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Des révolutionnaires invisibles : les femmes algériennes et l’organisation de la Section des femmes du FLN en France métropolitaine

jeudi 3 février 2022, par siawi3

Source : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2012-4-page-164.htm

Des révolutionnaires invisibles : les femmes algériennes et l’organisation de la Section des femmes du FLN en France métropolitaine

Neil MacMaster

Dans Revue d’histoire moderne & contemporaine 2012/4 (n° 59-4), pages 164 à 190

Danièle Amrane-Minne, pionnière de l’histoire des femmes algériennes pendant la Guerre d’indépendance, observait en 1994 que l’on ne savait que très peu de choses du rôle des militantes algériennes en France [1]

Près de vingt ans plus tard, ce commentaire est toujours d’actualité, car un ensemble complexe de facteurs a contribué à rendre les femmes de la Fédération de France du FLN largement invisibles. Les femmes algériennes étaient relativement peu nombreuses en France métropolitaine, eu égard au modèle dominant du travailleur immigré célibataire masculin. En tant que mères de familles nombreuses vivant dans les taudis et les bidonvilles isolés des banlieues industrielles, elles étaient aussi en général marginalisées dans l’espace [2]

À plus de 90 % analphabètes, elles n’ont laissé que peu de documents, et elles restèrent sans voix, politiquement et culturellement marginalisées après l’Indépendance. Les médias dans leur ensemble, encouragés par la propagande du FLN, se sont concentrés principalement sur les combattantes héroïques (fidayate) des réseaux terroristes de la Casbah ou du maquis du djebel, oblitérant ainsi davantage encore le rôle des militantes en France [3]

L’intérêt récent et croissant des historiens pour l’action des femmes pendant la Guerre d’indépendance s’est aussi concentré sur le terrain de l’Algérie coloniale plutôt que sur celui de la France métropolitaine [4]

Les témoignages de ceux qui participèrent aux activités du FLN en France, qu’ils fussent nationalistes algériens ou porteurs de valises européens, nous apprennent aussi peu de choses sur les femmes algériennes, réduites à une présence fragmentaire ou fantomatique. Les mémoires des cadres dirigeants de la Fédération de France, tels Ali Haroun, Mohamed Lebjaoui et Omar Boudaoud, présentent l’image d’un univers fondamentalement masculin d’opérations clandestines dangereuses [5]

L’intérêt des médias pour le rôle « romantique » des porteuses de valises européennes a aussi servi, involontairement, à effacer les femmes algériennes du tableau [6]

Composé de cinq hommes, le Comité fédéral contrôlait la Fédération de France du FLN et préférait le plus souvent recruter comme agents de liaison des femmes européennes, dont beaucoup étaient étudiantes ou mariées à des Algériens, et ce pour des raisons tout à fait pragmatiques : elles pouvaient plus facilement échapper à l’attention de la police ou du public que des femmes à l’apparence ou l’accent nord-africain [7]

Les services de renseignement français, qui étaient en général bien informés sur le FLN, confirmaient cet état de fait au début de 1958 :

« En métropole aucun fait précis ne permet de supposer que les femmes musulmanes, d’ailleurs peu nombreuses, participent d’une manière quelconque à l’action séparatiste. Par contre des Européennes vivant en concubinage avec des musulmans sont fréquemment mêlées aux activités séparatistes en particulier dans le domaine du trafic d’armes. À ce titre, elles doivent faire l’objet d’une surveillance spéciale » [8]

Cet article s’attelle à corriger cette image, à la lumière de nouvelles preuves archivistiques, en avançant que les femmes algériennes jouèrent en fait un rôle significatif dans la lutte nationaliste sur le terrain métropolitain. En 1961-1962, la Fédération de France du FLN organisa une large « Section des femmes » qui s’étendait à Paris et sa banlieue, ainsi qu’aux principaux centres urbains et industriels où existait une implantation algérienne [9]

L’existence de cette organisation est restée jusqu’à maintenant largement inconnue. Bien que la Section des femmes n’ait connu qu’une brève durée d’existence, de l’été 1961 jusqu’à août 1962, soit une courte année, elle offre un point de vue inédit sur le monde disparu des militantes algériennes en France et sur une campagne, unique en son genre, qui visait à mettre l’émancipation des femmes au cœur du programme révolutionnaire destiné à construire, dans un avenir proche, la société de l’après-indépendance. Rompant avec la perception dominante qui réduisait les femmes à un rôle purement instrumental, celles-ci n’étant que de simples agents recevant et exécutant les ordres des hommes, la Section proposa un programme plus radical. Nombreux étaient ceux qui, parmi les nationalistes les plus conservateurs, en étaient arrivés à accepter que, dans cette lutte à mort, les femmes dussent rompre temporairement avec les conventions de ségrégation de genre, le port du voile et le patriarcat, pour s’acquitter de missions en tant que conductrices, agents et fidayate. Cette acceptation était fondée sur la supposition tacite que l’ordre « naturel » serait restauré une fois l’Indépendance gagnée. Les femmes de la Section, cependant, souhaitaient une transformation radicale et durable de l’ordre social et politique postcolonial [10]

LES TEMPS MODERNES, LE « PROJET D’UN PLAN » ET LA GENÈSE DE LA SECTION DES FEMMES, 1960-1961

La force motrice derrière la création de la Section était l’équipe formée par les époux Salima et Rabah Bouaziz [11]

Rabah, un intellectuel marxiste largement autodidacte, avait depuis longtemps nourri un intérêt pour le rôle des femmes dans les mouvements révolutionnaires en Union soviétique, au Vietnam et à Cuba ; il reconnaissait que « la mobilisation et l’émancipation des femmes étaient indispensables pour construire une nation moderne » [12]

À partir du début de 1960, Rabah et Salima Bouaziz, dans des conditions de clandestinité extraordinairement difficiles, commencèrent à préparer une importante étude sociologique sur l’impact destructif du colonialisme sur la famille algérienne qui fut publiée par la suite dans Les Temps Modernes en juin 1961 sous le titre L’aliénation colonialiste et la résistance de la famille algérienne, et sous la forme d’un livre en août chez Nils Andersson à Lausanne [13]

Bien que le Comité fédéral fût basé en Allemagne de l’Ouest à partir du début de 1958 (pour des raisons de sécurité), les Bouaziz passaient fréquemment la frontière française et vécurent à Paris pendant des périodes assez longues, mais en se déplaçant constamment d’une cache à une autre [14]

Ils étaient en contact étroit avec les intellectuels et les artistes de la rive gauche qui fournissaient au FLN un appui à la fois public et en sous-main : parmi eux Jean-Paul Sartre, Francis Jeanson, Simone de Beauvoir, Hélène Cuénat, André Masson et Jacques Lacan ; et le manuscrit de L’aliénation colonialiste fut lu, approuvé et publié par le duo Sartre-Jeanson dans Les Temps Modernes.

Les Bouaziz, comme beaucoup dans ces cercles parisiens, furent grandement influencés par L’an V de la révolution algérienne de Franz Fanon, qui avait aussi été publié dans Les Temps Modernes et en livre à la fin de 1959 [15]

Dans cet ouvrage idéaliste et romantique, Fanon non seulement soulignait comment les jeunes fidayate avaient bouleversé les rôles genrés traditionnels dans la Casbah souterraine, mais laissait aussi entendre, quoiqu’en termes souvent vagues, que la révolution algérienne était porteuse à plus long terme d’une transformation radicale de la famille et de « la naissance d’une nouvelle femme » [16]

Bien que L’aliénation colonialiste portât des traces claires de l’influence de Fanon, l’ouvrage ouvrait aussi une perspective nouvelle sur le potentiel révolutionnaire des femmes algériennes dans le contexte particulier de la communauté émigrée. Bien que présentant l’immigration de travail comme un trait destructeur du système colonial, le livre reconnaissait aussi qu’elle avait produit des conditions exceptionnelles favorisant la naissance du nationalisme algérien dans la France de l’entre-deux-guerres, lorsqu’un prolétariat d’origine paysanne entra en contact avec la société industrielle moderne, le syndicalisme et le communisme. La tendance alors récente à la migration des femmes et au regroupement familial signifiait que les femmes algériennes, à leur tour, passaient par un processus similaire de radicalisation et de prise de conscience politique au contact de la société française. Pour les Bouaziz, il s’agissait là d’une opportunité à ne pas gâcher et, défendaient-ils, le FLN, qui avait eu tendance à ignorer les femmes, avait un besoin urgent de s’attaquer à la question de leur intégration complète au sein de l’organisation, de leur éducation, et de leur formation politique et professionnelle afin de préparer l’indépendance. « L’Algérienne ne peut se cantonner uniquement dans son rôle de mère de famille, de compagne pour son époux », puisque les femmes avaient leurs propres « revendications légitimes » [17]

En 1960, l’idée de préparer un ordre de l’après-indépendance semblait à propos, puisqu’on pouvait entrevoir la fin de la guerre après que de Gaulle eut accepté le principe de l’autodétermination, le 16 septembre 1959. Soutenu par Abdelkrim Souici, Rabah Bouaziz tenta initialement de persuader le Comité fédéral, entièrement composé d’hommes, de la nécessité d’une organisation féminine. Omar Boudaoud et Ali Haroun rejetèrent cette idée : selon eux, une telle organisation n’était pas nécessaire dans la mesure où les femmes algériennes jouaient déjà un rôle majeur au sein du FLN et qu’une structure séparée introduirait un principe de division en contradiction avec l’unité révolutionnaire [18]

Par la suite cependant, probablement vers la fin de 1960, Rabah Bouaziz l’emporta, après avoir présenté son Projet d’un plan pour l’organisation des femmes en France, dûment argumenté, qui servit de modèle pour l’organisation de la nouvelle Section [19]

Le Projet observait que les femmes algériennes, qui représentaient 20000 des 330000 migrants, en 1959, étaient confrontées à des problèmes d’adaptation à la vie en France particulièrement difficiles, étant « beaucoup plus dépaysée[s] que l’homme Algérien parce que le changement des conditions de vie est beaucoup plus brutal pour elle[s] ». À la différence des hommes qui, par leur travail, avaient des contacts avec d’autres Algériens et avec des réseaux socio-politiques, les femmes n’avaient que peu d’éducation ou de formation professionnelle, un très faible taux d’activité, et, ayant la charge de nombreux enfants, elles étaient incapables d’échapper « à la routine abrutissante du ménage et de l’isolement social ». Cependant, le Projet insistait sur le fait que les femmes, en dépit de ces désavantages, jouaient un rôle de plus en plus dynamique et important dans la lutte pour la libération. Bien que dépourvue de salaire, la majorité des femmes se privait et épargnait pour faire des dons au FLN, alors que l’Organisation politique (OP) demandait à des centaines de militantes de s’acquitter de tâches diverses :

« hébergement de militants, liaison, transport, surveillance, renseignements, boîte aux lettres, … Elles s’occupent également de certaines tâches sociales du CSD [Comité de soutien aux détenus] : envoi de mandats, de lettres et de colis aux détenus, secours à leur famille. Des jeunes filles et des femmes participent aux actions armées : pose de bombes, récupération des armes après l’attaque, évacuation et soins des blessés ».

En s’acquittant de ces tâches, les femmes avaient fait la preuve de leurs compétences, de leur courage et de leur aptitude à respecter les règles de la clandestinité, faisant ainsi mentir les stéréotypes masculins les tenant pour inaptes à ce type de travail et les représentant comme un danger réel, en raison de leur nature instable et de leur penchant pour « les commérages » et autres bavardages. Le Projet affirmait qu’en dépit de ces conditions difficiles, les femmes avaient commencé à développer une conscience politique de la lutte révolutionnaire : par exemple, les interactions avec des femmes venues d’autres régions d’Algérie contribuaient à faire reculer le régionalisme et à créer un fort sentiment d’unité dans la diversité, d’une identité nationale, qui avait jusque-là été faible au sein des populations paysannes issues de communautés rurales isolées de type clanique.

Cependant, le Projet proclamait que les structures existantes du FLN, dominées par les hommes, bridaient le potentiel considérable des femmes et leur pleine contribution à la libération. Le rapport soulignait avec force l’importance, en matière d’éducation et de politisation, des cellules ou des groupes de bases dans l’organisation pyramidale du FLN, ces indispensables réunions hebdomadaires de militants ou de « sympathisants » locaux, qui étaient obligatoires pour les hommes mais dont les femmes étaient exclues. Dans les cellules locales, les hommes avaient la possibilité d’échanger des idées et des nouvelles, de débattre et de répondre à des directives ou à des événements récents, et de participer à une culture politique dynamique qui renforçait leur confiance en eux-mêmes et leur sens d’un engagement total, en bref, « la meilleure école de militantisme ainsi que de formation politique et d’éducation générale ». Même le militant de base avait à rédiger ou à présenter oralement des rapports, un processus qui stimulait son éducation et demandait « de sa part un effort de concentration d’appréciations, d’analyse, donc de réflexion sérieuse ». Les militants pouvaient aussi recevoir une instruction plus poussée et une formation idéologique à l’école des cadres du FLN en Allemagne, éducation qui était essentielle pour la lutte immédiate ainsi que pour « l’avenir de la classe ouvrière dans l’Algérie indépendante ». L’organisation pyramidale et hautement structurée du FLN lui permettait d’identifier et de veiller au développement des militants au niveau local, de les promouvoir à des postes de responsabilité plus importants, et d’utiliser pleinement leurs aptitudes et compétences.

Par contraste, les femmes algériennes, qui constituaient la moitié la plus isolée et analphabète de la communauté nationale, étaient radicalement exclues : « La masse des Algériennes émigrés [sic] n’est pas organisée et structurée : à notre connaissance, aucune cellule de femme n’existe ; aucune femme n’est membre d’une cellule ». Certainement, le FLN utilisait les femmes, mais il ne le faisait que de façon instrumentale, pour exécuter des tâches concrètes sur ordres des hommes, ordres qu’il fallait exécuter sans discussion ou explication. Un nombre croissant de femmes algériennes devenaient hautement politisées et engagées dans des tâches importantes, mais elles ressentaient en même temps de la frustration et de l’amertume vis-à-vis de leur exclusion et du fait que « faute d’être canalisés, organisés, stimulés, orientés, [leurs] efforts [étaient] souvent gaspillés ». Parce que les femmes étaient réduites à n’être que de simples « auxiliaires exécutantes », leurs capacités étaient largement sous-exploitées, une faute qui avait des conséquences énormes, non pas seulement pour la lutte immédiate, mais pour la question plus large du rôle des femmes dans la future société indépendante. En filigrane du Projet se trouvait un message destiné aux « frères », les appelant à éviter de commettre l’erreur de bloquer le progrès des femmes, sous peine de renforcer l’oppression d’origine coloniale et de valider la propagande de l’ennemi et ses stéréotypes orientalistes qui représentaient le mouvement nationaliste comme répressif à l’égard des femmes.

L’ORGANISATION DUSEAU

Au sommet de la hiérarchie pyramidale de l’Organisation politique (OP), le Comité fédéral avait une longue expérience d’organisation de la Fédération qui divisait la France en sept régions (wilayas) et suivait un échelonnement de niveaux qui descendaient jusqu’aux groupes locaux (15 à 20 membres) et aux cellules (3 à 5 membres) [20]

L’organisation de la nouvelle Section des femmes suivit ces mêmes lignes, à cette différence près qu’il ne devait y avoir que trois régions et que, étant donné le nombre bien plus faible de femmes sur le terrain, la structure locale se trouvait simplifiée [21]

Salima Bouaziz, qui se vit confier la tâche de constituer la nouvelle Section, parvint à lancer le projet en contactant un nombre de militantes déjà bien connues du Comité fédéral en tant que membres de l’Organisation spéciale (OS) clandestine : des femmes qui avaient déjà exécuté des missions par le passé comme agents de liaison et avaient démontré « la profondeur de leur conviction patriotique, leur dynamisme, leur courage politique… Elles [étaient] en général plus audacieuses, plus vives, plus débrouillardes parce que déjà rodées par l’action dans la clandestinité » [22]

Ces militantes (« responsables ») furent soigneusement sélectionnées, et se virent confier une zone définie de Paris ou de la province. Elles avaient alors à prendre contact avec des femmes algériennes pour les former en groupes d’environ dix membres. Après avoir nommé une chef de groupe, elles devaient enchaîner ensuite la création d’autres cellules de façon à ce que le réseau puisse rapidement s’étendre en tache d’huile [23]

Zahra Benbournane (alias « Jacqueline »), fille d’un mineur kabyle née en 1943 à Alès dans les Cévennes, dans une famille comptant douze enfants, était un exemple typique de ces organisatrices. En 1957, sa mère et son frère étaient actifs au sein du FLN, et Zahra fut recrutée à l’âge de quatorze ans en tant qu’agent de liaison dans la région, en raison de sa maîtrise du français et du fait qu’elle pouvait passer pour européenne [24]

Peu de temps après, elle fut recrutée au sein de l’OS et envoyée à Paris comme agent, changeant fréquemment d’adresse et vivant une existence isolée dans la plus grande clandestinité. Au cours de l’année 1961, elle fut contactée par les Bouaziz et se rendit en Allemagne pendant deux à trois mois pour recevoir des instructions directes sur la future Section. Elle retourna ensuite à Paris où elle commença à organiser le premier groupe dans la banlieue nord-est autour de Drancy, peu de temps avant les manifestations et le massacre du 17 octobre 1961 [25]

Après une phase initiale de consolidation à Paris, le plan des Bouaziz était d’étendre le réseau en province en utilisant des militantes locales ou en envoyant des agents de Paris en mission, dont Zahra qui aida à organiser sa région d’origine entre Alès et Marseille [26]

Jusqu’aux accords d’Évian de mars 1962, la formation des groupes fut lente et difficile à cause de la répression extrême menée par les forces de police et du maintien dans la clandestinité durant cette phase préliminaire. Cependant, entre le cessez-le-feu et l’indépendance finale du 5 juillet 1962, le réseau s’étendit rapidement aux principales régions urbaines et industrielles françaises, de Mulhouse, Strasbourg, Roubaix et Thionville dans le nord, à Valence, Grenoble, Lyon et Marseille dans le sud. Les archives ne nous permettent pas d’établir un compte exact du nombre de militantes dans la Section, mais, en août 1962, Salima Bouaziz donnait le nombre de 205 « militantes » pour Paris et sa région, et de 60 pour Marseille, un chiffre qui inclut probablement les chefs ou les membres les plus engagées, plutôt que les centaines d’« adhérentes » qui assistaient aux réunions de groupes pour y recevoir des cours d’alphabétisation, une formation aux soins et une éducation politique [27]

Un aspect significatif de l’organisation était la grande différence d’âge, d’éducation et de statut marital entre les chefs de groupe et la masse de femmes qu’elles cherchaient à politiser et éduquer. Il était essentiel que les « responsables » clés – puisque c’était parmi elles que les agents clandestins de l’OS étaient souvent recrutés – soient raisonnablement alphabétisées et capables d’écrire des rapports cohérents, possèdent des qualités de meneuses et ne soient pas outre mesure surchargées de responsabilités familiales, de façon à pouvoir s’engager à plein temps dans la lutte. La majorité des chefs étaient remarquablement jeunes et, soit appartenaient à la minuscule minorité d’étudiantes qui avaient reçu une éducation secondaire et supérieure en Algérie, soit étaient nées ou avaient été éduquées en France au moins jusqu’au niveau du certificat d’études primaires (CEP) et étaient intégrées au mode de vie urbain français. Par contraste, la majorité des « adhérentes », dont beaucoup étaient récemment arrivées des régions pauvres de l’intérieur des terres algériennes, parlaient principalement l’arabe ou le dialecte berbère, étaient analphabètes, relativement âgées, et mariées avec deux ou trois enfants ou plus. Les archives contiennent une liste détaillée de trois des cinq groupes établis par Akila Abdelmoumene dans la banlieue parisienne de Noisy-le-Sec. Deux jeunes militantes, âgées de 18 ans, dirigeaient des groupes dont l’âge moyen était de 34 ans, tandis qu’une troisième, âgée de 19 ans, supervisait dix membres dont l’âge moyen était de 37 ans. Seules ces trois jeunes chefs avaient reçu une éducation, décrite comme « moyenne » ou de niveau CEP [28]

Le profil de vingt autres chefs de groupe pour lesquelles nous avons des données indique qu’un nombre relativement élevé était employé sous une forme ou une autre (ouvrières, infirmières, secrétaires) ou avait reçu une éducation avancée. Par contraste, les adhérentes plus âgées, mariées et sans éducation, étaient très rarement employées et étaient complètement occupées par la charge de quatre, cinq enfants ou plus ; elles étaient aussi relativement ségréguées spatialement et socialement isolées du reste de la population française.

Si en termes généraux, la communauté algérienne fit preuve d’une remarquable unité dans son but de soutenir la lutte pour l’indépendance dans des conditions particulièrement défavorables et dangereuses, les rapports envoyés à Salima Bouaziz révèlent les difficultés que rencontrèrent les chefs de groupe pour mobiliser les femmes. Surchargées par de nombreux bébés et enfants en bas âge, et dans de nombreux cas enceintes, en mauvaise santé et usées par leurs lourdes tâches domestiques dans des conditions de logement difficiles (bidonvilles), bien des femmes étaient réticentes à l’idée de participer à des réunions hebdomadaires ou ne pouvaient pas organiser les gardes d’enfants nécessaires [29]

Certaines éprouvaient aussi du ressentiment à l’égard des adolescentes qui s’engageaient pour la cause puisqu’elles dépendaient de leur aide pour les tâches domestiques. C’est pour ces raisons que l’organisation discutait fréquemment des équipements en crèches comme étant l’un des buts du futur ordre indépendant, qui permettrait aux femmes d’atteindre leur potentiel complet et le droit à l’éducation, à la formation et à l’emploi.

Dans quelques cas, certaines femmes firent preuve d’une franche hostilité vis-à-vis du recrutement, comme cette femme d’Argenteuil qui aurait déclaré que « si jamais on retourne la voie [sic] qu’elle nous torderait [sic] le cou » [30]

Cependant, une telle opposition directe était rare, puisque le FLN exerçait un formidable pouvoir disciplinaire et que les femmes mécontentes préféraient se cacher derrière leurs maris, les gardiens masculins naturels et les représentants des intérêts familiaux dans le monde extérieur.

La question du machisme nous amène au cœur de ce qui constituait peut-être le problème le plus fondamental pour la libération des femmes algériennes, durant et après la Guerre d’indépendance. On ne saurait exagérer la force des valeurs algériennes concernant la subordination des femmes à l’autorité masculine, une subordination enracinée dans les structures culturelles, religieuses et légales de la société maghrébine [31]

Les maris, les oncles et les frères qui s’opposaient à l’engagement de leurs parentes dans quelque forme d’activisme que ce soit étaient eux-mêmes, dans de nombreux cas, très engagés au sein du FLN, signe que les idées progressistes sur les femmes avaient peu pénétré l’organisation. Le cas de Baouz Tassadit est caractéristique. Âgée de 18 ans et chef très engagée d’un groupe d’Alès, elle racontait comment son père et son frère, quoique militants du FLN, avaient après son CEP mis un frein à ses études et à son intérêt grandissant pour la cause nationaliste et empêchèrent son recrutement par le FLN en février 1960 [32]

Pour une adolescente ou une femme mariée, être vue seule et sans contrôle dans les espaces publics était considéré comme une cause potentielle de déshonneur et de scandale : on connaît l’exemple d’une femme qui manqua une réunion de groupe parce que son beau-frère, « ne lui a[vait] pas donné l’autorisation de venir en réunion pour le motif […] qu’elle devait passer devant un café musulman » [33]

Dans un rapport daté du 23 novembre 1961, une dirigeante raconte par le détail une âpre dispute avec une femme qui refusait de se rendre aux réunions tenues à Drancy car elle avait des enfants dont elle devait s’occuper, et parce que son mari, un cadre intermédiaire du FLN, « ma dit que les femmes ne sont pas courageuse comme les homme et quante Elles se font arrêter Elle vende tous et en plus elle s’engage avec les Arki [sic] ». En dépit des menaces de violence du mari, l’organisatrice était tout à fait prête à faire face à ce frère,

« pour lui dire que je suis venus voir sa femme pour notre travail et non pour la détourner de son foyer ni pour lui avoir proposé de faire les boulevards. Mais seulement pour qu’elle face sont devoir comme les autres sœurs car l’organisation féminine est indispensable pour le présent et l’avenir de notre pays et aussi pour le bien de nous tous, donc se frère ne devrait pas bouré le crâne de sa femme de bétise en traitant les femmes d’inférieure Mais plutôt en leurs égal [sic] ».

Les militantes de base de la Section en vinrent rapidement à reconnaître que la Fédération devait mettre en œuvre une campagne pour promouvoir l’émancipation aussi bien auprès des femmes que des hommes, puisque, comme le notait un rapport de novembre 1961, « si les hommes nous mettent les bâtons dans les roues nous pourrons jamais arriver à faire l’organisation féminine ». C’était là soulever le problème à long terme de l’éducation des hommes comme des femmes, mais aussi le problème plus immédiat de la discipline révolutionnaire. La question épineuse était : au nom de quelle autorité les femmes pouvaient-elles être requises ou, si nécessaire, obligées, à participer aux activités de la Section ? Pendant toute la guerre, le FLN maintint sa revendication, souvent par le moyen d’une discipline féroce, d’être le seul représentant légitime et la seule voix du peuple algérien, une revendication de parti unique qui nécessitait l’élimination par les armes du MNA messaliste, et le droit virtuel, en tant que gouvernement provisoire, de lever des « impôts » sur la population [34]

Quand les organisatrices de groupes étaient confrontées à des récalcitrantes qui, très souvent, se cachaient derrière le prétexte de l’opposition de leurs maris, une de leurs réponses était de transmettre l’affaire aux « frères », la hiérarchie entièrement masculine, pour qu’ils agissent [35]

En effet, l’OP avait exercé depuis 1959 au moins, par le biais des Comités de justice, un contrôle strict sur toutes les affaires ayant trait au droit de la famille, dont la célébration officielle des mariages, les divorces, les héritages, les disputes au sein des couples et les affaires de mœurs, en se réservant le droit d’imposer des amendes et, si nécessaire, des formes plus sévères de discipline [36]

Une copie d’un manuel détaillé du FLN sur le mariage, saisie par la police à la fin de 1959, indique que les Comités mettaient en œuvre une politique libérale qui établissait que les époux devaient tous deux consentir au mariage, que leur union devait être fondée sur une affection mutuelle plutôt que dictée par un arrangement entre parents, et imposait des mesures sévères à l’encontre des violences domestiques [37]

Cette approche suggère que l’attitude à l’égard des droits des femmes au sein de la hiérarchie exclusivement masculine de l’OP variait grandement d’un individu ou d’une localité à l’autre, allant du progressisme à la misogynie. Le Comité fédéral, pour des raisons qui restent obscures, éprouvait des difficultés à envoyer des instructions sur la nouvelle organisation des femmes ou à les faire accepter dans certaines régions [38]

De façon répétée, les chefs locales de la Section rapportaient des cas où on les empêchait d’établir de nouveaux groupes car les militants de la hiérarchie masculine prétextaient qu’ils n’avaient jamais reçu d’instructions concernant cette nouvelle organisation. Un problème similaire se manifesta à Lyon lorsque des femmes de la Section essayèrent d’établir une liaison avec une militante d’un syndicat, l’Amicale générale des travailleurs algériens (AGTA), qui réagit de façon hostile, prétendant que seule l’AGTA était habilitée à organiser les femmes algériennes, et demandant des preuves de leur affiliation avec le FLN, « [nous tenant] des propos violents… [et] elle nous a pratiquement mises à la porte » [39]

La Section aurait sans doute pu faire de très rapides progrès en province après le cessez-le-feu de mars 1962 et une fois les contraintes de la clandestinité disparues, mais l’indépendance créa un climat de démobilisation au sein duquel les femmes ne voyaient plus le besoin de continuer une lutte longue et éprouvante [40]

Après avoir examiné la structure organisationnelle de base, nous souhaitons maintenant examiner les objectifs sociaux, éducatifs et politiques des réunions de groupe hebdomadaires, et, pour finir, les formes plus manifestes de militantisme politique, des manifestations aux campagnes électorales, que la Section organisa durant la transition agitée entre la phase insurrectionnelle et l’indépendance finale.

LE GROUPE : LE MILITANTISME DE BASE

Le but principal de la Section, exprimé dans de nombreux manifestes et dans la vision idéaliste de ses militantes, était de lancer un programme qui permettrait aux femmes d’obtenir l’égalité avec les hommes aussi rapidement que possible, et un niveau d’éducation et de formation professionnelle suffisant pour jouer un rôle à part entière dans la reconstruction d’une économie dévastée par la guerre et l’OAS. Dans un rapport présenté lors d’une réunion nationale, Salima Bouaziz divisait le travail des groupes locaux en trois domaines, « éducation nationale », « action sociale » et « travail de politisation » [41]

La Section reconnaissait que l’analphabétisme des femmes, qui atteignait un taux de 90 %, était « un fléau social terrible pour un pays nouvellement émancipé ». Elle essaya donc d’établir autant de cours d’alphabétisation que possible, utilisant parfois l’aide de femmes françaises mariées à des militants du FLN. La présence à ces cours venait s’ajouter aux réunions de groupe hebdomadaires, et demandait beaucoup de temps et d’efforts, et il semble que le nombre total de participantes resta modeste. Les chefs de groupe encourageaient les femmes qui ne pouvaient pas lire les journaux à se tenir au courant des événements politiques en écoutant la radio [42]

et lors des réunions hebdomadaires elles lisaient des extraits de journaux tels que El Moudjahid, des bulletins et des livres qui servaient de base aux discussions. Le français était la langue principale de la Section, comme c’était le cas dans l’ensemble du FLN, et l’on ne sait pas exactement dans quelle mesure ceci entraîna un problème de communication entre les jeunes chefs, principalement éduquées en France, et les femmes plus âgées qui ne s’exprimaient bien qu’en arabe ou en dialectes berbères [43]

Beaucoup parmi les jeunes chefs étaient bilingues, partageaient la langue maternelle du foyer et, depuis leur jeune âge, avaient l’expérience de communiquer avec leurs parents en arabe ou en dialecte berbère et de faire office d’interprètes et d’intermédiaires avec le monde extérieur. Les archives indiquent que des groupes locaux furent aussi recrutés dans des réseaux préexistants de femmes liées par des liens familiaux ou régionaux forts, et qui entretenaient déjà entre elles des liens de confiance, de sociabilité et de communication [44]

L’« action sociale » comprenait le recrutement d’infirmières et la formation d’assistantes sociales pour offrir des cours sur la santé, la puériculture et plus généralement l’« éducation ménagère ». Des assistantes se rendaient aussi chez des femmes confrontées à des conditions de pauvreté et de vie en taudis, et qui étaient mal équipées pour vivre dans un environnement urbain étranger, ne sachant comment négocier avec la bureaucratie, les services médicaux et les institutions de l’État français. Une de ces assistantes rapporta comment elle eut à intervenir dans le cas d’une jeune mère qui n’avait pas encore lavé son bébé de deux mois, suivant en cela une coutume rurale fondée sur la croyance que la toilette dans les premières semaines ou mois après la naissance pouvait être dangereuse pour le bébé [45]

La troisième, et la plus importante des fonctions de la Section, était de stimuler la conscience politique des femmes analphabètes, dont la plupart n’avaient reçu aucune forme d’éducation et étaient décrites par les organisatrices de groupe comme ayant un « niveau intellectuel médiocre » ou possédant une « éducation politique nulle ». Pour nombre de ces femmes, il était difficile de comprendre des termes abstraits tels que « démocratie », « parti », « socialisme » et « politique », alors même que la Section distribuait de nombreuses copies de textes difficiles pour les discussions de groupe, dont Les damnés de la terre, L’an V de la révolution algérienne de Franz Fanon et L’aliénation colonialiste de “Saadia-et-Lakhdar” [Salima et Rabah Bouaziz]. Les chefs de groupe parvenaient à s’adapter à cette situation avec plus ou moins d’habileté, en lisant des textes soigneusement choisis ou en montrant des photographies qui pouvaient avoir un impact fort. Par exemple, une militante lut une lettre de « Djamila » extraite du livre La femme et la Révolution algérienne : « Toutes les sœurs ont alors manifesté d’une très grande sensibilité et ont compris la signification de ce recueillement » [46]

Par ces moyens, les femmes algériennes qui vivaient en France et se sentaient souvent coupables ou exclues du conflit violent en Afrique du Nord, parvenaient à s’identifier au combat héroïque de leurs sœurs et cherchaient à l’imiter. De plus, les enseignantes de cours littéraires suivaient un programme qui intégrait la politisation en dictant, écrivant et expliquant des termes clés :

«  Le maître expliquera les raisons qui ont poussé le peuple algérien à se soulever. Dans ces discussions, il employera les mots patrie, nation, gouvernement, parti, grève, socialisme, assemblée etc… et expliquera le sens de ces mots à l’élève  » [47]

Les plans et les notes des cours sur mesure qui étaient dispensés durant les réunions de groupe permettent de mieux comprendre le raisonnement des organisatrices de la Section sur ces problèmes clés. Le plus sophistiqué, le Projet d’un cours sur la femme dans la société, offre une vue détaillée de l’histoire de l’émancipation des femmes à travers le monde et conclut qu’il existe trois types de sociétés : la société capitaliste, celle du « Tiers Monde » et la socialiste, seule cette dernière ayant « résolu radicalement le problème de la condition sociale de la femme » [48]

Le Projet d’un cours débutait par cet argument économique fondamental : les femmes constituaient 50 % de la population, un capital humain qu’il était crucial de mobiliser : « Le [projet] répondra en même temps à une nécessité impérieuse, pour un pays comme le nôtre sous-développé et un peuple économiquement très en retard, [celui] de l’investissement humain massif ». L’originalité du Projet d’un cours résidait cependant dans la façon subtile dont il liait ce programme économique, via l’éducation et la formation professionnelle, à une transformation nécessaire de la société civile, de manière à ce que les femmes n’aient plus à « subir la tutelle patriarcale et maritale » et obtiennent « la libération de la femme de l’esclavage ménager ». Au cœur de cette vision se trouvait la conception d’un partenariat véritable et équitable au sein du couple, une « entente conjugale » qui mettrait fin à « la fragilité des mariages et [à] la facilité des répudiations et des divorces ». Un environnement familial stable était crucial pour l’éducation des enfants et la formation des futurs citoyens.

Le Projet d’un cours offrait un programme véritablement radical, en particulier à la lumière des valeurs sociales et culturelles des Algériens de l’époque. Alors que le Projet d’un cours reflétait les idéaux des dirigeantes de la Section, la correspondance et les minutes de réunions que l’on trouve dans les archives présentent un intérêt majeur dans la mesure où elles sont assez détaillées pour nous permettre de voir comment ce programme fut reçu et débattu parmi les femmes analphabètes au niveau local. Il y avait là des différences prononcées entre les militantes les plus jeunes, dont la plupart avaient reçu une éducation française, et la génération plus âgée d’« adhérentes » mariées qui restaient attachées aux valeurs patriarcales traditionnelles de la société algérienne. Les jeunes modernisatrices demandaient avec force la fin des mariages arrangés pour les filles mineures, la majorité à dix-huit ans, le libre choix d’un partenaire, l’égalité totale au sein du couple pour ce qui était du droit sur les enfants et des héritages, la suppression de la répudiation et du port du voile, et le droit à un développement personnel complet (éducation) et à l’emploi.

Une jeune femme rédigea un récit détaillé de son expérience personnelle, ayant été forcée par sa mère et sa tante d’épouser à l’âge de quatorze ans un homme riche, une union malheureuse qui mena rapidement au divorce :

«  La fille algérienne devra librement épouser l’homme qu’elle aime et qui l’aime et non l’homme que les parents veulent. C’est seulement par cette voie qu’on pourra créer une véritable société algérienne comme les peuples libres et modernes du monde  ».

Le Projet d’un cours sur la femme dans la société (juin 1962), notait comment la « tutelle patriarcale » au sein du foyer menait à un « antagonisme » permanent dans le couple et un « rapport de maître à l’esclave » qui condamnait les femmes « à demeurer éternellement un sous-être ». Des textes de ce genre démontrent une conscience aiguë, bien en avance sur la seconde vague féministe de la fin des années 1960, d’une relation intime entre la sphère privée de la famille et l’ordre politique plus large. Le Projet d’un cours avançait que le bien-être de l’enfant était crucial pour le programme national, car il s’agissait là d’un futur citoyen qui avait besoin d’un environnement familial harmonieux plutôt qu’instable, tout comme du soin de mères délivrées du carcan des coutumes et des superstitions rétrogrades. La future société indépendante avait aussi besoin de tirer parti de l’entière capacité productive d’une moitié de sa population qui était encore sans éducation, sans formation, et qui se trouvait généralement par coutume exclue de l’emploi. Ceci, en contrepartie, nécessitait de libérer les femmes de l’« esclavage ménager » et de l’énorme fardeau que constituaient les grossesses à répétition, grâce à l’établissement de crèches d’État ou, plus radicalement, par l’accès à la contraception.

Mais ce programme ne fit pas l’unanimité, comme le révèle un rapport détaillé que Mme Hammadi, qui prétendait représenter la voix des « anciennes militantes algériennes », présenta lors d’une conférence régionale tenue à Marseille en 1962 [49]

Mme Hammadi était particulièrement critique à l’égard d’une jeune « sœur » d’Alès qui ne souhaitait avoir que deux enfants de façon à pouvoir exercer sa profession de professeure d’arabe et qui défendait aussi le droit à la contraception qui n’était pas, selon elle, contraire à l’Islam. Mme Hammadi répliqua qu’être mère de six, et bientôt sept enfants, ne l’avait pas empêchée de remplir son rôle de militante et elle apostropha son public (« Oh mes petites sœurs ») en vantant les joies de la vie de famille nombreuse. Elle défendait une position nataliste classique, avançant que les femmes algériennes avaient le devoir de faire des enfants, « la force vive d’une nation », en particulier après une guerre si cruelle et meurtrière. Un taux de natalité élevé n’était pas en contradiction avec les droits des femmes, avançait-elle, puisqu’une future société socialiste veillerait à ce que « les mères de nos héros » soient protégées par des mesures leur offrant de bonnes conditions de logement et de bons services sociaux.

Ce programme était ancré dans un cadre conservateur et religieux, qui supposait que les réformes soient contrebalancées par un respect pour « des traditions et des coutumes », et que les « jeunes sœurs » acceptent l’autorité de leur mari : elles devaient « se reposer sur [leur] mari, car il est le père de famille et le chef du foyer » et « Dieu lui-même à dit à Ève au paradis terrestre : “Toi la femme tu suivras ton époux” ». Mme Hammadi exprimait aussi un courant d’opinion qui se renforça au fur et à mesure que l’Algérie progressait vers l’indépendance, une croyance chez les femmes plus âgées et chez beaucoup d’hommes, selon laquelle les conditions exceptionnelles de la guerre avaient temporairement permis aux jeunes femmes de rompre avec les règles du comportement propre à leur genre et de se montrer dans les espaces publics d’une façon effrontée et inacceptable :

«  Il n’est évidemment pas question de laisser à nos filles la liberté d’aller se promener dans les jardins publiques ou dans des salles de cinéma – mais il faut vivre malgré tout avec un minimum de liberté surtout après une révolution aussi forte à tout points de vue… La liberté vestimentaire également doit être appliquée avec réserve  » [50]

Les divergences d’opinion entre les jeunes modernisatrices et les traditionalistes plus âgées sont révélatrices du problème plus fondamental auquel le mouvement des femmes allait se trouver confronté dans l’après-indépendance. À partir des années 1930, le nationalisme algérien, sous l’influence d’un islam réformiste, avait construit un mythe puissant de la cellule familiale, et plus particulièrement des femmes, comme garantes et dépositaires d’une identité socio-religieuse essentielle, restée intacte face à la force destructive du colonialisme et de l’occidentalisation. Les femmes, bastions de l’algérianité et mères de la nation, devaient être protégées d’une modernité occidentale corrosive et immorale [51]

Le document fondateur de la Section, le Projet d’un plan, bien que soutenant un programme progressiste incluant la fin du mariage forcé et de la répudiation, se concluait par une mise en garde contre la tentation d’aller trop loin, et

« l’attaque ou le rejet systématique de certaines de nos valeurs nationales (coutumes, traditions, formes de pensée). Les Algériens égarés sur cette voie s’imaginent avec des idées modernes. Mais en voulant substituer à nos valeurs propres des valeurs importées de l’étranger, nous tendrions à faire de notre société une société bâtarde ».

Le document continuait en lançant un avertissement en particulier à l’encontre de

«  la tournure d’esprit moderniste que l’on observe souvent chez les jeunes émigrés et surtout chez ceux qui sont nés en France et qui, n’ayant pas connu le pays, se réfèrent aux valeurs françaises (les seuls qu’ils connaissent), pour critiquer les nôtres  ».

Les femmes progressistes de la Section, comme la société algérienne en général, étaient déjà confrontées au problème difficile et contradictoire que posait leur tentative d’inverser l’impact destructif du colonialisme français sur la culture indigène et de réaffirmer un nationalisme intégral tourné vers le passé, tout en adoptant les éléments les plus progressistes de la modernité, des formes d’« émancipation » qui pouvaient être très facilement assimilées à la civilisation occidentale.

LE MILITANTISME PUBLIC : DE LA CLANDESTINITÉ À L’INDÉPENDANCE

Jusqu’aux accords d’Évian de mars 1962, l’extrême répression policière rendait très difficile toute forme d’organisation par la fragile Section des femmes [52]
[52]Un « Rapport de synthèse – mai 1962 » notait : « un renouveau…
. Celles qui agissaient comme agents de liaison au sein de l’OS étaient contraintes de vivre dans la plus grande clandestinité, isolées spatialement et socialement des autres Algériens, menant une existence souvent solitaire et quasi-érémitique. Dans la période précédant la création des cellules de la Section, la prison était le cadre le plus probable pour rencontrer d’autres militantes et échanger des idées avec elles. Une militante de Marseille, dans un rapport dans lequel elle tentait d’identifier des recrues potentielles pour la Section, identifia six femmes, quatre d’entre elles des agents OS, qu’elle avait rencontrées en prison en 1959. À la suite de deux grèves de la faim, elles avaient obtenu la reconnaissance de leur statut politique, ce qui signifiait la fin de leur isolement, le droit à une détention commune, et un accès à des livres et des journaux politiques :

« Cela nous a permis de changer mutuellement nos idées politiques ; ce qui nous a permis de voir plus clairement le problème de notre révolution… Malgré le manque d’éducation politique notre foi était la toile de fond et notre idéal l’arme que nous opposions à l’ennemi. Ces deux facteurs essentiels constituaient pour nous notre “seule éducation politique”  ».

Les prisons et les camps, pour les hommes comme pour les femmes, offraient une opportunité idéale pour établir des « écoles des cadres », et il se peut que cette expérience ait convaincu quelques militants de la nécessité de créer des cellules locales pour les femmes [53]

En dépit des conditions de clandestinité imposées à toutes les femmes du FLN avant le cessez-le-feu de mars 1962, la Section des femmes parvint à s’engager dans deux manifestations publiques extraordinaires. La première se fit en réponse à un couvre-feu nocturne discriminatoire que le préfet de police, Maurice Papon, imposa aux Algériens le 5 octobre 1961. Le Comité fédéral réagit en organisant une série de manifestations de masse à Paris et en province, qui débutèrent le 17 octobre 1961 et culminèrent avec l’un des massacres les plus célèbres de l’histoire de France [54]

Des femmes et des enfants participèrent avec les hommes à la manifestation du 17 octobre mais, et c’est là un fait encore plus extraordinaire, une manifestation de masse des seules femmes eut lieu à Paris le 20 octobre. Des centaines de femmes firent le déplacement vers le centre de Paris où elles déployèrent des banderoles et crièrent des slogans tels que « Fin au couvre-feu », « Libérez nos maris » et « Indépendance totale pour l’Algérie ». La police détint en tout 979 femmes et 595 enfants.

Mon propos n’est pas d’étudier ici cet événement en détail mais de voir dans quelle mesure cette mobilisation spectaculaire des femmes algériennes fut planifiée et dirigée par la Section des femmes alors récemment établie [55]

Même s’il reste difficile d’établir une chronologie exacte des débuts de la formation des groupes de la Section à Paris en octobre 1961, ces cellules n’existaient que dans quelques endroits comme Drancy et le XIIIe arrondissement. De nombreuses femmes qui se joignirent aux manifestations des 17 et 20 octobre venaient de zones où la Section n’avait pas encore établi de groupe, quoiqu’une femme rapporta à ses supérieures : « L’ordre a été bien appliqué, très organisé au sein de notre section femmes » [56]

et une autre : « La directive a été transmise et très bien appliquée par les soins de notre section de la région du XIe [arrondissement] » [57]

Cependant, la plupart des femmes avaient été sans aucun doute mobilisées sur des ordres que le Comité fédéral avait fait descendre par le biais de la machine bien huilée de la hiérarchie masculine de l’OP.

Une question plus pertinente est de savoir pourquoi le Comité prit la décision inhabituelle d’organiser des manifestations de masses de femmes seulement, d’abord à Paris, et ensuite dans de nombreuses villes de province [58]

En premier lieu, les Bouaziz, comme tant d’autres, avaient été très impressionnés par le rôle spontané que jouèrent les jeunes Algériennes lors des manifestations violentes du 10 au 12 décembre 1960 à Alger, des émeutes qui finirent par persuader de Gaulle que le FLN constituait une expression légitime de la volonté populaire du peuple algérien [59]

Les femmes jouèrent ainsi un rôle crucial dans ce qui, rétrospectivement, se révéla être un tournant décisif dans la guerre [60]

En second lieu, le Comité fédéral n’avait débattu que récemment de la question d’une organisation pour les femmes et était tombé d’accord pour établir une Section des femmes, et ce changement de perspective joua probablement un rôle clé pour ouvrir le Comité à l’idée d’une manifestation exclusivement féminine, ce qui aurait été inconcevable auparavant. Cependant, le Comité fédéral ordonna la mobilisation des femmes derrière le slogan « Libération de nos époux et de nos enfants », probablement en raison des « arrestations ou des internements » des hommes le 17 octobre [61]

Cette approche révélait une vue encore conservatrice du rôle genré des femmes, comme jouant essentiellement le rôle nourricier de réconfort et de soutien de héros épuisés, une approche qu’illustrerait à nouveau le 9 novembre la vague de protestations féminines aux portes des prisons françaises en soutien aux grévistes de la faim du FLN [62]
[62]Les AS contiennent plusieurs rapports de telles manifestations,…
. Ce type de manifestation symboliquement genrée, dans laquelle les mères et les sœurs protestaient publiquement en faveur de leurs fils, maris et frères, avait une longue histoire au sein du mouvement nationaliste algérien, remontant aux années 1940 et même au-delà [63]

Au vu du massacre et des arrestations en masse d’Algériens dans la nuit du 17 au 18 octobre, les femmes algériennes firent preuve d’un énorme courage en descendant dans la rue quelques jours plus tard [64]

Après les accords d’Évian de mars 1962, la Section des femmes, moins gênée par les restrictions de la clandestinité, put étendre rapidement son organisation de base [65]

C’était là une période de crise et d’incertitude croissantes et des efforts très importants étaient demandés aux militantes de la Section, comme ceux qui furent nécessaires pour localiser et rendre visite à toutes les femmes algériennes afin de s’assurer qu’elles étaient inscrites sur les listes électorales à temps pour le référendum du 1er juillet sur l’indépendance. Une militante d’Alfortville évoqua son état d’épuisement après les efforts qu’elle eut à fournir pour organiser des équipes d’hommes et de femmes afin d’inscrire des individus éparpillés dans les villages de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne. Puisque beaucoup de femmes n’avaient jamais voté auparavant, elles furent également informées des complexités des bureaux de vote. Durant cette même période, l’OAS lança en Algérie une vague de terreur, d’assassinats aveugles et d’attaques à la bombe des infrastructures économiques, et la Section répondit à un appel du gouvernement provisoire (GPRA) pour recruter des infirmières et envoyer de l’aide médicale. Cet effort sans relâche fut finalement récompensé par la joie et le soulagement énormes qui accompagnèrent les célébrations du jour de l’indépendance, le 5 juillet 1962. La Section semi-clandestine pouvait finalement se montrer au grand jour, ce qu’elle fit en invitant en grande pompe journalistes, ambassadeurs et soutiens français à une réception à l’hôtel Lutetia, au cœur de la capitale, où Salima Bouaziz les reçut « au nom des Femmes Algériennes, au nom de notre Peuple et au nom de l’émigration algérienne en France ».

Le passage à l’indépendance totale souleva immédiatement des questions inévitables sur le futur rôle de la Section. Il semble qu’au début de juin 1962, la Fédération de France était en train de reconsidérer le statut officiel de la Section, à un moment où la forme du futur gouvernement restait incertaine, et l’on trouve des références à une future Association nationale des femmes algériennes [66]

Cependant, la Fédération se trouva rapidement dépassée par les événements lorsque de graves tensions commencèrent à déchirer le FLN, menant à l’affrontement des différentes factions qui cherchaient à accaparer le pouvoir. Le 24 juin, Omar Boudaoud et Kaddour Ladlani, représentant la Fédération, rejoignirent un conseil des chefs « internes » des wilayas de l’ALN à Zemmorah, où ceux-ci formaient une opposition aux puissants commandants des forces armées « externes », l’État-major général (EMG) basé en Tunisie et au Maroc et dirigé par Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene [67]

Lors d’une importante conférence de trois jours de la Section des femmes qui réunit, du 2 au 4 juillet, 56 militantes de la Section venues de toute la France, un membre haut placé de la Fédération intervint pour annoncer, à un public stupéfait, la nouvelle d’une lutte fratricide pour le pouvoir, et évoquer

« des menaces que faisait peser sur l’avenir de la révolution, l’entreprise de quelques hommes politiques ambitieux, appuyés par l’État-major de l’ALN et se servant comme tête de file de Ben Bella. Il nous a donné connaissance de la prise de position de la fédération et de l’appel aux militants et militantes pour défendre la révolution contre une dictature militaire, le pouvoir personnel et la suppression de toute démocratie ».

Les femmes, emboîtant le pas à la Fédération, firent passer une déclaration unanime contre « le culte de la personnalité, l’établissement d’une dictature militaire, et pour le soutien au GPRA, seule autorité légale en Algérie ».

Le groupe de Ben Bella répondit rapidement à la menace que représentait la puissante Fédération en soutenant un contre-mouvement en France, le Comité de vigilance révolutionnaire. Il persuada de nombreux émigrés d’arrêter de payer leurs cotisations mensuelles, et, après avoir occupé Alger le 10 septembre, envoya en France deux cents cadres triés sur le volet pour prendre le contrôle d’une Fédération qui se trouvait alors politiquement marginalisée [68]

À partir de cette période de chaos et de quasi-guerre civile, la Section des femmes se désintégra, du fait que la plupart de ses cadres, dont Salima Bouaziz, retournèrent en Algérie. En dépit de cette fin soudaine, la question reste posée de savoir si l’expérience de la Section allait avoir un impact durable sur le futur mouvement des femmes en Algérie et comment cette influence a pu être reflétée par l’histoire individuelle des militantes.

Les historiens s’accordent généralement sur le fait que les femmes, dans la nouvelle Algérie indépendante, loin d’obtenir les avancées révolutionnaires ou socialistes que semblait promettre la Guerre d’indépendance, se retrouvèrent socialement et politiquement marginalisées. Natalya Vince, dans ce qui constitue l’étude la plus détaillée et la plus nuancée du changement de statut de militantes héroïques en temps de guerre (moudjahida) devenant sujettes postcoloniales bâillonnées, a avancé que les femmes ne retournèrent pas simplement au « foyer » comme mères et comme épouses, comme on l’a souvent prétendu, mais suivirent des trajectoires complexes [69]

Les militantes de la Section des femmes qui retournèrent chez elles partagèrent le sort de toutes les femmes dans le contexte large de l’après-indépendance, ayant à faire face à une marginalisation qui impliquait une exclusion significative de la représentation politique. Elles eurent aussi à faire face à la législation conservatrice d’un parti d’État unique et autoritaire, qui implanta rapidement des valeurs patriarcales réactionnaires au nom d’une tradition arabo-islamique supposée « authentique ». N. Vince, qui cherchait dans son étude à « éviter de considérer les anciennes combattantes comme une masse homogène désabusée, conditionnées uniquement par les contraintes de leur genre », a noté que les militantes plus jeunes et plus citadines, souvent sans enfant, et qui, plus éduquées et politisées, aspiraient à l’égalité dans une société future, eurent des trajectoires de vie différentes de celles des femmes plus âgées, vivant à la campagne, analphabètes, ayant des enfants et dont le but premier était de retrouver la vie de famille et la normalité d’avant-guerre [70]

Les historiens ont eu du mal à identifier et interroger les femmes appartenant à cette seconde catégorie, y compris celles qui avaient appartenu à la Fédération de France, dont aucune des « adhérentes », c’est-à-dire la majorité des militantes, pour la plupart analphabètes, qui avaient participé aux réunions de groupe, n’a pu être localisée pour cette étude. La majorité de ce groupe, qui appartenait à une classe ouvrière économiquement dépourvue, est probablement restée dans les banlieues industrielles françaises et reste, pour le moment, sans voix.

La situation des chefs de la Section ou des « responsables », plus jeunes et éduquées, est assez différente, puisque les membres de ce groupe politiquement beaucoup plus engagé se sont construit des carrières dans les professions libérales et peuvent être identifiées plus facilement [71]

Celles qui étaient les plus actives en France, le plus souvent comme agents de liaison de l’OS ou comme organisatrices de la Section des femmes, furent victimes d’une double peine quant à leur futur en Algérie, d’abord en raison de leur genre, ensuite en raison de leur identification avec la Fédération de France du FLN, qui fut marginalisée politiquement par le régime de Ben Bella. Ce phénomène est visible particulièrement dans le cas de Salima Bouaziz, qui avait travaillé en étroite collaboration avec le Comité fédéral, dont Rabah Bouaziz, son mari, était un membre haut placé. Après l’indépendance, la Fédération de France ou 7e Wilaya, comme les autres wilayas, proposa une liste de candidats aux élections à l’Assemblée constituante, dont cinq femmes, mais le Bureau politique à Alger les rejeta tous, alors que quatre hommes membres du Comité fédéral (Boudaoud, Ladlani, Haroun et Bouaziz) ne furent pas acceptés sur la liste de la Fédération mais seulement sur celle des wilayas de la métropole algérienne. Désabusée par la tournure que prenaient les événements sous le régime de Ben Bella, Salima Bouaziz, comme beaucoup d’autres militantes éduquées, se détourna de la politique pour se consacrer à une carrière qui lui permettait de s’épanouir en tant que docteur et de servir encore son pays car « le pays a besoin de médecins » [72]

Le mouvement des femmes en Algérie semble disparaître ou passer dans la clandestinité pendant les trois décennies qui suivirent les années 1960, jusqu’à ce que la force dormante du militantisme féministe commence à se raviver après que les émeutes de 1988 ont brisé l’emprise du parti unique d’État et ouvert une guerre civile sanglante dans laquelle les femmes devinrent une cible de prédilection de la violence islamiste. Akila Abdelmoumène, qui fut si active dans l’organisation des groupes de la Section à Noisy-le-Sec, joua un rôle prépondérant dans la résurrection de la mobilisation pour les droits et l’égalité des femmes. En 1989, elle devint présidente de l’Association pour la Défense et la Promotion des Droits des Femmes qu’elle aida à fonder, et elle a depuis courageusement fait campagne contre le Code de la famille réactionnaire, ayant à déménager quatre fois pour échapper aux tentatives d’assassinat des islamistes.

Depuis les années 1990, on a assisté à un regain d’intérêt de la part des médias et du public algériens pour l’histoire du FLN en France pendant la Guerre d’indépendance, et en particulier pour les événements touchant au massacre parisien d’octobre 1961. Après l’indépendance, la propagande d’État avait créé l’image des combattantes pour la liberté et des martyres héroïques qui appartenaient presque exclusivement aux réseaux de poseurs de bombes d’Alger ou au maquis rural, des représentations officielles qui occultaient le rôle des femmes en France métropolitaine. Au cours des dernières années, des militantes de l’ex-Fédération comme Salima Bouaziz, Akila Abdelmoumene, Mimi Maaziz, Leila Mekki, Louisa Maâcha et Yamina Idjeri, ont réussi à attirer l’attention des médias sur l’histoire des militantes de la Section des femmes et de l’OS qui étaient restées jusqu’alors « invisibles » [73]

Par exemple, dans un entretien à El Watan pour la commémoration du 50e anniversaire du massacre parisien intitulé « L’occultation des femmes a commencé en 1962 », Salima Bouaziz a pu fournir une critique détaillée du processus par lequel le rôle des femmes algériennes en France a été enterré. Ce faisant, elle a souligné la vision démocratique et égalitaire qui avait inspiré la Section des femmes, des valeurs qui, dans le cadre de la politique algérienne contemporaine, sont porteuses d’un message progressiste clair [74]

L’histoire de la Section des femmes nous permet de voir le fonctionnement interne de la seule organisation féminine apparue au sein du mouvement nationaliste au cours des huit années de guerre entre 1954 et 1962. Le FLN a bien pu faire, à l’occasion, des déclarations de principe sur les droits des femmes, comme lors de la conférence de Soummam d’août 1956, mais la Section constitua le seul mouvement concret à fonctionner pour les femmes et grâce à des femmes, et visant à promouvoir leur rôle futur dans la société de l’après-indépendance. L’existence même d’une telle organisation en temps de guerre était probablement unique, en particulier par comparaison avec les divers mouvements de libération dans les sociétés musulmanes du Moyen-Orient et du Maghreb, du Liban au Maroc en passant par la Palestine, l’Égypte et la Tunisie. Au cours des mouvements révolutionnaires et des guerres contemporaines, les femmes ont souvent et rapidement brisé les barrières du genre pour pénétrer dans les domaines gardés du privilège et du travail masculin, mais dans de nombreux cas, ce type de « libération » a été perçu comme un expédient permissif et temporaire, un « pacte genré » que même les hommes conservateurs toléraient lorsque la nation était menacée d’annihilation. Comme l’a avancé Ellen Fleischmann, le type de « féminisme d’État » que l’on vit pour la première fois dans la Turquie kémaliste, consistait fondamentalement à mettre les femmes au service de la modernisation économique de l’État, non à promouvoir un programme de droits de la femme [75]

D’un point de vue général, l’image des poseuses de bombes héroïques de la Bataille d’Alger, même si elles servirent de symboles de l’émancipation révolutionnaire et de modèles pour les femmes partout dans le monde, a aussi participé à occulter le fait que cette mobilisation était temporaire et n’avait que peu de rapports, et peut-être même aucun rapport, avec un débat substantiel et productif sur les droits des femmes et leur place dans la future société postcoloniale.

La Section des femmes, quoiqu’elle fût une organisation à l’existence courte et qui n’eut ni le temps, ni les ressources nécessaires pour entraîner une transformation à grande échelle de la condition des migrantes, offre un aperçu rare de la façon dont les femmes du FLN commencèrent à imaginer elles-mêmes une future société postcoloniale et la place qu’elles pourraient y prendre. Elles considéraient l’accès à une éducation universelle et égalitaire comme fondamental : sans lui, les femmes ne pouvaient commencer à jouer leur plein rôle dans la modernisation de l’économie. De même, sans alphabétisation, elles ne pouvaient atteindre le niveau de conscience politique qui leur permettrait d’exercer un choix informé dans un système électoral ou de se présenter elles-mêmes à des élections. Cependant, comme le révèlent les débats au sein des groupes locaux et des conférences, les militantes étaient tout à fait conscientes du type de politique de l’individu qui allait être au cœur de la « seconde vague » du féminisme mondial, de 1968 et au-delà. La Section reconnaissait l’importance centrale de la transformation des rôles de genre dans la sphère privée de la famille comme une précondition nécessaire à toute réforme publique ou institutionnelle. Les gouvernements de l’après-indépendance se retrouvant en fin de compte menacés politiquement, loin de faire preuve d’une volonté de s’attaquer aux problèmes du patriarcat conservateur, se figèrent lorsqu’ils eurent à faire face aux contradictions entre la modernité féministe et une identité islamo-arabique définie par les termes d’un passé mythique. La réforme vitale du Code de la famille fut bloquée pendant plus de vingt ans, jusqu’à ce que la loi de 1984 démantèle le code progressiste de 1959 et réduise à nouveau les femmes algériennes au statut de mineures [76]

.
Notes

[1]
Danièle Djamila AMRANE-MINNE, Des femmes dans la Guerre d’Algérie, Paris, Karthala, 1994, p. 164.
[2]
En 1960, les femmes algériennes ne constituaient pas plus de cinq ou six pour cent de la population immigrée en France.
[3]
Voir Simone DE BEAUVOIR et Gisèle HALIMI, Djamila Boupacha, Paris, Gallimard, 1962 (illustrations de Pablo Picasso) ; Lee WHITFIELD, « The French military under female fire : the public opinion campaign and justice in the case of Djamila Boupacha, 1960-62 », Contemporary French Civilisation, 20-1, 1996, p. 76-90 ; Judith SURKIS, « Ethics and violence : Simone de Beauvoir, Djamila Boupacha, and the Algerian War », French Politics, Culture, and Society, 28-2, 2010, p. 38-55.
[4]
En plus des travaux de Djamila AMRANE (Danièle MINNE), Les femmes algériennes dans la guerre, Paris, Plon, 1991, et Des femmes dans la guerre, op. cit., voir notamment Ryme SEFERDJELI, « “Fight with us, women, and we will emancipate you” : France, the FLN and the struggle over women during the Algerian War of National Liberation 1954-1962 », Ph. D, University of London, 2004 ; Natalya VINCE, « To be a moudjahida in independent Algeria : Itineraries and memories of women veterans of the Algerian War », Ph. D, University of London, 2008 ; Diane SAMBRON, Femmes musulmanes. Guerre d’Algérie 1954-1962, Paris, Autrement, 2007, et ID., Les Femmes algériennes pendant la colonisation, Paris, Riveneuve éditions, 2009 ; Neil MACMASTER, Burning the Veil. The Algerian War and the “Emancipation” of Muslim Women, 1954-62, Manchester, Manchester University Press, 2009. Échappent à cette focalisation sur l’Algérie coloniale la thèse d’Amelia H. LYONS, « Invisible immigrants : Algerian families and the French welfare state in the era of decolonizaton (1947-1974) », Ph. D, University of California, Irvine, 2004, et la thèse en cours de Muriel COHEN, « L’installation des familles algériennes en région parisienne : trajectoires migratoires et résidentielles entre situation coloniale et postcoloniale (1945-1985) ».
[5]
Ali HAROUN, La 7e Wilaya. La guerre du FLN en France, 1954-1962, Paris, Seuil, 1986 ; Mohamed LEBJAOUI, Vérités sur la révolution algérienne, Paris, Gallimard, 1970 ; Omar BOUDAOUD, Du PPA au FLN. Mémoires d’un combattant, Alger, Casbah éditions, 2007.
[6]
Hélène CUÉNAT, La porte verte, Saint-Denis, Bouchène, 2001 ; Hervé HAMON, Patrick ROTMAN, Les porteurs de valises : la résistance française à la guerre d’Algérie, Paris, Albin Michel, 1979.
[7]
Neil MACMASTER, « The role of European women and the question of mixed couples in the Algerian nationalist movement in France, circa 1918-1962 », French Historical Studies, 34-2, Spring 2011, p. 357-386. La plupart des jeunes Algériennes qui furent recrutées comme agents de liaison de l’OS [Organisation Spéciale] étaient capable de se faire passer pour européennes : entretien du 25 janvier 2012 à Alger avec Yamina (“Antoinette”) Idjeri, née à Marseille d’une mère italienne et d’un père algérien.
[8]
Archives de la Préfecture de Police, Paris (désormais APP), HA47, SCINA procès-verbal, 15 janvier 1958.
[9]
Cet article se fonde largement sur les archives de la Section des femmes (Archives de la Section, désormais AS), quelque 350 pages de correspondance, rapports et minutes conservées par son organisatrice centrale, Salima Bouaziz, et dont elle négocia le dépôt aux Archives nationales algériennes à Alger en juin 2012. L’autre source majeure est constituée par des entretiens réalisés à Alger avec Salima Bouaziz le 23 mai 2009 et le 24 janvier 2012, Rabah Bouaziz le 23 mai 2009, Zahra Ben Bournane le 25 janvier 2012 et Akila Abdelmoumène le 26 janvier 2012.
[10]
Diverses organisations nationalistes de femmes algériennes avaient existé avant 1955, parmi lesquelles l’organisation communiste Union des femmes d’Algérie et l’organisation messaliste Association des femmes musulmanes algériennes, mais elles furent suspendues ou fondues dans le FLN : voir Fatima Zohra SAI, Mouvement national et question féminine. Des origines à la veille de la guerre de libération nationale, Oran, Éditions Dar El Gharb, 2002. Zohra Drif, à Alger en 1957, puis Djamila Rahal, basée à Rabat au début de 1961, conçurent des projets d’organisation de femmes, mais aucune ne vit le jour : voir N. MACMASTER, Burning the Veil…, op. cit., p. 101, 323, 333.
[11]
Salima Sahraoui-Bouaziz, née à Blida en 1936, participa à la grève étudiante d’Alger en mai 1956 avant de partir pour la France en septembre 1957, où elle fut active dans l’UGEMA et recrutée par le FLN en tant que chauffeur et secrétaire de Rabah Bouaziz, qu’elle épousa en mars 1959. Rabah, né à Tizi Rached en Kabylie en 1928, travailla comme mineur dans le Nord de la France et, après une période d’emprisonnement, rejoignit le maquis de la Wilaya 4, avant d’être envoyé en France comme chef de l’ultrasecrète Organisation Spéciale (OS) du Comité fédéral, en charge des réseaux de commandos armés. Il est décédé le 11 octobre 2009.
[12]
Salima Bouaziz, courriel à l’auteure, 10 février 2012.
[13]
Les Temps Modernes publia deux extraits de L’aliénation colonialiste et la résistance de la famille algérienne, vol. 16, n° 182, mai 1961, p. 1680-1734, et vol. 17, n° 183, juillet 1961, p. 52-80. 3000 exemplaires avaient auparavant été publiés sous forme de livre par La Cité à Lausanne le 10 août 1961, sous le pseudonyme collectif « Saadia-et-Lakhdar ».
[14]
Voir H. HAMON, P. ROTMAN, Les porteurs de valises…, op. cit., p. 115-116, pour l’épisode du 22 septembre 1958, quand Bouaziz échappa de peu à l’arrestation à la frontière. Les Bouaziz déménagèrent en tout dix-sept fois à l’intérieur de Paris : entretien avec Salima Bouaziz, 24 janvier 2012.
[15]
David MACEY, Frantz Fanon. A Life, Londres, Granta, 2000, p. 397-411.
[16]
Frantz FANON, L’an V de la révolution algérienne (1959), Paris, La Découverte, 2001, p. 93. Le livre était un des textes standards distribués par la Section des femmes pour discussion dans les groupes locaux. Le livre des Bouaziz incluait une préface de Ferhat Abbas, chef du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne), marque de soutien qu’il avait refusé d’offrir à L’an V un an plus tôt : voir D. MACEY, Frantz Fanon…, op. cit., p. 398-399.
[17]
Salima et Rabah BOUAZIZ, L’aliénation…, op. cit., p. 178-95 ; « Il [Rabah] disait qu’il fallait profiter qu’on était en France, en Europe, pour acquérir l’instruction (alphabétisation), une formation politique et une compétence professionnelle, dont l’Algérie allait avoir besoin pour remplacer les pieds-noirs qui occupaient tous les postes de commande, et pour “émanciper” la population », courriel de Salima Bouaziz à l’auteure, 10 février 2012.
[18]
Rabah Bouaziz, entretien du 23 mai 2009.
[19]
AS, document dactylographié sans date, 39 p.
[20]
Sur cette structure, voir A. HAROUN, 7e Wilaya…, op. cit., p. 53-55.
[21]
Les trois régions étaient : Région 1 (Paris et sa banlieue), Région 2 (Nord, Nord-Est, et Normandie-Bretagne), Région 3 (Sud et Sud-Ouest). On trouvait au niveau inférieur des Comités de secteur, subdivisés en Comités locaux, groupes et cellules. En réalité, la Section ne put complètement mettre en place cette structure en raison de sa brève existence.
[22]
Projet d’un plan, 2e partie, p. 1.
[23]
La limite de taille des groupes fut déterminée, en particulier pendant la première phase, par le besoin de maintenir une couverture de clandestinité, de manière à éviter que les réunions n’attirent l’attention des voisins ou de la police.
[24]
Entretien à Alger du 25 janvier 2012. Sans formation antérieure, Zahra apporta aussi des soins à des militants du FLN qui avaient été blessés par balle.
[25]
Les archives et les témoignages oraux ne nous permettent pas d’établir une chronologie précise. Il semble probable que Rabah Bouaziz, qui surveillait de près le développement du groupe de Drancy, l’utilisa comme un test d’implantation, avant d’étendre l’expérience. En novembre 1961, divers rapports indiquent l’existence de quatre groupes à Drancy et dans les XIIIe (Place d’Italie), XVIIIe (Clignancourt) et XIXe arrondissements de Paris.
[26]
La nuit du 27 février 1961, Kheira Khattab, agent de liaison âgée de 19 ans qui voyageait dans l’express Paris-Toulouse, où elle demeurait, fut signalée par des soldats au contrôleur du train comme transportant une valise contenant des documents. Lorsque la police l’arrêta à la gare de Limoges, on découvrit que la valise contenait un exemplaire des Damnés de la Terre de Frantz Fanon, Ratonnades à Paris de Paulette Péju, L’aliénation colonialiste et la résistance de la famille algérienne de Saadia-et-Lakhdar, et La femme algérienne dans la révolution, ainsi que divers tracts et documents du FLN, et 40 balles de calibre 9 mm. : Archives de la Préfecture de Police de Paris, HA57, Service de coordination des informations nord-africaines, Rapport n° 1638, 28 février 1962.
[27]
Rapport de Salima Bouaziz à la Section Assemblée, 13 août 1962. Le nombre de femmes présentes aux réunions de groupe peut être inféré des données pour cinq groupes à Noisy-le-Sec (un total de 50 femmes), deux groupes à Houilles (87 femmes), Givors (74 femmes), Sannois (40 femmes), et Alès (16 femmes).
[28]
Akila Abdelmoumene, dans un entretien du 26 janvier 2012, identifia sa propre mère, Halima, âgée de 45 ans, comme l’une des membres du groupe.
[29]
Les archives incluent un certain nombre de lettres expliquant pourquoi les femmes manquaient les réunions, comme celle-ci, écrite pour le compte d’une ouvrière analphabète et signée d’une main mal assurée du nom « Merabet » suivi d’une croix :
« Chers frères,
Je regrette pour ce que vous mavez demandé car Ma femme ne peut pas venir car elle est en sainte elle as 2 garcons. 1 quinze mois lautre 2 ans et demie et une sœur [mot illisible], en plus elle est Malade ».
[30]
Nombre de documents tirés des AS furent écrits par des femmes qui avaient reçu une éducation sommaire. J’ai choisi de conserver ici, et dans les citations suivantes, l’orthographe et la grammaire originale, même lorsqu’elles sont fautives.
[31]
La littérature sur ce sujet est abondante, mais voir par exemple Camille LACOSTE-DUJARDIN, Des Mères contre les femmes. Maternité et patriarcat au Maghreb, Paris, La Découverte, 1996, et Mounira M. CHARRAD, States and Women’s Rights. The Making of Postcolonial Tunisia, Algeria, and Morocco, Berkeley, University of California Press, 2001.
[32]
Lettre de Baouz Tassadit, 9 juillet 1962.
[33]
La Section faisait attention à respecter le code de l’honneur. Ainsi, si des membres femmes avaient à communiquer en personne avec des militants de la hiérarchie – entièrement masculine – du FLN, il devait y avoir « deux militantes, dont l’une au moins sera[it] une mère de famille d’une honorabilité indiscutée. De cette façon on évitera[it] toute équivoque et on coupera[it] court aux éventuels oui-dires de certains traditionalistes malveillants ».
[34]
Une organisatrice de groupe déclara, pour persuader une femme récalcitrante, que cela était « obligatoire, ce n’est pas moi qui l’a décidé mais le GPRA ».
[35]
Un rapport de « Fatima », daté du 23 novembre 1961 à Paris, avançait qu’« il est nécessaire de créé un groupe de choc afin de mettre en droit chemin certaines sœurs qui ne veulent pas se soumettre a notre travail… ».
[36]
Voir les documents dans le dossier édité par Mohammed HARBI : Sou’al, 7, septembre 1987 : « L’Algérie 25 ans après », p. 30, 36, 40, 43, 45.
[37]
Règlement concernant les mariages et le divorce suivant le droit musulman, Archives de la Préfecture de Police de Paris, HA/53.
[38]
Par exemple, un « Rapport de Synthèse – juin 1962 » notait que, pour les régions du nord et du midi, « tout est bloqué, vers le milieu de Juin, par les responsables qui s’opposent énergiquement au travail des militantes en affirmant qu’ils n’ont reçu aucune directive concernant l’existence d’un travail d’organisation des femmes et que tant qu’ils n’en reçoivent pas ils n’accepteront pas que les militantes aillent dans les familles ou tiennent des réunions. Cette réaction des frères, à part de rares exceptions se généralise dans toutes les régions où nous avons une implantation ».
[39]
Rapport de Yamina, Lyon, 22 juin 1962.
[40]
Un rapport venu de Sannois en août 1962 notait que plusieurs femmes « refusent de se réunir parce qu’elles trouvent [cela] inutile une fois l’indépendense [sic] acquise ».
[41]
AS, minutes de réunion, 15 août 1962.
[42]
Sur l’importance politique du transistor voir Franz FANON, « Ici la voix de l’Algérie », in L’an V de la révolution…, op. cit., p. 51-82 ; N. MACMASTER, Burning the Veil…, op. cit., p. 155-159.
[43]
Le rapport d’une conférence tenue à Marseille notait que les assistantes sociales visitant des familles chez elles ne devaient « surtout pas [oublier] que quantité de sœurs sont Kabyles, il faut donc pouvoir leur parler dans leur langue… ».
[44]
Dans un groupe organisé par Akila Abdelmoumene à Noisy-le-Sec, sept des dix membres vivaient à la même adresse ; dans un autre, les neuf, hormis la chef, vivaient au 3-5 Allée Guynemer. Nombre de rapports écrits par des témoins visuels de la manifestation des femmes du 20 octobre 1961 font état des liens étroits et de la solidarité de quartier des petits groupes lors de leur marche vers le centre-ville et de leur confrontation à des forces de police agressives.
[45]
Au sujet de cette croyance, voir Nefissa ZERDOUMI, Enfants d’hier. L’éducation de l’enfant en milieu traditionnel algérien, Paris, Maspero, 1970, p. 80, 87.
[46]
Le texte n’a pu être identifié, mais il s’agit soit de Djamila Boupacha, soit de Djamila Bouhired, toutes deux des fidayate au profil d’héroïnes majeures qui écrivirent des lettres à leur famille depuis la prison. Un rapport en provenance du XIXe arrondissement de Paris et daté du 7 juin 1962, notait : « je leur est lue le livre, les algériens en guerre, je leur est fait voire les photos du livres beaucoup de nos sœurs ont pleurait en la regardant ».
[47]
AS, Méthode d’alphabétisation et de politisation ; un autre texte Plan d’une méthode d’alphabétisation, notait au sujet de la dictée, « Etablier un texte simple, facile à assimulé sur la réforme agraire. Faire resorter l’intérêt du collectivisme ».
[48]
Ce document dactylographié de 17 pages est sans date, mais « juin 1962 » a été ajouté par la suite au crayon.
[49]
Ce rapport détaillé intitulé « Le travail social » (sans date), notant les liens entre les difficultés économiques des familles nombreuses et la santé des mères, observait que « les naissances trop rapprochées mettent en danger la santé de la mère et des enfants. N’y aurait-il pas moyen d’établir le planning familial ? ». Akila Abdelmoumene joua plus tard un rôle actif dans la promotion du planning familial auprès des femmes algériennes : entretien à Alger, 26 janvier 2012. Alors qu’elle était une jeune organisatrice de cinq groupes de la Section à Noisy-le-Sec en 1962, elle était en contact fréquent avec la porteuse de valise et sociologue Andrée Michel, qui étudia plus tard la contraception comme indicateur de la modernisation parmi les femmes algériennes vivant à Paris : voir The Modernization of North African Families in the Paris Region, Paris-La Haye, Mouton, 1974.
[50]
Sur la forte réaction dans le contexte de l’après-indépendance contre la séduction supposée des jeunes femmes par les modes de vie occidentaux indécents et immoraux, voir N. MACMASTER Burning the Veil…, op. cit., p. 359-364, 385-387.
[51]
Ibidem, p. 339-341.
[52]
Un « Rapport de synthèse – mai 1962 » notait : « un renouveau d’enthousiasme parmi les nôtres et alors que pendant les dures années de lutte serrée et de répression féroce, il était très difficile de pénétrer dans une famille, d’être hébergé, de circuler dans les quartiers algériens etc… depuis le 19 mars les familles sont devenue moins méfiantes et d’un contact plus facile ».
[53]
Les mémoires de militants algériens offrent de nombreuses preuves de l’importance du rôle éducatif des prisons : voir A. HAROUN, 7e Wilaya…, op. cit., p. 158. Un document d’archive de l’AS, « Directives d’orientation », daté de juin 1962, reconnaissait l’influence « des militants et des militantes internées dans les prisons et les camps, et qui, en organisant des cours, ont réussi à vaincre l’analphabétisme à l’intérieur des lieux de détention ».
[54]
Il existe une littérature considérable sur cet événement controversé : voir, par exemple, Jean-Luc EINAUDI, octobre 1961. Un massacre à Paris, Paris, Fayard, 2001 ; Jean-Paul BRUNET, Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Paris, Flammarion, 1999 ; Jim HOUSE et Neil MACMASTER, Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (2006), Paris, Tallandier, 2008.
[55]
Les sources d’archives et de presse sur ces manifestations, dont de nombreux récits de participants, sont trop nombreuses et trop riches pour être traitées ici de façon convenable : le sujet est en cours d’étude, voir Jim HOUSE, « Algerian women and the october-november 1961 protests in France : event and memorial afterlives », 6 mars 2008 (article à paraître). Cinq militantes de la Fédération de France du FLN, dont Salima BOUAZIZ et Akila ABDELMOUMEN, ont publié un récit détaillé « Quand les Algériennes de France reprennent le relais des manifestations… », El Watan, 20 octobre 2010, p. 18-19.
[56]
Michel LEVINE, Les ratonnades d’octobre. Un meurtre collectif à Paris en 1961, Paris, Ramsay, 1985, p. 209.
[57]
AS, rapport du 20 octobre 1961, signé « Touzia ».
[58]
Le texte de l’ordre envoyé par le Comité fédéral le 10 octobre 1961 à Paris est reproduit dans Sou’al, 7, septembre 1987, p. 75-77.
[59]
Dans SAADIA-ET-LAKHDAR, L’aliénation colonialiste…, op. cit., p. 190, il était indiqué que décembre 1960 avait démontré le besoin vital d’une organisation de femmes.
[60]
Mahfoud KADDACHE, « Les tournants de la Guerre de libération au niveau des masses populaires », in Charles-Robert AGERON (éd.), La Guerre d’Algérie et les Algériens, 1954-1962, Paris, Armand Colin, 1997, p. 51-70.
[61]
Sou’al, 7, septembre 1987, p. 76.
[62]
Les AS contiennent plusieurs rapports de telles manifestations, par exemple, celle de 350 femmes le 9 novembre devant la prison Saint-Paul à Lyon ; voir aussi Benjamin STORA, Ils venaient d’Algérie. L’immigration algérienne en France, 1912-1992, Paris, Fayard, 1992, p. 312-313, sur les manifestations à Grenoble, Mulhouse, Forbach, Metz, Thionville, Dijon, et Montbéliard.
[63]
Voir par exemple le récit frappant de Djamila Briki des manifestations mouvementées de femmes devant la fameuse prison de Berrouaghia : D. AMRANE-MINNE, Des femmes dans la guerre…, op. cit., p. 212-313.
[64]
On peut faire un parallèle avec la seule manifestation publique, sous le Troisième Reich, contre la déportation de juifs, menée par leurs épouses allemandes : voir Nathan STOLTZFUS, Resistance of the Heart : Intermarriage and the Rosenstrasse Protest in Nazi Germany, New York, W.W. Norton, 1996.
[65]
Cependant, le FLN en France continua à faire face à la répression et aux violences policières : voir Ali HAROUN, L’été de la discorde. Algérie 1962, Alger, Casbah éditions, 2000, p. 48-51.
[66]
AS, « Rapport de synthèse – juin 1962 » : « Le frère Kaddour [Ladlani, du Comité fédéral] nous a encouragées à continuer en attendant que la Fédération décide de notre statut ».
[67]
A. HAROUN, L’été de la discorde…, op. cit., p. 64-65.
[68]
B. STORA, Ils venaient d’Algérie, op. cit., p. 392-398.
[69]
N. VINCE, « To be a moudjahida », thèse cit., Introduction.
[70]
Ibidem, p. 21.
[71]
Cependant, toutes les femmes ayant ce type de profil ne souhaitent pas forcément répondre aux questions, pour diverses raisons personnelles, parmi lesquelles est souvent cité un sentiment d’amertume lié au fait d’avoir été trahies par le régime de l’après-indépendance. En général, elles parlent plus volontiers de ce que Natalya Vince appelle le « paradis perdu » de la guerre, une période d’unité et d’optimisme. D’un autre côté, les femmes sont plus méfiantes ou restent silencieuses lorsqu’il s’agit de la période qui suivit immédiatement l’indépendance, puisque la lutte pour le pouvoir qui en découla en 1962 est invariablement associée à des sentiments forts et potentiellement négatifs à l’égard de la situation politique actuelle.
[72]
N. VINCE, « To be a moudjahida », thèse cit., p. 139, entretien avec Salima Bouaziz, 18 décembre 2005.
[73]
De nombreuses militantes de la Fédération de France qui ne s’engagèrent pas dans la Section des femmes pour de multiples raisons, dont l’emprisonnement, n’ont pas été incluses dans cette étude, mais il convient de les prendre aussi en compte pour une histoire globale du rôle des femmes algériennes en France métropolitaine.
[74]
El Watan, 17 octobre 2011, p. 8-9.
[75]
Ellen L. FLEISCHMANN, « The other “Awakening” : the emergence of women’s movements in the modern Middle East, 1900-1940 », in Margaret L. MERIWETHER, Judith E. TUCKER (éd.), A Social History of Women and Gender in the Modern Middle East, Boulder (Colo.), Westview Press, 1999, p. 107-120.
[76]
Lucie PRÉVOST, Femmes d’Algérie. Société, famille et citoyenneté, Alger, Casbah éditions, 2002.

Mis en ligne sur Cairn.info le 16/03/2013
https://doi.org/10.3917/rhmc.594.0164