Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > Uncategorised > France : En Seine-Saint-Denis, la dislocation de la banlieue (...)

France : En Seine-Saint-Denis, la dislocation de la banlieue rouge

jeudi 25 novembre 2021, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/en-seine-saint-denis-la-dislocation-de-la-banlieue-rouge-20211123

En Seine-Saint-Denis, la dislocation de la banlieue rouge

Par Jérôme Fourquet

Publié hier le 23.11.21 à 19:16

TABLEAU POLITIQUE DE LA FRANCE QUI VIENT (3/6) - Pour Le Figaro, en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès, Jérôme Fourquet brosse les tableaux politiques de la France de demain.
Troisième volet  : la Seine-Saint-Denis, entre Marx et Mahomet.

Dans « La France sous nos yeux », Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely ont mis en perspective les mutations que notre pays a connues depuis le milieu des années 1980. De cette grande métamorphose est né ce qu’ils ont appelé «  la France d’après ». Pour Le Figaro, en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès, Jérôme Fourquet poursuit ce travail à travers six monographies qui illustrent les bouleversements électoraux qui en découlent.

Troisième volet : la dislocation de la banlieue communiste en Seine-Saint-Denis.

La dislocation des fiefs électoraux ne s’observe pas uniquement dans le cas de systèmes politiques déstabilisés par la disparition des personnalités qui les avaient patiemment édifiés ou dans celui de l’érosion de l’influence d’une vieille dynastie familiale, historiquement enracinée dans un territoire. D’autres bastions électoraux, construits eux par des appareils militants et donc apparemment plus solides, se sont également effondrés au cours des dernières décennies.

Métamorphose de la Sarthe électorale : du souvenir de la chouannerie à la pratique de la country  : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/metamorphose-de-la-sarthe-electorale-du-souvenir-de-la-chouannerie-a-la-pratique-de-la-country-20211121

Le cas le plus emblématique est celui de la banlieue rouge et de son cœur battant, la Seine-Saint-Denis. En 1977, à l’apogée du communisme municipal, le PC dirigeait pas moins de 27 mairies dans ce département. Mais à partir du début des années 1980, les communistes vont perdre des villes à chaque scrutin municipal. Le maillage patiemment construit par des générations de militants et d’élus va ainsi se déliter progressivement. En 2001, le nombre de communes contrôlées n’était plus que 14 (soit deux fois moins qu’en 1977). En 2020, ce capital avait encore été divisé par deux avec seulement 6 villes détenues. Comme le montrent les cartes suivantes, l’assise du communisme municipal a de fait fondu comme neige au soleil en quarante ans et a été frappée par un phénomène de rétractation spectaculaire.

Alors que le département était quasi-monolithiquement rouge à la fin des années 1970, le « 9-3 », ou la Seine-Saint-Denis d’après, présente désormais un profil politiquement beaucoup plus composite, le Parti Socialiste ayant conquis plusieurs villes communistes, la droite détenant également certaines positions.

1 – Désindustrialisation et immigration de masse

Ce bouleversement électoral majeur s’explique par la transformation profonde du biotope ou de l’écosystème sur lequel s’appuyait le communisme municipal. La banlieue nord a en effet connu un puissant phénomène de désindustrialisation à partir des années 1970 et un afflux et une concentration de populations d’origine étrangère. En 2004, le géographe Philippe Subra écrivait à ce propos : « la population ouvrière, intégrée, syndiquée, souvent employée par de grandes entreprises de la métallurgie, dans laquelle le PC puisait ses cadres, ses militants et ses électeurs est remplacée, de plus en plus, par une population de pauvres, exclue durablement du marché du travail ou n’y participant qu’épisodiquement, dans des statuts précaires, des entreprises de services ou d’intérim, et souffrant de ce facteur supplémentaire de marginalisation que constitue une nationalité étrangère ou une origine immigrée »[1]. Depuis que ces lignes ont été écrites, les processus décrits se sont poursuivis, accélérant encore la dislocation de la banlieue rouge dans ce département[2]. L’étude des prénoms donnés aux nouveau-nés renseigne par exemple sur la dynamique démographique à l’œuvre dans ce territoire. Les nouveau-nés portant un prénom arabo-musulman y sont ainsi passés de 15% des naissances en 1983 à 45% en 2016.

Parallèlement, la désindustrialisation, déjà bien entamée à la fin des années 1970 et durant les années 1980, a continué de frapper la Seine-Saint-Denis au cours des décennies suivantes et ce, dans les différentes filières encore présentes sur ce territoire : fermeture de l’usine du chimiste Hoechst de Stains en 1995, de l’usine de matériel ferroviaire Westinghouse de Sevran en 1997, cessation d’activité de l’usine métallurgique Babcock et Wilcox à La Courneuve en 2012, du site pharmaceutique de Sanofi de Romainville de 2013, l’automobile n’étant pas épargnée avec la fermeture des sites PSA d’Aulnay-sous-Bois en 2014 et de Saint-Ouen en 2018. Ces industries ont été remplacées par des activités tertiaires. Ainsi le Stade de France était-il inauguré en 1998 à la Plaine Saint-Denis, zone jadis dédiée à l’industrie lourde. Cette inauguration donnera le coup d’envoi de la tertiarisation de toute cette partie de la Seine-Saint-Denis avec l’implantation de sièges sociaux autour du Stade de France (SFR, Generali, SNCF, Randstad…), mais aussi de studios de cinémas et de télévisions avec notamment la Cité du cinéma créée par Luc Besson en 2012 dans les bâtiments d’une ancienne centrale thermique à Saint-Denis[3]. À l’autre extrémité du département, la plateforme aéroportuaire de Roissy Charles de Gaulle s’est considérablement développée durant la même période.

La désindustrialisation n’est pas une fatalité : https://www.lefigaro.fr/societes/la-desindustrialisation-n-est-pas-une-fatalite-20201112

Le nombre de passagers est ainsi passé de 15 millions en 1985, à 50 millions en 2000 pour atteindre 70 millions en 2017, faisant de Roissy l’autre poumon économique du département à côté de la plaine Saint-Denis. Le paysage urbain et la sociologie du « 93 » s’en sont trouvés considérablement modifiés. Privé de son substrat industriel et ouvrier, le communisme municipal était inéluctablement amené à péricliter. L’étude des professions d’origine des maires locaux traduit bien ce changement d’époque et le remplacement d’une sociologie par une autre. Au Blanc-Mesnil, Daniel Feurtet qui fut maire communiste jusqu’en 2008 était tôlier, le maire actuel, Thierry Meignen (LR) est chef d’entreprise. A Romainville, Robert Clément, maire PC de 1980 à 1998, était ouvrier qualifié de l’industrie chimique, son actuel successeur, François Dechy (Divers gauche) est entrepreneur social. Même schéma à Villetaneuse, où le poste d’André Boursier, maire communiste de 1977 à 1992 et chaudronnier de son état, est aujourd’hui occupé par Dieunor Excellent (Divers gauche), qui est consultant en marketing. Les professions des édiles actuels illustrent le phénomène de gentrification à l’œuvre dans certaines communes du 93, notamment celles situées à proximité de Paris, comme nous l’avons montré avec Jean-Laurent Cassely[4] avec le cas de Pantin[5], ce processus ayant lui aussi participé à la disparition de la banlieue rouge.

2 – Marx versus Mahomet

En 1981, c’est-à-dire dans la France d’avant, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd avaient publié dans leur livre L’invention de la France[6], une carte intitulée « Marx et Jésus ». Cette carte de France réalisée à l’échelle départementale, mettait en regard l’audience électorale du PC et la pratique religieuse catholique. Constatant l’absence quasi-systématique de recouvrement entre les zones de force du PC et les terres à forte empreinte catholique, les deux auteurs en concluaient : « Le communisme est moins un phénomène de lutte des classes qu’un conflit de nature métaphysique entre ceux qui croient au paradis après la mort et ceux qui croient au paradis sur terre, entre les partisans de la cité de Dieu et ceux de la cité du Soleil. Le communisme, c’est avant tout, comme la religion, un rapport à l’au-delà »[7]. On peut s’inspirer de cette grille de lecture stimulante dans notre analyse sur la situation actuelle de la Seine-Saint-Denis. À ceci près que dans la bataille pour l’hégémonie spirituelle et idéologique, le PC y est confronté à une force religieuse qui n’est plus le catholicisme mais l’islam. En clin d’œil et hommage à nos aînés, nous avons intitulé la double-carte suivante « Marx et Mahomet ».

Emmanuel Todd et Jérôme Fourquet : « La France au XXIe siècle, lutte des classes ou archipel ? » : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/emmanuel-todd-et-jerome-fourquet-la-france-au-xxie-siecle-lutte-des-classes-ou-archipel-20200313

L’influence d’un courant politique ou d’une religion s’inscrivant matériellement dans l’espace et s’exerçant notamment à partir d’une implantation physique sur le territoire, nous avons mis en regard la carte des sections du PC disposant d’un local et celle des mosquées. Une permanence politique comme une mosquée marque symboliquement un quartier ou une commune. Concrètement, elles constituent également un point de contact avec la population et offrent un cadre pour organiser des réunions et des rassemblements, au cours desquels le message de l’institution sera relayé. Plus une organisation politique ou religieuse dispose d’un maillage dense et d’une présence étoffée sur un territoire et plus son influence et son audience auprès de la population locale seront importantes. Avec 27 permanences communistes contre 82 mosquées[8], le PC est désormais nettement surclassé par l’islam pour ce qui est de la capacité à imposer l’hégémonie culturelle dans le cœur de l’ancienne banlieue rouge.

Tel un palimpseste, les paysages urbains de la Seine-Saint-Denis portent ainsi les traces des influences religieuses, idéologiques et culturelles, qui se sont succédées sur ce territoire. Avec ces églises et la Basilique de Saint-Denis, l’empreinte catholique affleure encore ponctuellement. Certains hôtels de ville imposants et quelques bâtiments publics renvoient à la mémoire des grandes heures du socialisme municipal de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Dans bon nombre de communes, l’urbanisme, le nom des rues et la survivance d’un maillage associatif et syndical, constituent, quant à eux, le legs de l’hégémonie exercée par le PC pendant plusieurs décennies.

3 – « La couche vermeille » ou les noms de rues comme traces mémorielles du communisme municipal

À l’échelle nationale, l’analyse odonymique permet d’ailleurs de dresser la carte des lieux où cette couche idéologique communiste a été déposée au cours de l’histoire. Sur la carte suivante dressée par Mathieu Garnier[9], on voit ainsi apparaître les vieux bastions des terres industrielles du Nord-Pas-de-Calais (Avion, Billy-Montigny, Méricourt…), de Lorraine (Jarny, Villerupt, …), de la Loire (La Ricamarie, Le Chambon-Feugerolles) ou du Centre (Vierzon) ; les cités cheminotes (Saint-Pierre des Corps, Fleury-les-Aubrais, Longueau, Varennes-Vauzelles, Portes-lès-Valence) ou bien encore les fiefs ouvriers de l’ouest (Gonfreville-l’Orcher, Blainville-sur-Orne, Hennebont, Lanester…) ; les vestiges du communisme périgourdin (Boulazac), limousin (Saint-Junien) ou bourbonnais (Montluçon, Domérat) ; et bien évidemment les banlieues rouges de la région lyonnaise (Vénissieux et Vaulx-en-Velin), grenobloise (Fontaine et Saint-Martin d’Hères) mais aussi et surtout franciliennes : Le Blanc-Mesnil, Villejuif, Champigny, Saint-Denis, Sartrouville, Bobigny...

Dans les communes du « 93 » où subsistent les traces de cette strate culturelle marxiste-léniniste, les nombreux commerces halals, les mosquées et salles de prières ainsi que les modes vestimentaires (niqab et jilbab pour les femmes, qamis et barbe pour les hommes) attestent, quant à eux, de la prégnance de la couche musulmane en cours de sédimentation depuis une trentaine d’années dans ce département, comme dans de nombreuses banlieues et quartiers populaires partout en France. Dans certains de ces territoires, c’est même l’idéologie islamiste radicale qui s’est enracinée. Ainsi en octobre dernier, la mosquée d’Allonnes, dans la banlieue du Mans, était fermée pour radicalisation religieuse et apologie d’actes terroristes. Cette mosquée était hébergée dans le centre interculturel Yvon Luby, espace portant le nom du maire communiste qui dirigea la ville de 1977 à 2008, et dont le buste, autre composante de cette « couche vermeille », trône sur l’esplanade située devant ce centre.

Mais l’observation des paysages de ces villes communistes ou anciennement communistes nous montre également qu’une autre couche culturelle, que nous avons appelée la « couche yankee », s’est aussi massivement déposée au point de recouvrir partiellement la vieille « couche vermeille ».

Dimanche soir, l’adieu au communisme dans le Val-de-Marne : https://www.lefigaro.fr/politique/dimanche-soir-l-adieu-au-communisme-dans-le-val-de-marne-20210701

Dans ces territoires, l’adresse d’un certain nombre de restaurants McDonalds illustre ainsi de manière hautement symbolique que nous avons changé de référentiel et que la culture américaine, jadis combattue avec force par le Parti Communiste, a désormais pignon sur rue dans l’ancienne banlieue rouge. On trouve par exemple des restaurants McDo aux adresses suivantes : rue de Stalingrad à Bobigny, avenue Stalingrad à Chevilly-Larue, Boulevard Maxime Gorki[10] à Villejuif, avenue Paul Vaillant Couturier[11] à La Courneuve, avenue Gabriel Péri[12] à Saint-Ouen, avenue Marcel Paul [13] à Gennevilliers ou bien encore avenue Salvador Allende, artère de Vitry portant le nom de ce président socialiste chilien renversé en 1973 par un coup d’état militaire soutenu par les Etats-Unis…

On rappellera que dans les années 1950, l’installation de Coca-cola sur le marché français ne se fit pas sans peine. En pleine guerre froide et alors que les communistes avaient quitté le gouvernement en 1947, le Parti Communiste s’opposa à ce que l’Humanité appela la « Coca-colonisation » et voyait dans la petite bouteille, un vecteur insidieux utilisé par les capitalistes yankees pour asseoir leur influence en France. Pour le poète communiste Aragon, le Coca-cola appartenait à la civilisation américaine qu’il appelait « Civilisation des frigidaires », frigidaires n’ayant pour lui que vocation à fournir des glaçons pour le Coca-cola[14]. Ironie de l’histoire, et signe de la victoire du « soft power » américain, c’est à Grigny, commune de l’Essonne dirigée par le PC depuis 1945, que Coca-Cola implantera en 1986, l’un de ses cinq sites de production en France, l’usine étant sise, rue Jean-Jacques Rousseau, ce nom renvoyant au vieux référentiel de la gauche hexagonale, désormais sévèrement contestée par l’enracinement de cet imaginaire américain jusque dans le cœur de la vieille banlieue rouge.

Notes :

[1] Cf La France sous nos yeux, Le Seuil, 2021

[2] En 2001, Jacques Isabet, maire communiste de Pantin, et ancien ajusteur-mécanicien à la RATP sera battu par le socialiste Bertrand Kern, cadre bancaire de son état.

[3] A proximité du Stade de France, les anciens entrepôts des EMGP (Entreprises des Magasins Généraux de Paris) accueillent le principal pôle de production télévisuelle de France.

[4] Philippe Subra « Ile-de-France : la fin de la banlieue rouge ». in Hérodote 2004/2 n°113

[5] Avec une temporalité un peu différente, les bastions communistes du Val-de-Marne et des Hauts-de-Seine sont eux-aussi touchés par une forte érosion.

[6] L’invention de la France, Atlas anthropologique et politique Gallimard, 1981

[7] Cf L’invention de la France. Atlas anthropologique et politique. Gallimard. Février 2012. P346

[8] Nous n’avons pas pris en compte les salles de prières, structures plus légères dont le rayonnement et l’influence sur l’environnement de proximité est moindre que ceux des mosquées.

[9] Cette carte a été réalisée en dénombrant pour chaque commune de France l’occurrence parmi leurs noms de rues, d’un corpus de nom se rattachement typiquement à l’imaginaire et à la culture communistes. Ce corpus comprenait les noms suivants : Lénine, Maurice Thorez, Jacques Duclos, Rol Tanguy, Rosa Luxemburg, Karl Marx, Maxime Gorki, Guy Moquet, Paul Vaillant-Couturier, Friedrich Engels, Marcel Cachin, Salvador Allende, Benoît Frachon, Robespierre, Dulcie September, Marcel Paul et Ambroise Croizat.

[10] Romancier soviétique appartenant au courant « réalisme socialiste ».

[11] Ecrivain communiste.

[12] Responsable communiste fusillé par les Allemands.

[13] Ancien élu et responsable du PC.

[14] Cité in P. Godon : « Espèce de buveur de Coca-cola ! » : quand le lobby du vin et les communistes déclaraient la guerre au soda américain ». In France info, 28/02/2019