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Sartre : splendeur et misère de l’intellectuel

jeudi 3 février 2022, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/sartre-splendeur-et-misere-de-lintellectuel/

Sartre : splendeur et misère de l’intellectuel

Par Robert Kopp

Juin 26, 2020

Sartre est mort il y a quarante ans, le 15 avril 1980. Plus de cinquante mille personnes avaient suivi le cortège au cimetière du Montparnasse. Un peu plus tard disparaissait Louis Aragon, puis Raymond Aron, puis Michel Foucault.

Nous savions que ces décès marquaient la fin d’une époque. La fin d’un monde dominé par le débat d’idées. Le rideau tombait sur cette scène où s’était imposée pendant près d’un siècle cette figure si typiquement française qu’elle n’existe dans aucun autre pays, sauf quelques exceptions qui confirment la règle : l’intellectuel.

Inutile d’ajouter « de gauche », ce serait un pléonasme. Ici encore, les exceptions ne font que confirmer la règle. L’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, avait réduit au chômage technique les derniers survivants de cette jadis glorieuse espèce. Enfin, la chute du mur faisait imploser les ultimes illusions de quelques irrédentistes. Depuis, les avis de décès et les permis d’inhumer se sont suivis à un rythme soutenu : on ne compte plus les livres, numéros spéciaux de revues et les articles consacrés à « la mort des intellectuels » (1). Le sujet est devenu un marronnier. Il est temps de prendre le contre-pied.

Le mythe de l’intellectuel français

Alors pourquoi ne pas rêver un instant, sinon de résurrection, du moins à ce mythe qu’est devenu l’intellectuel français à son apogée et se demander ce que ce mythe signifie pour nous et que cette figure pourrait encore nous dire ? L’occasion nous est donnée par la relecture du texte de trois conférences que Sartre a prononcées au Japon, en septembre et octobre 1966, et qu’il a publié tardivement, en 1972, sous le titre, Plaidoyer pour les intellectuels. Elles reparaissent aujourd’hui dans la collection « folio/essais » (Gallimard), avec une préface fort éclairante de Gérard Noiriel.

« C’était l’époque du grand combat contre l’impérialisme et le colonialisme, contre le capitalisme et la société bourgeoise. »

La date septembre-octobre 1966 – a son importance. Sartre est au faîte de sa gloire. Depuis la Libération, le père de l’existentialisme et de la littérature engagée a bataillé sur tous les fronts : guerre d’Indochine, guerre d’Algérie, guerre du Vietnam. C’était l’époque du grand combat contre l’impérialisme et le colonialisme, contre le capitalisme et la société bourgeoise. Du compagnonnage de route avec le PC, plus ou moins inconditionnel jusqu’en 1956. Sartre se sert de tous les genres : essais philosophiques, théâtres, romans, conférences. Il tire tous les registres : tracts, pétitions, rassemblements, manifestations. Pas de jours sans que son nom ne défraie la chronique. Et le refus du prix Nobel, en 1964, ne fait qu’accroître encore sa notoriété.

Pourtant, son règne et son magistère commencent à être contestés, à commencer par tous ceux pour qui ce n’est pas l’histoire qui fournit la meilleure approche pour la compréhension des phénomènes sociaux. Ainsi par les structuralistes, dans le sens large. Dès 1960, Tel Quel se détourne de la littérature engagée et, en 1962, Claude Lévi-Strauss, dans La Pensée sauvage, se livre à une critique en règle de la philosophie existentialiste. Cette dernière n’est pas moins sévèrement mise en cause par Michel Foucault, dont Les Mots et les choses paraît au mois d’avril 1966, qui est aussi le moment de Critique et vérité de Roland Barthes, la réponse aux attaques lancées contre lui par l’historien du théâtre Raymond Picard.

« Véritable défense et illustration de cette figure de l’intellectuel telle qu’il l’a incarnée pendant vingt ans, ces conférences données au Japon sont aussi un chant du cygne »

Enfin, la contestation vient des camarades marxistes eux-mêmes, du côté de Louis Althusser, entre autres, qui propose une nouvelle lecture des textes canoniques. À ces différentes mises en cause, toutes caractérisées par « le refus de l’histoire », Sartre se sent finalement obligé de répondre. Il le fait dans un grand entretien avec Bernard Pingaud, qui paraît dans la revue L’Arc pendant qu’il est avec Simone de Beauvoir au Japon. Il le fait aussi, indirectement, par les trois conférences qu’il prononce dans l’Empire du Soleil levant. Véritable défense et illustration de cette figure de l’intellectuel telle qu’il l’a incarnée pendant vingt ans, ces conférences sont aussi un chant du cygne. Sartre les publie six ans plus tard seulement, bien après mai 68, à un moment où il sait que cette figure est devenue historique (2).

Sartre et Beauvoir au Japon : le rayonnement de la pensée française

Alors qu’au milieu des années soixante, en France, les critiques se font de plus en plus véhémentes et de plus en plus nombreuses, l’accueil réservé à Sartre et à Beauvoir au Japon est proprement triomphal.

Chacune des conférences de Sartre était d’ailleurs précédée d’une conférence de Simone de Beauvoir (sur la situation de la femme, sur la femme et la création, sur son expérience d’écrivain). Grâce aux mémoires d’Asabuki Tomiko, qui a accompagné les philosophes durant tout leur séjour, nous savons que non seulement tous deux ont minutieusement préparé leur voyage pendant tout l’été, mais aussi que le succès de leurs interventions publiques dépassait tout ce que l’on pouvait alors et peut encore aujourd’hui imaginer (3).

« Pour la deuxième conférence, deux mille places avaient été tirées au sort parmi les plus de trente mille demandes. Des audiences que plus aucun philosophe français n’a connu depuis. »

La première conférence, prononcée à l’université de Keio, à Tokyo, eut lieu dans une salle où s’étaient entassées huit cents personnes ; elle fut retransmise sur plusieurs écrans dans pas moins de douze salles voisines, permettant ainsi à six mille auditeurs de la suivre en direct. Pour la deuxième conférence, deux mille places avaient été tirées au sort parmi les plus de trente mille demandes. Des audiences que plus aucun philosophe français n’a connu depuis. Sans parler des centaines d’articles de presse qui couvraient la tournée de ceux que l’on surnommait les « Beatles du savoir ». Le rayonnement de la pensée française dans le monde était alors à son apogée. Lointaine héritière des Lumières, cette pensée était à la fois universaliste et universelle.

Ce rayonnement n’est pas sans rapport avec la nature et le statut de cette figure que Sartre définissait alors comme l’« intellectuel total », écrivain, philosophe, journaliste, militant. Au départ, un « technicien du savoir » qui, grâce à la légitimité et à la notoriété – donc à l’autorité au sens ancien d’auctoritas – qu’il a acquises dans le domaine de sa spécialité – science, médecine, littérature –, « se mêle de ce qui ne le regarde pas et qui prétend contester l’ensemble des vérités reçues et des conduites qui s’en inspirent ».

L’intellectuel « total »

Cette définition, Sartre en cherche l’origine dans l’affaire Dreyfus et, par-delà, dans les combats de Voltaire dans l’affaire Calas, l’affaire Sirven ou celle du chevalier de La Barre. Contrairement au savant qui ne sort pas de son champ de compétences et pour qui l’appartenance aux classes dirigeantes ne pose pas problème, l’intellectuel critique a déserté son milieu pour intervenir dans l’arène publique ; il est constamment en porte-à-faux, car il s’est éloigné de sa classe d’origine tout en restant suspect aux dominés qu’il prétend défendre. D’où cette « conscience malheureuse » qui caractérise, selon une terminologie empruntée à Hegel, l’intellectuel sartrien.

Après avoir donné une définition de l’intellectuel, Sartre précise sa fonction, qui est de dévoiler les contradictions dans lesquelles il se débat, car ce sont les contradictions de la société tout entière. « L’intellectuel, par sa contradiction propre – qui devient sa fonction – est poussé à faire pour lui-même et, en conséquence, pour tous la prise de conscience. […] D’une certaine manière, il se fait le gardien des fins fondamentales (émancipation, universalisation donc humanisation de l’homme). » Et par un effort d’autocritique constante, il devient « le gardien de la démocratie ».

« L’intellectuel, c’est celui « qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », mais échappe à la contradiction grâce à l’autorité qu’il a acquise dans son domaine de compétence »

Certes, Sartre a lui-même dénoncé plus tard l’impuissance inhérente à cette position et s’est voulu, après avoir été un « intellectuel de gauche », un « intellectuel gauchiste », joignant l’action militante au verbe, allant jusqu’à vendre à la criée La Cause du peuple ou Libération. Une démarche dont la naïveté fait peut-être sourire aujourd’hui, mais qui témoigne d’une indéniable volonté de mettre ses actes en conformité avec ses paroles. Une volonté d’honnêteté intellectuelle qui vaut qu’on y réfléchisse.

La troisième conférence essaie de répondre à la question « l’écrivain est-il un intellectuel ? ». Car, après tout, il semble échapper à la contradiction qui est celle du médecin ou du savant entre savoir pratique et idéologie, et qui caractérise l’intellectuel, c’est-à-dire celui « qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », mais grâce à l’autorité qu’il a acquise dans son domaine de compétence. Une condition que remplissent bien peu de ceux qui prennent la parole aujourd’hui.

Or, l’écrivain, celui qui vient après le naturalisme et le symbolisme, n’est plus celui « qui a quelque chose à dire », mais qui se heurte à la matérialité du langage. C’est celui qui nous parle, avec Jean Genet, des « brûlantes amours de la sentinelle et du mannequin », et ceci dans des termes glissant si subtilement sur les genres qu’ils rendent d’avance vaine toute essentialisation du masculin et du féminin en matière de langage. Si l’écrivant, selon la terminologie de Roland Barthes, se sert du langage pour transmettre des informations, l’écrivain se sert du langage « comme non-signifiant ou comme désinformation », « c’est un artisan qui produit un certain objet verbal par un travail sur la matérialité des mots, en prenant pour moyen les significations et le non-signifiant pour fin ».

« Aujourd’hui, on en vient à se plaindre non pas de l’absence d’intellectuels, mais d’un trop-plein de personnages qui jouent à l’intellectuel. »

Pas plus que quiconque, l’écrivain n’échappe à son insertion dans le monde et ses écrits ont évidemment deux faces complémentaires : la singularité historique et l’universalité des visées (ou l’inverse). « Un livre, c’est nécessairement une partie du monde à travers laquelle la totalité du monde se manifeste sans jamais, pour autant, se dévoiler. » Son sujet, « c’est l’unité du monde sans cesse remise en question par le double mouvement de l’intériorisation et de l’extériorisation ». C’est ainsi que Sartre définit l’écrivain, en pensant bien entendu à lui-même, comme un « intellectuel par essence ».

Sans doute la figure de l’intellectuel français, de Zola à Sartre, appartient-elle à l’histoire. Elle n’en a pas moins marqué profondément et durablement cette histoire, et ceci à un point tel qu’aujourd’hui, on en vient à se plaindre non pas de l’absence d’intellectuels mais d’un trop plein de personnages qui jouent à l’intellectuel. Les métamorphoses sont infinies, partout nous avons de la petite monnaie d’intellectuel, des pages « Débats » des quotidiens ou des hebdomadaires jusqu’aux TED-Talks consultables en ligne.

À relire les pages de Sartre, nous mesurons, hélas ! la distance parcourue… Il n’empêche que les Lumières ne se sont pas éteintes, même réduites à l’état de veilleuses, elles sont appelées à redevenir des vigilances.

Illustration : @Wikimedia Commons.

1 Limitons-nous à deux exemples récents qui ont suscité quelques discussions : Perry Anderson, La Pensée tiède. Un regard sur la culture française, suivi de La Pensée réchauffée, réponse de Pierre Nora, Seuil, 2005 ; Shlomo Sands, La Fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, La Découverte, 2016.
2 Pour mieux comprendre La Naissance du phénomène Sartre, on se reportera aux différentes contributions – de Michel Contat, Denis Hollier, Daniel Lindberg, Pascal Ory, Michel Winock, parmi d’autres, – réunies sous ce titre par Ingrid Galster, Seuil, 2001, elles sont issues d’un colloque qui s’est tenu à l’Université catholique d’Eichstädt, en Bavière, en 1997.
3 Asabuki Tomiko, Vingt-huit jours au Japon avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Beauvoir et les femmes japonaises (18 septembre – 16 octobre 1966), L’Asiathèque – Maison des langues du monde, 1996.