représentante en titre, Yannick Jadot a fréquenté le PS dans sa prime jeunesse militante, Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg, ont rompu avec le parti après en avoir été des dirigeants et avoir participé à des gouvernements socialistes. Tous se disputent aujourd’hui le leadership de « la » gauche, sans espoir de victoire, à cause de leur médiocrité, des tensions au sein de leur mouvement actuel, de leur virage extrémiste ou de leur manque de crédibilité. Mais aussi parce qu’aucun ne propose un projet social-démocrate susceptible d’affronter l’ensemble des défis de l’époque : émancipation des capitaux de la tutelle des États, multiplication des systèmes mafieux, offensive du totalitarisme islamiste, croissance démographique et flux migratoires incontrôlés, réchauffement climatique.

Dans l’espace laissé béant par la gauche dite « de gouvernement », la gauche « révolutionnaire » a repris du poil de la bête.
Renée Fregosi

La situation de « la » gauche aujourd’hui, redevenue minoritaire après avoir longtemps gouverné en France nous rappelle ainsi que ce terme au singulier est trompeur : il a toujours existé au moins deux gauches, foncièrement « irréconciliables ». Le clivage majeur se situe grossièrement entre démocrates et « totalitaires ». Si des alliances électorales conjoncturelles ont pu cependant se réaliser entre les deux gauches, c’est seulement lorsque la gauche réformiste était assez forte pour imposer sa stratégie. Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui en France.

Le PS qui a été au pouvoir à plusieurs reprises entre 1981 et 2017, a profondément déçu. Dans l’espace laissé béant par la gauche dite « de gouvernement », la gauche « révolutionnaire » a repris du poil de la bête. Certes, le bolchevisme dans lequel cette gauche trouva jadis son assomption, appartient désormais au passé même en « Chine communiste ». Cependant le courant autoritariste de gauche non seulement perdure mais est redevenu hégémonique en investissant de nouvelles figures et de nouveaux combats diversitaires « anti-dominations », de type sectaire, se substituant à l’ancienne lutte des classes et à l’ancien anti-impérialisme.

Vous qui avez adhéré au PS en 1976 et qui faisiez partie du personnel de la rue de Solferino de 1980 à 1997, comment expliquez-vous le délitement du Parti socialiste ?

D’abord la faute aux socialistes eux-mêmes. « Devenus trop forts, trop prudents », qui s’étaient « peu à peu coulés dans le moule de la vie ordinaire » et qui avaient acquis « quelque chose de trop “arrivé” », disait Léon Blum qui pour moi reste la grande figure de la social-démocratie française dont l’accomplissement a par la suite été empêché en France par manque de courage et d’imagination. Car les socialistes du « Parti d’Épinay » (fondé en 1971 autour de François Mitterrand) n’ont jamais acquiescé à la social-démocratie, même si François Hollande, Bernard Cazeneuve ou Laurent Joffrin se gargarisent aujourd’hui du mot en en ignorant semble-t-il le sens.

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Le PS depuis Épinay a sans cesse oscillé entre les deux gauches, sacrifiant à « la religion de l’unité » de la gauche (pour citer encore Léon Blum) et s’en remettant à la technocratie pour ne pas trancher au fond. Et non contents de poursuivre une concurrence imbécile avec la gauche révolutionnaire en restant sur son terrain, les héritiers du mitterrandisme ont également suivi les pas de leur mentor en renonçant à ce qui était une composante essentielle du socialisme français : la défense de la laïcité. Le quinquennat de François Hollande, de synthèses molles en renoncements, d’hésitations en reculades, a parachevé la « déconstruction » du socialisme français historique. Alors, les fossoyeurs du socialisme démocratique ne peuvent certainement pas en être les rénovateurs.

Pourtant, ceux qui forment le plus grand parti de France, à savoir les anciens adhérents du PS depuis quatre décennies, aspirent sans doute dans leur grande majorité à trouver une nouvelle voie, laïque, sociale, démocratique et internationale. Convaincus que c’est seulement dans un cadre de type « social-démocrate » renouvelé, que les enjeux vitaux du monde contemporain pourront être affrontés. Ils n’acquiescent donc pas aux diversions mortifères racialistes, sexistes, antisémites ou plus ouvertement islamistes dans lesquelles se vautre la gauche qui tient le haut du pavé aujourd’hui et impose paradoxalement, alors qu’elle est minoritaire, un politiquement correct à l’ensemble de la société.

Que vous inspire le mouvement woke ? Dont une partie de la gauche se réclame aujourd’hui…

Revigorée par l’islamisme dans les années 2000, la gauche autoritaire est repartie à l’offensive contre la démocratie (dénigrée naguère comme « bourgeoise », qualifiée désormais « d’Occidentale »). Les avatars staliniens d’hier, affaiblis un temps par la chute de l’URSS et les luttes antitotalitaires, ont relevé la tête. Réactivant l’ancienne alliance des idéocraties communistes, antisémites et religieuses. Et puis, des philosophies françaises plus complexes que leurs vulgates revenues en boomerang des États-Unis (souvent simplistes) ont fait éclore des idéologies aberrantes qui ont gagné les esprits de groupes de pression minoritaires mais agissants. Alors, provocations et terrorisme intellectuel, pensées de l’orthodoxie, dénonciations et sommations à l’autocritique, contrainte à l’aveu de fautes supposées, rappellent les pratiques de sectes religieuses ou politiques.

Ce qui est aberrant c’est que les socialistes aient perdu leur boussole laïque en s’émerveillant de la Révolution islamique iranienne en 1979-80, puis en ne se levant pas unanimement contre le voilement des femmes, ici et ailleurs, dont les islamistes ont fait leur étendard.
Renée Fregosi

Voici une nouvelle guerre de religions où le musulman, assimilé à l’immigré-réfugié-persécuté, devrait être défendu systématiquement, jusqu’au djihadisme, contre l’Occidental dominateur ; une nouvelle lutte des races fantasmatique, transformant l’antiracisme en racisme anti-blancs, mâtiné souvent d’antisémitisme assimilant les Juifs au blanc colonisateur ; un nouvel antisémitisme appelé antisionisme, hypostasiant le « Palestinien » comme archétype victimaire ; un néo-féminisme essentialisant « l’éternel féminin », victime systématique du mâle violeur, en acte ou par intention, qui peut aller jusqu’à l’éco-féminisme assimilant domination criminelle des femmes et de la nature par le pouvoir patriarcal ; une écologie culpabilisatrice et punitive, allant jusqu’au véganisme et à l’animalisme foncièrement antihumanistes.

Toutes ces nouvelles idéologies qui convergent d’ailleurs au mépris de contradictions risibles si elles n’étaient pas délétères (« féminisme islamiste », exacerbation de la différence des sexes et des genres associée à la revendication de transsexualité, revalorisation de la race au nom de l’antiracisme, défense de l’intégrisme musulman au nom de la tolérance, résurgence de l’antisémitisme au nom des droits de l’Homme, etc…) ont ainsi gagné l’hégémonie à gauche.

Regrettez-vous que seule la droite se soit saisie de la lutte contre l’islamisme ? Est-ce un thème de gauche ?

Il faut rappeler que les signataires de la tribune contre le voile islamique publiée par Le Nouvel Obs et qui fit grand bruit en 1989, étaient tous de gauche (Badinter, Finkielkraut, Debray, De Fontenay, Kintzler) de même que la plupart de ceux qui en 2002 ont tiré la sonnette d’alarme sur l’offensive islamiste en France dans l’ouvrage devenu de référence, Les territoires perdus de la république. Cela est d’ailleurs logique puisque la laïcité moderne est historiquement née à gauche : l’esprit laïque se forme en effet dans la philosophie du libertinage et dans celle des Lumières, le Chevalier de la Barre en étant une figure emblématique. Puis elle s’institutionnalise à travers l’état civil sous la Révolution et les lois laïques de la IIIe République entre 1880 et 1906.

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Ce qui est aberrant c’est plutôt que les socialistes aient perdu leur boussole laïque en s’émerveillant de la Révolution islamique iranienne en 1979-80, puis en ne se levant pas unanimement contre le voilement des femmes, ici et ailleurs, dont les islamistes ont fait leur étendard. Ce qui est aberrant c’est plutôt que l’on traite de « réacs » les intellectuels de gauche comme les signataires de la tribune de 1989, Jacques Julliard ou Marcel Gauchet et tant d’autres, qui s’opposent à l’islamisme et en appellent à la laïcité. Ce qui est aberrant c’est plutôt l’islamo-gauchisme, ces gens de gauche qui favorisent l’islamisation en s’en faisant les idiots utiles.

Le PS a en effet abandonné à la droite et à l’extrême droite le combat laïque pourtant redevenu plus nécessaire que jamais face à l’islamisme. Que certains de ces nouveaux acteurs de la cause laïque le fassent par opportunisme et/ou par convictions antimusulmane voire vaguement raciste, c’est probable, mais ce n’est pas une raison pour que la gauche déserte le terrain. Lorsque des alliances objectives ou plus construites avec certains éléments politiques à droite et au centre sont possibles (sur la base de la défense de la laïcité comme sur des thématiques plus économiques et sociales comme la régulation du capitalisme mondial, le frein à la financiarisation, la lutte contre les grands groupes monopolistiques, ou des enjeux de santé publique) les socialistes devraient les envisager. Loin d’y perdre leur âme (ce qui est déjà fait), ils pourraient trouver là, au contraire, le moyen de se régénérer dans un aggiornamento doctrinal profond.

Qui souhaiteriez-vous voir représenter votre camp aujourd’hui ?

Pour la prochaine présidentielle, c’est manifestement raté. Durant la présidence de François Hollande, Manuel Valls avait représenté un espoir pour toute une frange de socialistes républicains, laïques et réformistes comme moi. Malheureusement, il n’a pas su répondre à cette attente à l’époque. Peut-être en aura-t-il l’occasion à l’avenir, qui sait ? En tous les cas, je suis persuadée qu’une large part de la citoyenneté française souhaite la renaissance d’une offre politique de type social-démocrate modernisée. J’espère qu’une telle perspective ne tardera pas trop à se faire jour, et qu’il ne faudra pas attendre une catastrophe pour que cela advienne…