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Tragédie migratoire : l’Europe au pied du mur

dimanche 21 novembre 2021, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/tragedie-migratoire-leurope-au-pied-du-mur/

L’édito

Tragédie migratoire : l’Europe au pied du mur

Par Valérie Toranian

Nov 15, 2021

Un tee-shirt rouge et un short bleu. Un petit corps sans vie échoué sur une plage de Turquie. C’était en septembre 2015. La photo d’Aylan Kurdi, garçonnet de 3 ans, noyé en Méditerranée dans le naufrage de la barque qui l’emmenait vers la Grèce, avait fait le tour du monde et bouleversé la planète. L’image était devenue le symbole de la crise des réfugiés. Dès le lendemain du drame, François Hollande proposait, en accord avec la chancelière Angela Merkel, « un mécanisme d’accueil permanent et obligatoire des réfugiés en Europe ». L’Allemagne en a accueilli un million (elle en a gardé moins au final) pour des raisons humanitaires mais aussi économiques et démographiques. Le président français tançait ceux qui, au sein de l’Europe, « ne répondaient pas à leurs obligations morales ». Déjà des dissensions se faisaient jour. D’un côté, certains pays de l’Est, très hostiles à l’arrivée massive de réfugiés sur leur territoire. De l’autre, une Europe du Sud (Italie, Grèce, Espagne) en première ligne pour gérer la crise humanitaire, oscillant entre compassion et inquiétude devant l’ampleur du phénomène. La France, l’un des pays qui compte le plus grand nombre d’immigrés en Europe, a continué d’en accueillir plusieurs centaines de milliers chaque année, légaux et illégaux, un nombre en augmentation de 20 % par an.

« Les réfugiés sont devenus une arme géopolitique entre les mains de dictateurs maîtres chanteurs cyniques qui s’en servent pour déstabiliser l’Europe et pour régler leurs comptes. Alexandre Loukachenko utilise les migrants comme “arme de guerre hybride”. Quasi ouvertement. »

Six ans plus tard, tout a changé. Le symbole de la crise migratoire n’est plus une plage de Méditerranée mais une forêt biélorusse glacée. Devant les barbelés de la frontière polonaise, porte d’entrée de l’Europe, s’entassent des milliers de réfugiés venus d’Afghanistan, d’Irak, de Syrie, du Kurdistan. Les réfugiés sont devenus une arme géopolitique entre les mains de dictateurs maîtres chanteurs cyniques qui s’en servent pour déstabiliser l’Europe et pour régler leurs comptes. Alexandre Loukachenko utilise les migrants comme « arme de guerre hybride ». Quasi ouvertement. Le régime supervise l’afflux des réfugiés et la rotation des vols en provenance de Turquie, du Moyen-Orient, du Maghreb, du Qatar, de Somalie, de Russie. Une des principales agences sur le terrain est un voyagiste biélorusse qui dépend directement du cabinet du dictateur. Alexandre Loukachenko se venge des sanctions prononcées par l’Europe pour ses atteintes aux droits de l’homme, pour avoir détourné un avion de ligne afin d’y kidnapper des opposants au régime en juin dernier. Loukachenko assume sa politique de chantage. « Nous arrêtions les migrants et les drogues. Attrapez-les vous-mêmes désormais », avait-il menacé en avril dernier, furieux contre l’Europe. Depuis cet été, selon la Commission européenne, près de 8 000 personnes auraient d’ores et déjà franchi les frontières biélorusses pour rejoindre la Lituanie (4 200), la Pologne (3 300) et la Lettonie (400).

La Turquie avait ouvert la voie en 2015. Elle menaçait l’Europe de transformer ses frontières en passoire et commençait son chantage migratoire, qu’elle n’a jamais cessé d’exercer depuis, ce qui lui a permis de bénéficier de centaines de millions de subventions de la part de l’Union européenne. Erdoğan joue sur nos peurs et en profite pour avancer ses pions dans la région : Libye, Syrie, mer Égée, Caucase. Face à son expansionnisme, l’Europe se tait, tremblant devant les « représailles migratoires ». Loukachenko lui emboîte le pas. Soutenu par la Russie qui le contrôle à distance, le laisse faire ou le stoppe. Lorsqu’il menace de couper le gaz russe destiné à l’Europe, Poutine dément. Mais Moscou s’amuse de la déstabilisation de l’Europe tout en affirmant « n’avoir rien à voir là-dedans ».

« L’Europe dénonce la tentative de déstabilisation biélorusse et soutient la Pologne, pourtant longtemps accusée d’“inhumanité” envers les réfugiés. Prise dans ses contradictions, elle plaide pour une protection européenne mais se dit hostile à toute construction de murs, ”contraire à ses principes”. »

Six ans plus tard, l’Allemagne et la France ne soutiennent plus « un mécanisme d’accueil permanent et obligatoire ». Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, s’est déclaré favorable à de nouvelles sanctions contre Loukachenko. L’Europe dénonce la tentative de déstabilisation biélorusse et soutient la Pologne, pourtant longtemps accusée d’« inhumanité » envers les réfugiés. Prise dans ses contradictions, elle plaide pour une protection européenne mais se dit hostile à toute construction de murs, « contraire à ses principes ». Quand la Pologne, la Lituanie et la Lettonie modifient leur législation afin d’autoriser les refoulements, y compris pour les migrants pouvant prétendre à l’asile, le vice-président de la Commission européenne, Margaritis Schinas, ne hurle pas au scandale. Il admet qu’« à circonstances exceptionnelles, aménagements exceptionnels. » « Il serait bon que l’UE prenne aussi des dispositions permettant de couvrir de telles circonstances. »

Six ans plus tard, la question migratoire est devenue un thème central de la campagne présidentielle française. Plus personne n’ignore l’insécurité que fait peser sur le pays une immigration non maîtrisée. Il ne s’agit plus de savoir comment accueillir mais comment accueillir moins.

Six ans plus tard, l’Europe est au pied du mur. Si elle ne met pas au point une politique commune, elle sera la cible de nouvelles tentatives de déstabilisation aux conséquences politiques potentiellement désastreuses au sein des États membres. La France va prendre la présidence de l’Europe en janvier. L’occasion pour Emmanuel Macron de prendre l’initiative et de convaincre ses homologues de l’urgence d’une refondation.

Six ans plus tard, les enjeux sont les mêmes. En pire.

Illustration  : Des réfugiés regroupés dans un camp de fortune, le 14 novembre 2021, en Biélorussie, à la frontière avec la Pologn