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La France à l’heure d’un nouveau conservatisme

lundi 14 février 2022, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/article-revue/la-france-a-lheure-dun-nouveau-conservatisme/

Éditorial,
Février 22

par Valérie Toranian

La France à l’heure d’un nouveau conservatisme

Pourquoi cette droitisation de la France ? Comment interpréter la percée de sa frange la plus radicale ? À l’heure où nous écrivons ces lignes, Marine Le Pen, Éric Zemmour et Nicolas Dupont-Aignan totaliseraient environ 30 % d’intention de vote pour la présidentielle 2022 (1). Assistons- nous au triomphe d’un improbable bloc populiste et identitaire, mélange d’extrême droite ripolinée et de trumpisme à la française ?

Dépités par une gauche radicalisée, hostiles aux Verts qui tirent trop vers le rouge, désenchantés par le macronisme, déçus par la droite parlementaire qu’ils jugent trop prudente, les Français seraient devenus grincheux, xénophobes, ultra-réacs. En somme, des quasi- fascistes...

Cette explication est un peu courte.
Nous assistons à la montée d’un nouveau conservatisme : trans-
partisan, il est de droite mais aussi de gauche. Hostile à toute forme de violence, il est déterminé à protéger l’essentiel de ce qui fait notre nation, ce legs dont nous voulons continuer à être les dépositaires vigilants : l’ordre républicain, la laïcité qui a permis à notre pays de dépasser les clivages hérités de la Révolution, la langue, la culture, la civilisation française et ses racines judéo-chrétiennes grecques et romaines, les Lumières, l’infinie richesse de notre patrimoine historique, géographique, littéraire, philosophique. Sans parler des droits chèrement acquis comme l’égalité hommes-femmes ou encore le droit au blasphème...

Ce nouveau conservatisme n’est pas seulement porté par la nostalgie du passé mais aussi par la conviction que certaines valeurs que nous estimons supérieures à d’autres doivent être défendues avec fermeté sous peine de disparition dans la confusion, la soumission aux idéologies à la mode, la paresse intellectuelle, la lâcheté politique.
Si l’on réduit ce conservatisme à du déclinisme, on passe à côté du phénomène : plutôt que de reconquérir un paradis perdu, il entend ériger une digue et fixer un cap sans s’enliser dans un immobilisme paresseux ou une hostilité de principe au progrès. Il a l’ambition de « sortir du relativisme postmoderne pour oser prononcer des jugements de valeur », comme l’écrit Pierre-André Taguieff dans ce numéro de la Revue des Deux Mondes. Selon la belle définition du conservatisme par Raymond Aron, il revendique un « refus de l’utopie ou du prophétisme ».

Dans son livre posthume, Réconcilier la France. Une histoire vécue de
la nation
(2), Jean Daniel, spectateur engagé de la gauche, nous livre la
chronique d’une Ve République incapable de s’emparer avec lucidité de la question de l’immigration, de l’identité nationale, et creusant peu à peu le lit des extrêmes. De droite comme de gauche, sous cinq présidences successives, les responsables politiques n’ont cessé de fuir « courageusement » les questions qui fâchaient car elles avaient été « souillées » par le Front national. « Vous parlez comme Le Pen », répond, agacé, François Mitterrand au fondateur du Nouvel Observateur qui s’alarmait devant lui d’un pays « en train de changer » : « Le clocher de votre affiche électorale, dans peu de temps, vous le verrez entouré de deux minarets », lui avait-il dit lors d’une discussion à l’Élysée. En pure perte. François Mitterrand avait besoin d’un Front national fort pour diviser la droite. L’immigration ne devait être traitée qu’à l’aune de l’anti racisme, devenu le grand combat des années quatre-vingt, période où s’installa la confusion entre défense des étrangers et défense de l’islam.
Quant à la droite, impressionnée par la suprématie intellectuelle de la gauche, elle avait « honte d’être de droite », selon l’expression du général de Gaulle. La question migratoire étant le terrain de jeu préféré de l’extrême droite incarnée par Jean-Marie Le Pen, elle devenait définitivement taboue.

« L’une des façons les plus efficaces de lutter contre le racisme et les
fantasmes lepénistes est de promouvoir l’identité française comme les
valeurs républicaines et de les faire partager. Ce que j’exprime ici n’a pas
été adopté à droite et fut très combattu à gauche », écrivait Jean Daniel. On ne peut que regretter, avec lui, la perte du modèle d’intégration où l’enfant était pris en main, instruit et éduqué pour devenir un citoyen. C’était avant que l’école ne sacralise l’élève au détriment du maître et ne fasse la promotion des identités favorisant ainsi les processus de communautarisation et de séparatisme.
Et pourtant cette intégration, souligne Jean Daniel, était un point
de vue de la gauche républicaine et laïque ! « Et il y a aujourd’hui encore bien des Français pour estimer que cet héritage vaudrait la peine d’être défendu. »

« Je ne pardonnerai jamais à ma famille, la gauche, d’avoir abandonné la nation aux nationalistes, l’intégration aux xénophobes et la laïcité aux communautaristes. »

Depuis des années, la droite et la gauche ont fait pareillement le pari du postmodernisme, du triomphe de la mondialisation multiculturelle, du grand bond en avant dans la technologie censée être le vecteur incontournable du progrès. L’ultralibéralisme et les idéologies constructivistes ont accéléré les fractures et les incompréhensions au sein de notre société.
La France n’est pas « de plus en plus » à droite ou « radicalement » à droite. Elle est de plus en plus inquiète de la dégradation du vivre-ensemble autour des valeurs républicaines et de la nation. Et radicalement ulcérée par la passivité et les atermoiements de ses dirigeants.

Si la gauche retrouvait son discours républicain, laïque, féministe,
universaliste et privilégiait sans complexe l’ordre contre le délitement et l’incivilité, plutôt que de faire la promotion des identités sexuelles,
ethniques et religieuses, elle serait peut-être à 40 % dans les intentions de
vote. Et non pas dans les abîmes insondables où elle se noie actuellement.
Si la droite joue sa carte sans fléchir, elle peut retourner la situation à son avantage.
Conserver ce qu’il y a d’essentiel, faire le tri et avancer, exigera une
énergie hors du commun de la part de notre futur(e) président(e).

Valérie Toranian

1. Selon un sondage Elabe/BFM/L’Express du 21 décembre 2021.
2. Jean Daniel, Réconcilier la France. Une histoire vécue de la nation, Éditions de l’Observatoire, 2021.