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Des Lumières au nazisme : la trahison des élites allemandes

jeudi 18 novembre 2021, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/des-lumieres-au-nazisme-trahison-elites-allemandes/

Des Lumières au nazisme : la trahison des élites allemandes

Par
Robert Kopp

Nov 15, 2021

À étudier sérieusement et d’un peu près l’exception française d’une part et le Sonderweg allemand de l’autre, on est bien obligé de constater que, depuis des siècles, les deux pays évoluent selon des modalités et des rythmes totalement différents. Il faut donc commencer par relever ce qui historiquement les sépare si l’on ne veut pas se condamner à ne rien comprendre. Ce que font pourtant la plupart des instances européennes qui, depuis cinquante ans, s’ingénient à vouloir faire table rase du passé des peuples qu’ils prétendent fédérer. Ce n’est pas en niant l’histoire et en effaçant ses symboles, ce n’est pas en supprimant les effigies de Delacroix, de Chopin ou de Cervantès des billets de banque européens et en les remplaçant par des ponts qui ne relient rien et des fenêtres qui ouvrent sur le vide, que l’on fera l’Europe, mais en renforçant partout l’enseignement de l’histoire des pays européens, afin de faire comprendre les particularités de chacun d’entre eux.

Et parmi les particularités qui caractérisent l’Allemagne, il y a, ou il y avait, de la fin du XVIIIe siècle au lendemain de la Deuxième Guerre, ce qu’il faut appeler par son nom d’origine, intraduisible, le Bildungsbürgertum (opposé au Besitzbürgertum, la bourgeoisie des possédants, des rentiers, moins importante qu’en France, car l’Allemagne n’a pas connu de vente des biens nationaux, les terres restant entre les mains de l’aristocratie). Christian Baechler, l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire allemande moderne et contemporaine, vient de consacrer à ce groupe – social, culturel, économique – un important ouvrage. « Si le terme est intraduisible », note-t-il d’entrée de jeu, « c’est parce que le groupe social n’existe pas en tant que tel en France ». Un « groupe social spécifique aux pays germaniques », et que l’on désigne fort improprement par « bourgeoisie culturelle, bourgeoisie cultivée, bourgeoisie des talents, bourgeoisie instruite ou du savoir, bourgeoisie diplômée, bourgeoisie des capacités dans le sens du XIXe siècle français ». On y trouve des juristes, des médecins, des banquiers, des commerçants, des professeurs d’université, des pasteurs. L’armature d’une bourgeoisie libérale en quête d’identité nationale, voire d’un État. Déçue par le libéralisme, elle versera dans le nationalisme, telle est, schématiquement, sa trajectoire.

« Réformistes, mais pas révolutionnaires, ce Bildungbürgertum estime que le régime qui garantit le mieux la participation aux affaires des citoyens éclairés est la monarchie constitutionnelle, que la philosophie qui favorise le plus efficacement l’épanouissement de l’individu au service de la communauté, c’est – accomplissant l’œuvre de la Réforme. »

En France, on le sait, l’État a précédé la Nation. Dans les pays germaniques, c’est l’inverse. Ce qui remplace la nation, bien avant que Bismarck ne la fasse advenir – tardivement et sous domination prussienne – ce qui unit ces centaines de petites principautés, c’est la langue de Luther et la culture humaniste. Une langue qui n’est pas réservée aux pays protestants et une culture humaniste redécouverte au XVIIIe siècle à travers le voyage en Italie.

C’est à cette langue commune et à cette culture humaniste que se réfèrent Johann Gottlieb Fichte, dans ses fameux Discours à la nation allemande, issus des conférences prononcées dans le Berlin occupé par les troupes napoléoniennes au lendemain de la bataille d’Iéna, ainsi que son ami Wilhelm von Humboldt, le fondateur de l’Université de Berlin, en 1810, qui porte toujours son nom. Il s’agissait de mettre fin et à l’Europe française et à la prépondérance des Habsbourg.

Les références de cette élite cultivée sont, pour les arts et les lettres, les Anciens, mis au goût du jour par Winckelmann, auxquels se réfèrent aussi, et sans qu’il y ait querelle, les Modernes, qu’ils s’appellent Lessing, Herder, Kant, Schiller ou Goethe. Majoritairement protestante, considérant la Bildung (la culture générale, désintéressée, opposée à la Ausbildung, professionnalisante) comme une sorte de religion séculière, cette bourgeoisie assimilait plus facilement d’ailleurs les milieux juifs que les catholiques, dont le « déficit de Bildung » devient un thème récurrent dans le deuxième tiers du XIXe siècle.

Réformistes, mais pas révolutionnaires, ce Bildungbürgertum estime que le régime qui garantit le mieux la participation aux affaires des citoyens éclairés est la monarchie constitutionnelle, que la philosophie qui favorise le plus efficacement l’épanouissement de l’individu au service de la communauté, c’est – accomplissant l’œuvre de la Réforme – l’idéalisme de Hegel et le libéralisme de Kant. Et que les progrès de l’instruction gymnasiale, le développement de la presse, la naissance d’une opinion publique, finiront par produire cette culture commune, élargie aux classes supérieures, qui serait nécessaire à l’unification progressive de l’Allemagne.

« Christian Baechler montre par le menu la politisation progressive, dès le début des années 1930, de l’université, de la fonction publique, des églises, des milieux culturels, et précise en donnant quantité d’exemples tirés d’auteurs parfois oubliés, quelles ont été les positions des avocats, des juges, des sociologues, des historiens, des médecins, des pasteurs, devant la montée du nazisme. »

Si une bonne partie de ce Bildungsbürgertum est favorable aux revendications des mouvements révolutionnaires qu’a inspirés la France à travers toute l’Europe en 1830 et en 1848, il vit néanmoins dans la crainte du peuple, souvent assimilé à la populace, et se trouve par conséquent souvent du côté de la répression. Libéralisme, nationalisme, mais aussi conservatisme, bien que mâtiné de progressisme, tels sont les mots d’ordre. L’unité proclamée en 1871 apparaît à beaucoup de représentants du groupe comme un aboutissement, même si elle ne s’est pas faite sous la forme et selon les méthodes souhaitées par les libéraux. Ils auraient préféré éviter la domination prussienne et souhaité un pluralisme plus large. Or, moins de dix ans plus tard, Bismarck opte pour une politique conservatrice et autoritaire, le libéralisme éclate entre progressistes et nationaux-libéraux, la bourgeoisie culturelle se retire pour partie de la politique, ce qui empêche l’évolution du régime vers un parlementarisme à l’occidentale. Une thèse qu’accréditent non seulement beaucoup d’historiens et de politologues, mais aussi Thomas Mann, par exemple, dans ses Considérations d’un apolitique (1918).

Même si, dans le détail, les choses sont plus compliquées – et Christian Baechler justement précise pour chacune des catégories socio-professionnelles comment elle évolue par rapport à la politique du Reich –, on ne peut que constater la crise dans laquelle entre la bourgeoisie cultivée à la fin du XIXe siècle. Menacée de déclassement par l’extension de ses limites, à commencer par celles de l’enseignement secondaire et supérieur et, par voie de conséquence, par la multiplication du nombre des professeurs et des fonctionnaires et par l’érosion de leurs salaires, elle est en proie à un pessimisme culturel qui s’accompagne d’une violente critique de cette modernité conquérante qui pousse à l’expansion de l’Empire. Dans une Allemagne portée par un indéniable dynamisme sur tous les plans – démographique, industriel, social, colonial – la bourgeoisie cultivée connaît une sorte de décadence, thématisée de manière exemplaire dans le roman des Buddenbrook. La Kultur dégénère en Zivilisation, deux termes qui ne cessent d’être opposés.

Le sursaut de l’unité nationale, retrouvée en 1914, sera de courte durée et le rejet par la bourgeoisie cultivée de ce qu’on appelle la « culture de Weimar », cette explosion des avant-gardes dans les années 1920, est à peu près total. La désorientation sera même telle qu’une partie non négligeable préfèrera désormais s’adosser à un régime fort, voire autoritaire, plutôt que de soutenir le régime des partis de la République de Weimar. Christian Baechler montre par le menu la politisation progressive, dès le début des années 1930, de l’université, de la fonction publique, des églises, des milieux culturels, et précise en donnant quantité d’exemples tirés d’auteurs parfois oubliés, quelles ont été les positions des avocats, des juges, des sociologues, des historiens, des médecins, des pasteurs, devant la montée du nazisme. Les cas – plus connus – de Heidegger, de Carl Schmitt, d’Ernst Jünger retrouvent ainsi le contexte qui fut le leur.

« Tout au long de son enquête, Christian Baechler essaie d’apporter des éléments de réponse à la question lancinante : comment expliquer que ce Bildungsbürgertum, élite culturelle et sociale s’il en fût, dont l’idéal, imprégné de religiosité, était l’épanouissement de l’individu et de l’harmonie avec le monde qui l’entoure, puisse participer à une politique, celle du national-socialisme, qui en est la négation, ou se soit retirée dans l’abstention ou l’indifférence ? »

Une attention particulière est donnée à la recrudescence de l’antisémitisme à partir des années 1880, c’est-à-dire de l’époque des premiers textes de Drumont, en France, et des pogroms dans la Russie d’Alexandre III. Il n’est pas seulement le fait de pamphlétaires comme Wilhelm Marr, dont les thèses sont relayées par toutes sortes d’association, mais aussi d’historiens à succès comme Heinrich von Treitschke (1834-1894), professeur à l’université de Berlin, député national-libéral, éditeur des Preussische Jahrbücher, et parfait représentant de cette bourgeoisie cultivée, pour laquelle il restera un auteur de référence jusque sous la République de Weimar.

Tout au long de son enquête, Christian Baechler essaie d’apporter des éléments de réponse à la question lancinante : comment expliquer que ce Bildungsbürgertum, élite culturelle et sociale s’il en fût, dont l’idéal, imprégné de religiosité, était l’épanouissement de l’individu et de l’harmonie avec le monde qui l’entoure, puisse participer à une politique, celle du national-socialisme, qui en est la négation, ou se soit retirée dans l’abstention ou l’indifférence ? Et de répondre : « C’est en partie la conséquence de la crise existentielle qu’elle connaît depuis le dernier tiers du XIXe siècle dans le cadre d’une société industrielle et urbaine qui dévalue les valeurs et le prestige de la Bildung, alors que le développement des sciences contraint à une spécialisation croissante, crise accentuée encore par la chute de la monarchie. Le positivisme remet en cause le lien religieux originel, tandis que l’historicisme favorise un relativisme des valeurs qui laisse l’individu seul avec sa conscience face à la société et à ses évolutions, seul dans la recherche de vérités et de normes. » Comme le notait Karl Barth : « Le bateau était notoirement, notamment théologiquement, sans gouvernail. » Une histoire qui n’est pas sans conséquences pour notre présent et qui mérite réflexion. En choisissant comme titre «  la trahison des élites allemandes » et non pas « l’échec des élites allemandes », Christian Baechler semble suggérer que l’histoire, pour lui, n’est jamais écrite d’avance, qu’elle n’est pas une fatalité.

La Trahison des élites allemandes (Passés Composés)
Jean Baechler, La Trahision des élites allemandes, 1770-1945,
Passé/composé, 2021,
648 p., 27 €.