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En Afrique, un dessin de presse conquérant

dimanche 13 février 2022, par siawi3

Source : https://www.letemps.ch/culture/afrique-un-dessin-presse-conquerant?utm_source=Newsletters&utm_campaign=5c18ce797b-RSS_EMAIL_AFRIQUE&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-5c18ce797b-110294213

En Afrique, un dessin de presse conquérant

De la Côte-d’Ivoire au Sénégal en passant par le Burkina Faso, les caricaturistes prennent de plus en plus d’importance malgré leur marge de manœuvre parfois restreinte. Enquête

Image : Un dessin du Sénégalais Omar Diakhité. — © Omar Diakhité

Catherine Morand, Abidjan

Publié dimanche 6 février 2022 à 17:12
Modifié lundi 7 février 2022 à 09:43

Le 23 janvier dernier, coup d’Etat au Burkina Faso. Les dessinateurs de presse burkinabés se mettent aussitôt au travail. Christian Arnaud Bassolé, qui signe ses dessins Main2Dieu, publie le portrait des militaires récemment arrivés au pouvoir en Guinée, au Mali et au Burkina, jouant à saute-mouton et se demandant : « Qui d’autre vient jouer avec nous ? » Damien Glez, lui, met en scène le nouvel homme fort du Burkina dans une boutique, bradant les urnes électorales dont le pays n’aura plus besoin. Son dessin fera la une du quotidien Le Monde le 27 janvier, via le réseau Cartooning for Peace.

Il est loin le temps où, au Burkina Faso, comme dans les autres pays de la région, les dessinateurs de presse faisaient l’impasse sur l’actualité, craignant les foudres des autorités militaires et religieuses, ou le courroux des présidents à vie, se limitant aux blagues destinées à faire rire les gens. « Dans un pays qui a connu sept coups d’Etat depuis l’indépendance, le dessinateur se confronte forcément au pouvoir militaire » commente sobrement le Franco-Burkinabé Damien Glez, un des créateurs du Journal du Jeudi. Cet « hebdromadaire » satirique, qui a fait se tordre de rire les Burkinabés pendant plus de vingt ans, est issu du « printemps de la presse » du début des années 1990, qui a véritablement marqué l’éclosion du dessin satirique et des caricatures politiques sur le continent.

Dessinateurs à l’honneur au festival Coco Bulles

Le talent des dessinateurs de presse africains, impertinents et engagés, fut à l’honneur l’été dernier à Paris, où, dans le cadre de Saison Africa2020, une exposition de leurs dessins a été organisée à l’initiative de l’association Cartooning for Peace, fondée en 2006 par l’ex-dessinateur du Monde Plantu et Kofi Annan, alors secrétaire générale des Nations unies. Association qui donnera également naissance quatre ans plus tard à Genève à la Freedom Cartoonists Foundation, présidée par Chappatte, le dessinateur du Temps.

A lire : A Genève, Chappatte et les dessinateurs de presse face à la liberté d’expression

Publié chez Calmann-Lévy en mai 2021, le livre Africa dresse le portrait, pays par pays, des dessinateurs africains les plus en vue. Plusieurs d’entre eux se sont retrouvés en novembre dernier à Coco Bulles, le festival international du dessin de presse et de bande dessinée organisé chaque année à Abidjan, en Côte d’Ivoire, par le journal satirique ivoirien Gbich !, piloté par le dessinateur Lassane Zohoré. « Le dessin de presse en Afrique est dans une dynamique de conquête plus positive et enthousiasmante que ce qui se passe aujourd’hui en Europe, où l’on est sur une position défensive, à devoir justifier chaque dessin », estime le président de Cartooning for Peace Patrick Lamassoure, dit Kak, pseudo dont il signe ses dessins dans le quotidien français L’Opinion.

Image : Un dessin du Congolais Willy Zekid. © Willy Zekid

Accompagné par plusieurs membres de l’association, Patrick Lamassoure a pris une part active aux animations organisées dans le cadre de Coco Bulles, visant à faire la promotion de la démocratie et de la liberté d’expression auprès des jeunes à partir de dessins de presse – intitulé Le Dessin citoyen, le programme est soutenu par l’Union européenne. « Gbich ! et l’association Tache d’encre, qui regroupe les dessinateurs de presse et de BD ivoiriens, sont notre principal relais sur le continent africain, ils font un travail formidable », s’enthousiasme-t-il. Il se réjouit par ailleurs que pour succéder au retraité Plantu, Le Monde ait décidé pour sa une de puiser dans le vivier de Cartooning for Peace et de ses quelque 225 dessinateurs du monde entier. Parmi lesquels Chappatte, qui fait le même exercice chaque samedi en publiant dans les colonnes du Temps un dessin du réseau international.

La vie d’un dessinateur n’est pas un long fleuve tranquille

Le parcours de Willy Zekid, de son vrai nom Willy Mouélé et lui aussi membre actif de Cartooning for Peace, illustre le fait que malgré de réelles avancées en matière de liberté d’expression, la vie d’un dessinateur de presse sur le continent africain n’est pas un long fleuve tranquille. Caricaturiste de presse et auteur de bande dessinée dans son pays d’origine, le Congo-Brazzaville, il se voit forcé de le quitter à la fin des années 1990 sous les menaces des milices armées qui prolifèrent. Il rejoint alors l’équipe de Gbich ! en Côte d’Ivoire, pays qui s’embrase à son tour, et qu’il se résout à quitter pour la France en 2002. « Lorsque vous êtes directement menacé, vous pensez d’abord à sauver votre peau et celle de votre famille », confie-t-il entre deux rencontres avec des jeunes talents venus présenter leurs dessins dans le cadre de Coco Bulles. Willy Zekid apprécie le sens de l’humour des Ivoiriens, qui n’hésitent pas à tourner en dérision leur classe politique. « Il y a en cela une nette différence avec l’Afrique centrale, où le dirigeant politique est perçu comme un être tout-puissant, relève-t-il. S’attaquer à une autorité est quasiment un crime de lèse-majesté et peut vous valoir pas mal d’ennuis. »

Au Burkina Faso, pays en proie à des attaques djihadistes récurrentes, le dessinateur Main2Dieu a vu un de ses dessins pointant du doigt l’inefficacité des autorités dans la lutte contre le terrorisme être censuré. Et censuré également son dessin portant sur les droits ignorés de la communauté LGBT. Il explique s’imposer lui-même des limites d’ordre moral, culturel ou même religieux, ce qui, pour lui, est tout à fait normal. « Mais compte tenu du manque de protection dont nous, dessinateurs, faisons l’objet, c’est aussi mes proches, inquiets, qui parfois me censurent… »

Une liberté mais des limites

Les sensibilités diffèrent forcément d’un pays africain à l’autre. Et c’est tout l’art du dessinateur que de sentir où se situe la ligne rouge à éviter de franchir. « Je travaille en toute liberté, mais aussi en toute responsabilité », confie Odia, de son vrai nom Omar Diakité, véritable icône de la caricature au Sénégal, qui publie chaque jour un dessin dans le quotidien La Tribune à Dakar. « Dans mon pays, le Sénégal, la liberté d’expression existe, mais elle a des limites à ne pas transgresser, notamment concernant la religion, relève-t-il. On ne peut pas tout dessiner, c’est aussi une question de respect. »

Depuis Ouagadougou, où il exerce son art depuis une trentaine d’années en collaborant à plusieurs supports, Damien Glez a constaté que chaque pays a ses propres tabous : « Dans les pays sahéliens, où les gens sont très pudiques, une allusion au sexe peut choquer, alors que dans un pays dirigé par une junte militaire, c’est un dessin sur l’armée qui peut vous causer des problèmes ; et la religion est également un thème sensible. » Il en a d’ailleurs fait l’amère expérience : un de ses dessins relatif à une confrérie religieuse au Sénégal lui a valu des centaines de menaces de mort via les réseaux sociaux. Quant à Gado, un des dessinateurs de presse les plus connus en Afrique de l’Est, lauréat 2016 du Prix international du dessin de presse décerné par la ville de Genève, il est régulièrement menacé aussi bien en Tanzanie qu’au Kenya pour ses dessins courageux dénonçant la corruption, la présence chinoise en Afrique ou les atteintes à l’environnement.

Image : L’escroc Cauphy Gombo au lieu du Gaulois Astérix

Créé il y a un peu plus de vingt ans, Gbich ! est attendu chaque semaine par un lectorat fidèle qui adore ses caricatures féroces, ses bandes dessinées hilarantes, peuplées de personnages irrésistibles dans lesquels les gens se reconnaissent. Très ancrés dans la réalité locale, ils ont même supplanté dans l’imaginaire les héros de la BD européenne et américaine qui furent pendant longtemps l’unique référence. « Aujourd’hui, lorsqu’on demande à des jeunes en Côte d’Ivoire de nous citer des personnages de BD, ils ne nous répondent plus Astérix, Zembla ou Batman, mais Cauphy Gombo, l’homme d’affaires véreux, Sergent Deutogo, qui rackette tout ce qu’il peut, ou Tommy Lapoasse, à la guigne légendaire », se réjouit Lassane Zohoré, cofondateur et directeur de l’hebdo satirique, très fier de ses personnages désormais célèbres y compris dans les pays voisins, portés qu’ils sont par le savoureux français populaire ivoirien, le nouchi, dont certaines expressions ont essaimé jusqu’en Europe.

Sur Gado : Quand la lutte pour la démocratie passe par le dessin

Sur le continent africain, les dessinateurs pratiquent généralement le dessin de presse et la BD en parallèle, contrairement à ce qui se fait en Europe, où ces deux disciplines sont clairement distinctes. Cela élargit la possibilité pour les dessinateurs de gagner leur vie, dans un environnement qui connaît, comme ailleurs, une érosion des ventes des titres, voire leur disparition pure et simple. Les dessinateurs sont également sollicités par des institutions qui recourent à leurs dessins pour sensibiliser une population qui connaît un taux d’analphabétisme important, lors de la pandémie de covid ou pour prévenir des tensions en période électorale.

S’organiser et s’auto-éditer

Hormis les super-héros de BD qui font un carton au Nigeria, les maisons d’édition locales sont le plus souvent réticentes à publier des albums qui trouveront difficilement preneur en raison de leur prix élevé. Le spécialiste de la BD africaine Christophe Cassiau-Haurie constate cependant que, outre le recours à internet pour se faire connaître, les auteurs ont tendance à s’organiser entre eux, sans attendre une hypothétique maison d’édition. « Ils s’auto-éditent, se diffusent eux-mêmes, s’associent entre eux et font vivre une scène locale, souvent un peu underground, mais vivante et très réactive », se réjouit-il.

Image : Créé en 1999 par Lassane Zohoré et Illary Simplice, Cauphy Gombo est un businessman véreux allant d’échec en échec. © Lassane Zohoré / Illary Simplice

Mais on est loin aujourd’hui du boom du dessin de presse et de la BD du « printemps de la presse », lorsque chaque journal avait au moins un caricaturiste. « Ce n’est plus le cas aujourd’hui, avant tout pour des raisons économiques », constate Lassane Zohoré. Un constat partagé par Damien Glez, qui relève que « les dessinateurs sont souvent pris dans un étau économique ou politique, voire les deux ».

Le politiquement correct « attache les langues »

Si les journaux satiriques africains n’hésitent pas à « tirer dans le tas » par temps calme, ils renoncent le plus souvent à jeter de l’huile sur le feu en période de tensions sociopolitiques. « Nos dessinateurs sont également des citoyens responsables », résume Lassane Zohoré. Reste qu’avec les crises politiques et les tensions interethniques qu’a connues la Côte d’Ivoire pendant plusieurs années, plus question pour son journal de faire comme auparavant des gags caricaturant les Baoulés, les Bétés ou les Dioulas, qui faisaient rigoler tout le monde. « Les gens sont devenus beaucoup plus susceptibles qu’avant, et, désormais, selon le sujet que vous abordez, on vous accuse d’avoir agressé toute une communauté », constate-t-il.

Mais les plaisanteries interethniques ne sont pas le seul sujet désormais sensible. #MeToo est également passé par là, et certaines plaisanteries sur les femmes ne sont plus possibles, idem concernant des minorités telles que les albinos ou les LGBT. « Nous devons faire beaucoup plus attention qu’avant, sinon nous avons toutes les associations de femmes ou de défense des minorités sur le dos », lâche-t-il en souriant. Avant de conclure : « C’est l’air du temps, où toutes les langues sont attachées ; le politiquement correct a fini par nous rattraper nous aussi. »

« Aya de Yopougon », star internationale

Le succès phénoménal de la saga Aya de Yopougon est exceptionnel dans le monde de la bande dessinée africaine. Son autrice, Marguerite Abouet, était l’an dernier une des invitées de la 6e édition de Coco Bulles à Abidjan, où elle est une star. « Aya, Aya ! », scandaient des dizaines d’élèves à son arrivée pour participer à une table ronde.

Image : Marguerite Abouet, auteurice à succès de « Aya de Yopougon ». © Catherine Morand

C’est parce qu’elle en avait assez de l’image misérabiliste de l’Afrique qu’on lui renvoyait en France, où elle vit depuis l’âge de 12 ans, que la dessinatrice a voulu raconter « une jeunesse qui bouge, conquérante, et qui ne rêve pas d’aller en Europe ». Comment explique-t-elle le succès des aventures de cette jeune fille et de ses amies, dans le quartier populaire de son enfance, Yopougon, traduites dans plus d’une vingtaine de langues ? « Les Coréens m’ont confié lors d’une séance de dédicace qu’ils se reconnaissaient dans ces histoires de famille, de relations de bon ou mauvais voisinage, car elles sont universelles », répond-elle.

C’est parce qu’elle en avait assez de l’image misérabiliste de l’Afrique qu’on lui renvoyait en France, où elle vit depuis l’âge de 12 ans, que la dessinatrice a voulu raconter « une jeunesse qui bouge, conquérante, et qui ne rêve pas d’aller en Europe ». Comment explique-t-elle le succès des aventures de cette jeune fille et de ses amies, dans le quartier populaire de son enfance, Yopougon, traduites dans plus d’une vingtaine de langues ? « Les Coréens m’ont confié lors d’une séance de dédicace qu’ils se reconnaissaient dans ces histoires de famille, de relations de bon ou mauvais voisinage, car elles sont universelles », répond-elle.

Image : Des personnages d’« Aya de Yopougon ». © Marguerite Abouet

C’est pour rendre ses BD accessibles au plus grand nombre que Marguerite Abouet a insisté auprès de la maison d’édition Gallimard pour que soit mise sur le marché ouest-africain une version moins onéreuse, avec une couverture souple plutôt que cartonnée. Mais même vendue au prix de 5 francs suisses, cela reste cher. C’est ce qui l’a poussée à créer l’association Des livres pour tous, qui a déjà ouvert cinq bibliothèques en Côte d’Ivoire.

Bonne nouvelle : après une décennie d’interruption, durant laquelle la dessinatrice a fait émerger d’autres héros, telle Akissi, la petite fille espiègle, ou le Commissaire Kouamé, Aya de Yopougon sera de retour en septembre 2022, dessinée par Clément Oubrerie.