Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > fundamentalism / shrinking secular space > France : « Zone interdite » sur l’islamisme à Roubaix : « on a préféré se mettre (...)

France : « Zone interdite » sur l’islamisme à Roubaix : « on a préféré se mettre la tête dans le sable »

dimanche 6 février 2022, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/societe/laicite-et-religions/le-journaliste-de-roubaix-present-dans-zone-interdite-raconte-les-intimidations-en-islamophobie?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20220204&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Photo : « L’accusation d’ « islamophobie » n’est pas forcément évidente à avaler… »

« Zone interdite » sur l’islamisme à Roubaix : « on a préféré se mettre la tête dans le sable »

Entretien
Propos recueillis par Etienne Campion

Publié le 03/02/2022 à 20:00

Les journalistes de « Zone Interdite » ont documenté l’islamisme présent à Roubaix. Mais, avant eux, certains journalistes de terrain l’ont fait depuis plusieurs années. Avec des pressions et des accusations en « islamophobie », pour eux aussi. Bruno Renoul, reporter à Roubaix qui apparaît dans le documentaire de M6, témoigne.

Depuis sa diffusion dimanche 24 janvier, le reportage de « Zone Interdite » consacré à l’islamisme dans certaines villes de France a polarisé les débats sur l’une d’entre elles : Roubaix. Entre hystérie et aveuglement, la réalité de la vie à Roubaix, et la difficulté du traitement journalistique de l’islamisme sur place. Pour connaître celles-ci, Marianne a donné la parole à Bruno Renoul – qui témoigne dans le reportage de M6 –, journaliste à La Voix du Nord et chef adjoint de la rédaction locale de Roubaix depuis 2013. Il explique les difficultés de son travail lorsqu’il touche à l’islam politique, face aux accusations d’ « islamophobie ».

°

Marianne : Le reportage de « Zone Interdite » – « Face au danger de l’Islam radical, les réponses de l’État » – anime les débats politiques. Vous y êtes présent au titre de journaliste reporter à Roubaix pour La Voix du Nord. Comment avez-vous analysé l’émergence de la polémique, et comment les Roubaisiens vivent-ils une telle mise en lumière de leur ville ?

Bruno Renoul :Dans un premier temps, j’ai été un peu agacé par les réactions locales, tant ce reportage décrit une réalité assez taboue à Roubaix : encore une fois, on a préféré se mettre la tête dans le sable plutôt qu’affronter la réalité. Mais l’onde de choc a aussi consisté à orienter le projecteur sur une ville déjà très affaiblie, et à nourrir des commentaires de plateaux télé approximatifs, alors que le reportage n’était pas uniquement consacré à Roubaix. On y évoquait aussi Marseille ou Bobigny. L’effet « choc » des poupées sans visage a réduit la ville à ces dernières, de même que les propos d’Éric Zemmour sur « l’Afghanistan à deux heures de Paris ». De sorte que beaucoup de gens en sont restés à cela, comme souvent avec cette mécanique de l’emballement médiatique et de la polémique.

« L’effet « choc » des poupées sans visage a réduit la ville à ces dernières. »

C’est pourquoi j’ai aussi compris l’agacement des habitants. Quant au reportage en lui-même, pour ma part, je ne l’ai pas trouvé spécialement caricatural, d’autres émissions de « Zone interdite » l’étaient davantage. Le contexte explosif de la présidentielle a accentué les retombées et a joué contre la ville, et tous les efforts pour montrer ce qui s’y fait de positif ont été balayés.

Objectivement, où en est Roubaix avec l’islamisme, de votre point de vue de journaliste local ?

J’ai découvert les problématiques liées à l’islam en arrivant à Roubaix alors que je n’avais pas tellement travaillé dessus auparavant. Quand on est journaliste à Roubaix, c’est une dimension forcément essentielle. En tant que reporter local, l’islam devient nécessairement un objet d’enquête, au même titre que si je travaillais dans une ville avec une puissante industrie automobile, j’aurais dû m’intéresser à cette dernière. Roubaix est une ville dont l’islam fait partie, et je traite le sujet avec l’approche de la narration et de l’enquête, d’ailleurs pas uniquement sous l’angle de l’islamisme. J’ai fait des sujets sur des ruptures de jeûne pendant le ramadan, sur des chantiers de nouvelles mosquées, aussi bien que sur des prêches radicaux, la venue de l’imam de Brest, de prédicateurs saoudiens interdits de territoires à Roubaix, ou bien celle d’Hani Ramadam dans une mosquée réputée progressiste.

« Enquêter sur l’islam politique revient assez vite à se retrouver qualifié d’ « islamophobe » en place publique. »

L’enquête la plus aboutie a d’ailleurs été celle sur l’AAIR (une association roubaisienne de soutien scolaire financée par des fonds publics et soupçonnée de prosélytisme), dont il est question dans le reportage. A Roubaix, le problème, pour un journaliste, tient au fait qu’y enquêter sur l’islam politique et l’islamisme revient assez vite à se retrouver qualifié d’ « islamophobe » en place publique. Pour ma part, j’ai développé une sensibilité sur la question, qui m’a conduit à en parler régulièrement dans le journal, mais j’ai beaucoup de collègues qui n’ont pas forcément envie de se retrouver insultés ou menacés. L’accusation d’ « islamophobie » n’est pas forcément évidente à avaler…

De qui vient cette accusation ?

De militants associatifs locaux, de certains élus, ou de gens sur les réseaux sociaux essentiellement. C’est d’autant plus difficile quand on est journaliste de terrain dans une telle ville. D’autant qu’on a vu avec l’affaire Samuel Paty que ce type d’accusation peut avoir de très graves conséquences. Pendant un moment, dès que je faisais un article sur ce thème, j’essuyais cette accusation d’ « islamophobie ». Cela meurtrit : on est tout de même accusé d’être mû par une sorte de militantisme raciste, de haine de l’autre. D’autant que je faisais aussi des articles positifs sur les musulmans à Roubaix.

« Et puis on repense au contexte de Charlie Hebdo, en se souvenant que le passage à l’acte existe. »

Cela m’a beaucoup touché au départ, puis j’ai fini par m’y habituer, une accusation trop facile pour être prise au sérieux, revenant à traiter l’autre de raciste pour clore le débat. J’ai aussi eu le droit à des menaces – un message me promettant de me « kalacher » dans la rue à Roubaix par exemple. On finit par s’y habituer, à se dire que ce ne sont que des mots. Et puis on repense au contexte de Charlie Hebdo, en se souvenant que le passage à l’acte existe. J’ai donc eu de sérieux moments de craintes, même si depuis quelque temps les choses se sont atténuées. Pour « Zone Interdite », j’ai craint des menaces, mais c’est Amine Elbahi qui a tout pris. Ce qui s’explique sûrement par la dimension plus « militante » de son propos.

Concernant Roubaix, les images du « remplacement » d’une culture – française – par une autre – liée à la culture musulmane (boucheries hallal, commerces religieux…) – ont fait réagir. Comment la population locale a-t-elle vécu ce changement ? En d’autres termes : vit-on « ensemble » à Roubaix ?

Je pense qu’il s’agit plutôt d’une coexistence que d’une vie en harmonie, mais, globalement, il n’y a pas tellement de tensions communautaires à Roubaix. On parle beaucoup des musulmans mais il y a aussi quatre pagodes bouddhistes par exemple, et une communauté asiatique importante. Je suis arrivé il y a dix ans, et les choses n’ont pas tellement évolué. Si on remonte dans le temps, on peut se souvenir qu’on a fait appel aux travailleurs d’Afrique du Nord pour l’industrie du textile, puis il y a eu le regroupement familial. Tous ces gens se sont retrouvés délaissés quand ladite industrie a vacillé. Dès lors, pour un musulman, Roubaix est devenue une ville « confortable ». J’entends par là qu’une « ambiance musulmane » a fait que certains musulmans y viennent parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas jugés en s’habillant d’une djellaba – par exemple – à l’inverse d’une petite ville française.

« Certains habitants s’alarment de voir leur ville changer, et n’apprécient pas ce changement, mais le RN est toujours resté assez faible. »

De sorte que les restaurants avec des box pour les femmes voilées – comme on en découvre dans le reportage – j’en ai déjà vu, mais l’accoutumance a fait que mon regard s’est habitué. Et que cela ne m’a pas choqué : ils étaient là avant moi. Tandis qu’il paraît logique que s’ils étaient arrivés brutalement, cela m’aurait sans doute interpellé et j’aurais peut-être écrit dessus. J’entends par là que le climat ambiant a créé une acclimatation et une forme d’insensibilisation générale sur les questions religieuses, conduisant à une sorte de paix civile et sociale.

L’indicateur du vote RN par exemple montre que le discours du parti ne fonctionne pas tellement. Certains habitants s’alarment de voir leur ville changer, et n’apprécient pas ce changement, mais le RN est toujours resté assez faible. Plus bas que la moyenne française.


Le procès du maire de Roubaix Guillaume Delbar sur l’affaire de l’AAIR est reporté au mois d’octobre. C’est sur cette affaire que vous êtes intervenu dans « Zone Interdite ». Pouvez-vous nous expliquer en quoi il y a matière à penser que ce maire aurait des accointances avec l’islamisme roubaisien ?

Quand on analyse les faits et les évènements, on ne comprend pas pourquoi le maire d’une ville de 98 000 habitants ignore les alertes non seulement des citoyens – comme Amine Elbahi – mais des élus de sa propre majorité, et d’une enquête préfectorale. Rappelons qu’une sous-préfète est spécialement dédiée à Roubaix : c’est un cas unique en France. Elle a eu des réunions avec le maire pour lui expliquer que des éléments problématiques avaient été observés et qu’il devait se mettre au diapason de l’État. Guillaume Delbar a botté en touche et demandé des preuves tangibles. Puis il a fait la promotion de cette association dans un débat d’entre-deux tours à la télé locale, leur a fourni une dizaine de salles de classe dans un ancien collège juste après son élection.

A LIRE AUSSI  : Amine Elbahi, menacé de mort après « Zone Interdite » : « Il faut arrêter de mettre des pansements »

On peut donc penser qu’il y avait une sorte de « deal » entre eux. Roubaix connaît une abstention extrêmement forte (75 %) : avec aussi peu de votants, rien que 300 votes liés à une association locale peuvent compter. À mon sens, il se leurre, d’autant que l’électorat de droite bourgeoise de Guillaume Delbar (LR) a des chances de ne pas se retrouver du tout dans ces pratiques, c’est presque un peu suicidaire comme démarche.