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Canada : une victime de Daech bannie d’un club de lecture pour ne pas « nourrir l’islamophobie »

samedi 20 novembre 2021, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/societe/laicite-et-religions/canada-une-victime-de-daech-bannie-dun-club-de-lecture-pour-ne-pas-nourrir-lislamophobie

Canada : une victime de Daech bannie d’un club de lecture pour ne pas « nourrir l’islamophobie »

La gauche américaine

Par Jean-Loup Adenor

La commission scolaire de Toronto ne veut pas de Nadia Murad dans les livres proposés aux jeunes filles de la capitale par un club de lecture. Le livre de cette Irakienne, victime de sévices sexuels et d’esclavagisme par les terroristes de Daech, risquerait selon l’institution de nourrir l’islamophobie. Une décision « moralisatrice et infantilisante », comme l’explique le sociologue québécois Joseph-Yvon Thiérault à « Marianne ».

Est-il « islamophobe » de critiquer Daech ? C’est ce que semble penser la commission scolaire de Toronto, notamment chargée de veiller à ce que les livres distribués aux élèves respectent des valeurs de tolérance et de diversité. Selon Tanya Lee, la fondatrice d’un club de lecture à destination de jeunes filles canadiennes issues de milieux défavorisés, la prochaine édition de ce rendez-vous pose problème à la commission scolaire de la capitale et à sa surintendante, Helen Fisher. En cause : le livre proposé aux élèves, écrit par Nadia Murad, une Irakienne yézidie lauréate du Prix Nobel de la paix, pourrait alimenter la haine des musulmans.

Le récit qui risque de « nourrir l’islamophobie », c’est celui de « La dernière fille : mon histoire de captivité et mon combat contre l’État islamique ». Nadia Murad y raconte comment elle a été, pendant plusieurs mois, réduite à l’état d’esclave sexuelle par les soldats de Daech. La surintendante Helen Fisher a donc décidé que les élèves de Toronto ne seraient pas invités à participer à ce club de lecture, qui doit se tenir en février prochain. Elle a également fait parvenir à Tanya Lee un document rappelant comment sélectionner des ouvrages « éthiquement justes » et « culturellement pertinents ».

Confondre Daech et les musulmans

Si le club de lecture en question ne dépend pas directement des établissements scolaires, sa fondatrice explique avoir besoin de l’appui des enseignants de la ville et de la commission scolaire pour l’organiser, diffuser les ouvrages et inviter les jeunes filles à y participer. Ces commissions scolaires jouent un rôle important dans les mécanismes qui régissent l’instruction publique au Canada. Selon Joseph-Yvon Thériault, professeur de sociologie à l’Université de Québec à Montréal, celle de Toronto (Ontario) l’est tout particulièrement : « Les écoles en Ontario sont gérées avec une grande autonomie par ces commissions. Elles décident notamment des embauches ou de l’achat des livres, par exemple. Là, c’est le comité d’équité qui est intervenu, au nom de la politique de la commission scolaire qui vise à favoriser la diversité et à éviter les sentiments anti-islamiques ou racistes. »

De là à faire l’amalgame entre la communauté musulmane canadienne et les terroristes de Daech ? Tanya Lee a assuré au Globe and Mail avoir tenté de l’expliquer à la commission scolaire de la ville : « L’État islamique n’a rien à voir avec les musulmans ordinaires, la Commission scolaire devrait savoir faire la différence », leur a-t-elle écrit, joignant des articles de presse traitant de l’organisation terroriste. « Je pense qu’il y a des communautés musulmanes en Ontario qui pourraient raisonnablement se sentir insultées par cette décision de la commission », abonde Joseph-Yvon Thériault.

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Pour le sociologue, en cherchant à défendre des valeurs inclusives, la commission scolaire de Toronto « infantilise surtout les élèves. Les appels à la haine et le racisme sont déjà interdits par la loi, mais il y a aujourd’hui une culture de la censure et de l’annulation qui veut aller plus loin et empêcher le débat d’idées au Canada. Des incidents se multiplient : des gens démissionnent pour des expressions mal utilisées, on brûle des ouvrages non conformes, ou on renvoie une enseignante parce qu’elle a utilisé le mot « nègre » ». Notons que l’enseignante en question a prononcé ce mot pour raconter l’histoire de sa réappropriation par les noirs américains. « Elle se trouvait dans une dimension tout à fait favorable à la quête d’égalité des Noirs aux États-Unis », déplore Joseph-Yvon Thiérault.

Une avocate évincée

« C’est la première fois qu’on me refuse des auteurs », a par ailleurs regretté Tanya Lee dans l’interview qu’elle a accordée au Globe and Mail. Car Nadia Murad n’est pas la seule à avoir été écartée des prochains rendez-vous : Marie Henein, avocate canadienne auteure de « Nothing But the Truth : A Memoir  », est elle aussi persona non grata. On lui reproche d’avoir été l’avocate de Jian Ghomeshi, un musicien accusé d’agressions sexuelles. « Ils m’ont tout de suite dit « non », raconte Tanya Lee. Car Marie Henein a défendu Jian Ghomeshi et qu’ils ne savaient pas comment expliquer ça aux élèves. » Une façon d’éviter les débats ? « Ces enjeux-là sont perçus comme des enjeux moraux et non plus comme des enjeux politiques dont on peut discuter. Pourtant, l’objectif d’un club de lecture, c’est bien de faire une lecture critique de certains documents, d’apprendre à prendre de la distance et d’aiguiser son esprit d’analyse », pointe Joseph-Yvon Thiérault.

Le cabinet d’avocats de Marie Henein a publié sur son compte Twitter un communiqué condamnant ce choix : « Cette décision du Conseil scolaire de Toronto montre une méconnaissance profonde du système judiciaire et du rôle joué par les avocats de la défense. Nous devrions en attendre davantage de la commission scolaire la plus importante et la plus diverse du Canada. » L’avocate a elle-même regretté cette décision en des termes sévères : « Il y a des mots pour décrire ce genre d’attitude, a-t-elle fustigé auprès du Globe and Mail. Le malentendu n’en fait pas partie ».

« Un malentendu »

Pressé de réagir par la presse canadienne, Ryan Bird, le porte-parole de la commission, a en effet assuré qu’il s’agissait d’un « malentendu ». Selon lui, le service « équité » de la commission scolaire de Toronto ne passe pas en revue tous les livres proposés par les clubs de lecture de la ville. En revanche, ceux qui sont distribués dans les écoles font bien l’objet d’une validation, a-t-il confirmé. Et c’est le cas pour l’ouvrage de Nadia Murad et celui de l’avocate Marie Henein. Malentendu ? Erreur individuelle ? Pour Joseph-Yvon Thiérault, « c’est une façon d’organiser l’irresponsabilité de ces institutions et de ses agents. Mais ces gens-là ont été recrutés dans l’objectif de procéder à ce type de censure ».

La commission scolaire de Toronto pourrait rétropédaler. « Nous sommes en train d’examiner les ouvrages et espérons pouvoir les valider très prochainement », a indiqué le porte-parole. « Dans ce cas précis, ils vont être contraints de reculer car ils se sont rendu compte que leur décision ne tenait pas la route » prédit Joseph-Yvon Thiérault. D’autant que selon le sociologue, ce type de censure ne bénéficie pas d’un soutien massif de la population. « Elles proviennentd’un milieu intellectuel et universitaire plutôt classé à gauche. Il n’y a pas vraiment de pression populaire pour ça. »

Outre-Atlantique, même si ce courant de censure « issu du puritanisme protestant » a le vent en poupe, Joseph-Yvon Thiérault se réjouit aujourd’hui de voir les premiers signes d’une « réaction » contre ce qui s’apparente à une confiscation des débats. « Cette réaction n’est pas encore intellectuelle, car les intellectuels sont toujours gênés d’être soupçonnés de racisme, d’être anti-équité ou anti-diversitaire. La réaction est essentiellement populaire, mais elle contraint les institutions à s’interroger sur leurs pratiques, voire à se remettre en question. »

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