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« La fin de la dynamique démocratique »

dimanche 13 février 2022, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/jacques-julliard-la-fin-de-la-dynamique-democratique-20220206


« La fin de la dynamique démocratique »

Jacques Julliard

06/02/2022 à 20:11

CHRONIQUE - La démocratie se porte assez mal à travers le monde, souligne l’historien et essayiste. En Russie, en Chine, les autocrates prospèrent, tandis que l’islamisme progresse dans le monde. Mais la menace provient aussi de l’intérieur de nos démocraties, sous la forme d’un individualisme petit-bourgeois qui ruine la culture démocratique, juge-t-il.

Comment se porte la démocratie à travers le monde ? Pas très bien, et même plutôt mal ; tout indique du reste que cette mauvaise santé menace à tout moment de s’aggraver. Le constat tout d’abord. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (1945), c’est-à-dire plus de trois quarts de siècle, l’emprise territoriale de la démocratie à l’échelle planétaire est restée stable, sans aucun progrès significatif.

La démocratie ne s’étend plus

Dieu sait pourtant si la victoire des Alliés sur le Japon et l’Allemagne avait été saluée comme une victoire décisive de la démocratie sur la dictature. Certes, aucun esprit réaliste ne pouvait se faire d’illusions sur la nature de l’Union soviétique, qui figurait, aux côtés des États-Unis, au premier rang des vainqueurs. Rien pourtant n’interdisait d’espérer ; et du reste la mort de Staline, le 5 mars 1953, sembla donner à la démocratie une deuxième chance, soit moins de huit ans après le déclenchement de la guerre froide. Cette illusion dura presque un demi-siècle, jusqu’en septembre 2001, date de l’attentat fracassant sur les tours jumelles du World Trade Center de New York, qui sonna comme un glas sur l’espérance démocratique. Et chose étrange pour les contemporains, ce glas ne fut pas sonné par l’ennemi attitré de la démocratie libérale au cours du demi-siècle écoulé, à savoir le communisme, mais par un nouvel arrivant, que seuls quelques esprits perspicaces comme André Malraux, avaient vu venir, à savoir l’islamisme.

Lire aussi : 11-Septembre : deux décennies qui ont profondément changé les États-Unis : https://www.lefigaro.fr/international/11-septembre-deux-decennies-qui-ont-profondement-change-les-etats-unis-20210910

L’effet de sidération fut tel que la face du monde en fut brutalement changée. Avec nos yeux de 2022, nous pouvons désormais retenir comme un fait significatif que c’est de 1999 que date l’apparition de Vladimir Poutine comme figure centrale de la Russie, soit comme président du gouvernement, soit comme celui de la Fédération de Russie. Depuis, il est là, et même de plus en plus là, et depuis lors, la démocratie qui avait fait quelques progrès notables sous le règne de ses prédécesseurs Gorbatchev et Eltsine s’est trouvée brusquement figée dans le plus grand pays du monde. Même évolution, avec un décalage d’une dizaine d’années en Chine où les réformes économiques de Deng Xiaoping (1904-1997), base de sa puissance actuelle, avaient laissé fermenter des spéculations sur un assouplissement à venir de la poigne de fer que le parti communiste imposait à la société chinoise. Au moins jusqu’à la répression des manifestations de la place Tiananmen (1989). Il faudra attendre 2008 pour voir surgir, d’abord comme vice-président de la République populaire de Chine jusqu’au pouvoir sans partage de nature totalitaire qu’il exerce aujourd’hui, le dictateur Xi Jinping.

Il ne saurait être question dans le cadre de cet article, d’examiner pays par pays l’évolution de la démocratie à travers le monde. Le fait est que la tendance à la libéralisation, qui avait paru dominer jusqu’à la fin du siècle, a été brutalement interrompue un peu partout. Une libéralisation de la Russie et de la Chine eût certainement produit un effet d’entraînement sur le reste du monde. La nouvelle glaciation, dont les effets ont été sensibles au tournant du siècle, a eu l’effet inverse. Et surtout on a vu remettre en cause l’un des credo majeurs du capitalisme libéral, à savoir que le progrès économique entraîne nécessairement à plus ou moins long terme, une libéralisation dans la société. Aujourd’hui, la carte du libéralisme politique à travers le monde, y compris dans les zones indécises, est en tout point conforme à celle qui existait en 1945, quand la victoire alliée chassa d’Allemagne, d’Italie et du Japon les dictatures qui s’y étaient installées.

L’individualisme contre la démocratie

La seconde raison du grippage de la dynamique démocratique dans le monde actuel est inhérente à la démocratie elle-même et pourrait s’énoncer ainsi : c’est de l’aspiration à l’individualisme que la démocratie est née ; c’est de son triomphe absolu, sous l’effet du progrès économique qu’elle est de nos jours menacée de mort.

Lire aussi : Michel De Jaeghere : « La démocratie contemporaine est le vecteur d’un individualisme radical » : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/michel-de-jaeghere-la-democratie-contemporaine-est-le-vecteur-d-un-individualisme-radical-20211112

Je ne vois pas de meilleure illustration du phénomène visé ici que la querelle des antivax, surgie au cœur de la pandémie du Covid. Je dois même avouer ma totale stupéfaction devant un tel phénomène. En bon élève de l’école laïque, en disciple convaincu de l’humanisme chrétien et du rationalisme des Lumières, j’avais toujours considéré et admis que la protection sociale et sanitaire dont nous bénéficions aujourd’hui, avait pour contrepartie l’acceptation de bonne grâce des impératifs de la discipline collective exigée par cette protection. Depuis l’école primaire, j’ai dans les yeux l’image canonique de Louis Pasteur examinant une éprouvette. Pasteur, spiritualiste convaincu et inventeur du vaccin contre la rage.

L’idée de remettre en cause l’obligation de la vaccination, qui a éradiqué dans le passé tant de maladies infectieuses, m’apparaissait et continue de m’apparaître, comme un relent d’obscurantisme suscité par le caractère soudain et la vitesse de propagation foudroyante de la maladie. Je n’entre pas ici dans le fond du débat. Mais l’argument principal des antivax -« mon corps m’appartient absolument et je dénie à quiconque le droit d’en disposer, fût-ce partiellement, fût-ce au nom de l’intérêt général » - me choque dans mes convictions républicaines. Au nom de cet impératif catégorique de l’individualisme, il ne saurait jamais être question, pour prendre un autre exemple, que la nation me demande un jour de prendre les armes pour la défendre. Et ainsi de suite. « La République nous appelle », disait le Chant du départ. Désormais, elle peut appeler longtemps… Quand la Révolution française décide, à juste titre, de rédiger une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen sans mention de ses devoirs, elle n’imagine pas pour autant que ceux-ci n’existent pas. La preuve : la levée en masse et les guerres révolutionnaires.

Ainsi se dessine aujourd’hui cette « démocratie des individus », fruit de l’anarchisme petit-bourgeois, que je ne saurais confondre avec la grande pensée libertaire, qui tend progressivement à une paralysie de la démocratie face à ses ennemis, quels qu’ils soient. Et je ne parle pas du joyeux bazar qui se dessine en cas de reconnaissance du libre choix par l’individu de son nom de famille parmi ceux de son père ou de sa mère, ou encore de la combinaison des deux. On largue les dernières amarres et les généalogistes sont assurés du plein-emploi pendant des décennies.

L’anarchisme petit-bourgeois

C’est à ce total-individualisme qu’appartient aussi l’anti-civisme ou plutôt l’a-civisme résolu d’une partie de la population, notamment dans la jeunesse. D’élection en élection, nous voyons le taux de participation s’affaisser. C’est là d’ailleurs l’une des clés de la présidentielle d’avril 2022 : lesquels des candidats sauront le mieux ou le moins mal mobiliser leur électorat potentiel ? À quoi s’ajoute une indifférence croissante à l’égard des formes du gouvernement démocratique. Dans le sondage OpinionWay (pour le Cevipof), c’est un véritable « mur de méfiance » qui s’élève face à la politique sous toutes ses formes : 52 % des Français préféreraient un collège d’experts à un gouvernement démocratique pour conduire le pays ; 39% y verraient bien un « homme fort » dégagé des contingences du Parlement et des élections, et même 27 % l’armée elle-même !

Lire aussi : Présidentielle 2022 : dans le secret des candidats : https://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/presidentielle-2022-dans-le-secret-des-candidats-20220204

Certes, ce n’est pas nouveau : il existe en France depuis la fondation de la République, un niveau incompressible de refus des institutions, d’autoritarisme de bistrot, et de rejet des élites, quelles qu’elles soient, que l’on a vu se développer lors de l’aventure boulangiste (1886-1889) du mouvement des Ligues (6 février 1934) ou encore du poujadisme (1956) dont, à certains égards, le gaullisme lui-même serait la forme épurée et comme sublimée par la personnalité du Général. Lui, au moins, il ne fait pas de politique », s’écriait un jour une dame de petite vertu que l’on interrogeait sur l’attachement viscéral de sa profession à l’homme du 18 juin 1940.

Que les choses, en définitive, n’aient jamais mal tourné, ne devrait pas nous autoriser à relâcher notre vigilance, quand cet anarchisme petit-bourgeois se combine, comme c’est aujourd’hui le cas, avec une confiance naïve dans l’intangibilité des libertés individuelles au royaume de France. L’autorité au sommet, le libre arbitre à la base sont les deux piliers de cet agnosticisme en matière de démocratie et d’indifférentisme en matière de civisme qui jouent comme des anesthésiques de la société postmoderne.

La fin de l’hégémonie américaine

Ainsi la situation qui se profile pour les années à venir est à bien des égards plus inquiétante que celle qui prévalait lors de la première guerre froide. Car à cette époque, on ne doutait guère du résultat, et une guerre, si par malheur elle devait advenir, tournerait infailliblement en faveur de l’Occident, grâce à la surpuissance des États-Unis d’Amérique. Tel n’est plus le cas aujourd’hui.

L’incertitude d’une issue militaire, fût-elle atomique, rend très improbable le recours à la guerre de la part de l’Amérique, même dans le cas jugé le plus critique, celui de l’invasion de Taïwan par la Chine.

Lire aussi : Iran, Ukraine, Taïwan : 2022, année de tous les dangers dans le monde : https://www.lefigaro.fr/international/iran-ukraine-taiwan-ces-crises-qui-guettent-le-monde-en-2022-20211227

De plus, celle-ci ne craint guère un écroulement comparable à celui qu’a connu l’Union soviétique en 1989. S’il est vrai, comme je l’ai dit plus haut, que le libéralisme économique ne produit plus automatiquement la liberté politique, il est désormais avéré, à travers le cas chinois, que le totalitarisme ne produit pas automatiquement la misère, comme précédemment dans le cas de l’URSS. Le communisme chinois a su retourner à son profit ce que l’Occident avait tenu pour son arme infaillible : la promesse de la prospérité pour la population.

Ajoutez à cela le délitement démocratique de ces mêmes États-Unis brillamment démontré par Ran Halévi dans son essai sur le chaos de la démocratie américaine à propos de Trump et de l’émeute du 6 janvier 2021 dans l’enceinte du Congrès américain (Gallimard, « Le Débat »). La conclusion presque incontournable, c’est que dans le cas d’un conflit entre l’Occident libéral et l’Orient autoritaire, le premier partirait avec un gros handicap et risquerait fort de perdre la partie.

Dans ces conditions, l’Occident, du reste réduit aux seuls États-Unis, ne se battra pas, et ses adversaires le savent.

Quelles conclusions tirer de la situation nouvelle qui se fait jour insidieusement sans jamais dire son nom, celui de deuxième guerre froide ? Avant tout que le combat pour la liberté n’est jamais ni définitivement gagné, ni définitivement perdu. Avant d’être un état de fait, la liberté est d’abord un état d’esprit, et c’est celui-là qu’il convient de ranimer dans nos pays où les vertus démocratiques s’étiolent et se fanent au doux zéphyr de la consommation et de la jouissance de soi-même.

Réinventer la nation

Nous aurions grand besoin d’une nuit du 4 août des partis politiques, non pour aller vers leur suppression comme le demandait jadis Simone Weil, mais pour leur réforme. De mur de séparation entre les citoyens et la politique qu’ils sont devenus, ils devraient se transformer en instruments de communication et d’échange. Si décevante qu’elle soit apparue quant à ses résultats, la primaire citoyenne de la gauche, la semaine dernière, avait au moins le mérite de souligner ce besoin. Du reste, le Parti communiste, le Parti socialiste et le Parti radical, qui furent longtemps l’épine dorsale de la gauche ne sont plus désormais que des astres morts, sans espoir de renaissance aussi longtemps qu’ils préféreront l’accroissement de leur puissance propre à celle de la France.

Lire aussi : Jacques Julliard : « La démocratie en danger » : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/jacques-julliard-la-democratie-en-danger-20201004

J’ai dans de précédentes chroniques, proposé quelques moyens pour redonner aux Français le sens de la démocratie. D’abord par une réhabilitation du Parlement, devenant l’interlocuteur direct du président, grâce à la suppression du premier ministre : réforme dont François Hollande est un chaud partisan. Ensuite par un gouvernement provisoire d’union patriotique à l’instar du Conseil national de la Résistance, suite à la tenue d’états généraux de la Renaissance française. Manuel Valls, dans son percutant essaiZemmour l’antirépublicain (Éditions de l’Observatoire) reprend à son tour cette idée.

Mais si l’on ne veut pas que l’absence de communication entre la classe politique et l’ensemble du peuple ne se transforme un jour en divorce déclaré, ouvrant la voie à je ne sais quelle aventure autoritaire, il faut aller plus loin, plus en profondeur. Il faut que la nation, c’est-à-dire le peuple mobilisé en un ensemble cohérent, prenne la place qu’elle a perdue, notamment à gauche qui fut longtemps, si l’on peut dire, sa terre d’élection. Beaucoup de temps et d’énergie ont été perdus au cours des années précédentes, dans la querelle, finalement un peu académique, qui a opposé les souverainistes partisans de la souveraineté de la nation et les européistes de tendance fédéraliste. Face aux mastodontes qui occupent aujourd’hui la scène politique internationale, cette querelle est devenue dérisoire.

Lire aussi : Jacques Julliard : « Pour une renaissance française » : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/jacques-julliard-pour-une-renaissance-francaise-20211101

Du reste, les uns et les autres l’ont compris, les premiers en renonçant à tenter de faire éclater l’Union européenne, les seconds en renonçant à en faire une identité politique et stratégique pratique, au risque de se faire débiter par appartements par les grandes puissances. Je ne saurais trop recommander le livre de Bernard Cazeneuve, le dernier premier ministre de François Hollande, intitulé justement Le Sens de la nation. Entretiens avec François Bazin (Stock). Il y dit en termes excellents, à mille lieues du spectacle lamentable donné par les gauches en vue de la présidentielle, que la nation est un tout, qu’elle comporte des droits et des devoirs, mais qu’elle est le facteur indispensable de cohésion pour l’ensemble des Français, au-delà de leurs débats et de leurs querelles légitimes. Cette triple rencontre avec l’état de la pensée de François Hollande, de Manuel Valls, de Bernard Cazeneuve, c’est-à-dire des trois dernières personnes qui ont exercé le pouvoir au nom de la social-démocratie, m’ont persuadé que celle-ci n’est pas morte, qu’elle est chloroformée et abandonnée entre des mains tremblantes et inexpertes. Ce combat pour la renaissance de la social-démocratie que l’on voit du reste au sommet de son influence dans les pays scandinaves, dans la péninsule ibérique, en Allemagne en attendant l’Angleterre, est indissociable à mes yeux de la défense de la démocratie tout court. Il y faudra du temps, un esprit de résistance à la lâcheté ambiante, mais c’est le combat de l’avenir.

Jacques Julliard est éditorialiste à Marianne.