Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > impact on women / resistance > France : Décès de la sociologue féministe universaliste et pacifiste Andrée (...)

France : Décès de la sociologue féministe universaliste et pacifiste Andrée Michel

ANDRÉE MICHEL, OU LA PASSION DESISTER

lundi 14 février 2022, par siawi3

Source : https://joellepalmieri.org/2022/02/09/andree-michel-cent-un-ans-de-resistance-et-une-mort/

Cent-un ans de résistance et une mort - Andrée Michel, ou la passion de la résister

par Joëlle PALMIERI

9.02.22

Andrée Michel, féministe universitaire et militante, résistante à tous les conflits, est morte le 8 février 2022 à l’âge de 101 ans.

Cette fervente activiste antimilitariste et anticolonialiste, a, jusqu’à encore peu de temps, consacré sa vie au combat pour la justice et la liberté, à la lutte contre toutes les formes d’oppression et contre les impacts du système militaro-industriel sur les dominations de classe, de race, de sexe. Elle a traversé ce siècle et le monde en scientifique précurseuse et humble, à l’affût de la moindre injustice, dans le but de mieux l’analyser et la combattre.

Ma tristesse est grande. Je lui avais consacré un hommage publié avec son accord en novembre 2013 intitulé « Andrée Michel, ou la passion de résister », à retrouver dans son intégralité ci-dessous. Ses archives personnelles, professionnelles et militantes, sont en cours de classement aux Archives nationales. Longue vie à sa mémoire !

°°°

Joelle Palmieri

9 février 2022
ANDRÉE MICHEL, OU LA PASSION DESISTER

Je rencontre Andrée Michel à l’âge de 39 ans. Elle en a le double. J’aime à penser que cet écart générationnel a nourri, par bribes, par épisodes, nos passions et rebellions mutuelles. Il a animé notre ambition personnelle, quoique partagée, de faire front contre la bêtise, le mépris, la haine, l’intolérance, l’injustice, sous toutes leurs formes. Il a entretenu entre nous une flamme, celle de deux soldates, non embrigadées, non contrôlables, résistantes de tous les jours, complices dès le premier échange de regard.

On est en juin 1998, à l’École des Beaux Arts de Paris. Endroit magnifique prêté par une amie féministe commune. J’anime une rencontre autour de la renaissance du site Web de l’Agence féministe internationale d’informations les Pénélopes que j’ai créée deux ans plus tôt avec deux copines. Nous avons invité Andrée car nous connaissons ses engagements, multiples, mais surtout au-delà des frontières. Elle assoie notre entreprise qui se veut ouverte, transversale, internationale… Elle restera au fond de la salle animée, pendant toute la durée de l’événement. Ce n’est que le début de mon apprentissage de cette intellectuelle dont j’apprendrai qu’elle est atypique. Andrée n’aime pas les projecteurs et les tribunes, se veut discrète, mais intervient librement, toujours, et à bon escient. Ce jour-là, il s’agit d’utopie. Celle de battre en brèches les divisions, de réduire en miettes les cloisonnements qui structurent le féminisme français. L’ennemi, le patriarcat et l’ensemble de ses agents, a d’ores-et-déjà emprunté le chemin de la mondialisation, notamment par technologies de l’information et de la communication (TIC) interposées, et « nous » ne pouvons plus nous permettre l’isolement, l’invisibilité. Les débats oui, l’éclatement non. Andrée y va de ses témoignages pêchés en Colombie avec la Ruta Pacifica, en Irak, en Bosnie. Sa voix est sèche, volontaire, claire, sans équivoque. Tout le monde l’écoute. Je suis bouleversée par tant de passion. De présence. Cette femme est si modeste, maigre, certes alors bien mise, qu’on ne s’attend pas à une telle force. Sa voix fait résistance. Elle la représente entièrement. Elle incarne sa liberté, celle qu’elle se forgera tout au long de son existence.

Six mois plus tard, les Pénélopes dédient une rubrique de leur magazine en ligne au 50eanniversaire de la publication du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Au programme, des portraits, des analyses, des témoignages. Andrée a connu la philosophe. Elle écrit : « Entre 1954 et 1970, période de mes séjours en Amérique du Nord, […] j’étais déjà une militante féministe et anticolonialiste et c’est dans le cadre de ma participation à des mouvements anticolonialistes et féministes que je suis entrée en contact avec Simone de Beauvoir, sans avoir jamais fait partie de son réseau d’intimes. Ainsi, au cours d’un défilé de protestation contre la répression en Algérie, Boulevard Saint-Germain, nous avons été toutes deux appréhendées, avec d’autres manifestant-es, par la police et conduites dans les locaux du Commissariat de police du Quartier pour que nos identités soient relevés. Ce fut ma première rencontre avec Simone de Beauvoir ». Andrée évoque déjà sa timidité et explique ses échanges devenus nombreux sur les luttes anticoloniales et sur le féminisme. Elle souligne l’humanisme de son interlocutrice : « Ce que je retiens le plus de mes rencontres et mes échanges avec Simone de Beauvoir, c’est le profil d’une écrivaine de génie, qui n’avait rien à faire avec les courtisans et qui mettait sa générosité, sa notoriété et son intelligence au service des “damné-es de la terre” (les colonisé-es, les vieux/vieilles, les pauvres/pauvresses) et des “réprouvées du patriarcat” (les femmes) ». Elle avoue ne pas avoir lu le Deuxième sexe à sa sortie, l’avoir découvert grâce à son syndicaliste de mari, rencontré dans « une banlieue ouvrière – où je découvris les valeurs et le mode de vie d’une classe sociale dont j’ignorais tout [après avoir] quitté le milieu intellectuel ».

Nous avons cette banlieue en commun. Montreuil-sous-bois, dans le 9-3. Un hasard ? Sans doute non à la lire. Elle a choisi de vivre dans une banlieue ouvrière où les pauvres et les ouvriers sont majoritaires. Je suis issue d’une famille originaire d’Afrique du Nord, ouvrière, très pauvre pour ce qui concerne la génération de mes grands-parents. Je suis née à Clichy-sous-bois, pas très loin de là. Là où en 2005 éclateront des émeutes mémorables. Andrée est née dans une petite ville près de Cannes, d’une famille bourgeoise. Les 920 km qui séparent nos deux villes natales et cette différence de classe formeront comme nos âges le ciment de notre amitié naissante. Car nous n’allons plus nous quitter. Ou presque.

C’est certainement notre beauvoirisme de base qui va d’emblée nous réunir. Nous nous inscrivons chacune à notre façon dans une tradition de valorisation de la mémoire des femmes, par les écrits, par les actes. Cette mémoire, cet engagement à diffuser l’information à l’infini, Andrée les conçoit comme indissociables de la résistance, aux colonisateurs, impérialistes, racistes, fascistes, possédants, dominants. Je n’ai pas ses mots pour le dire. Mais nous en parlons. Désormais périodiquement. Andrée a un Mac qui lui sert de « machine à écrire » et rencontre de gros problèmes d’utilisation. Andrée m’accorde alors un rendez-vous hebdomadaire qu’elle qualifiera de « cours d’informatique ». Nous passerons ainsi des années, deux heures chaque semaine, à apprendre à ne pas confondre le système d’exploitation et le logiciel de traitement de texte, ou encore le logiciel de gestion des courriers électroniques, et leurs dégâts collatéraux respectifs. Andrée souffre du manque de maîtrise de la machine. Elle qui a toujours décidé de tout, fait des choix radicaux, en tranchant dans le vif, comme quand elle a plaqué ses études de philosophie et s’est engagée dans l’armée comme volontaire sociale à la fin de la guerre, lorsqu’elle a quitté l’aisance pour venir vivre à Montreuil et étudier les situations des travailleurs algériens et des familles locataires des hôtels meublés, ou encore quand elle a quitté la France pour les États-Unis puis pour le Canada, sur un continent où les intellectuel-les s’intéressaient davantage à ses écrits. Elle a tant à écrire.

Je l’ai toujours connue avec plusieurs projets de livre en cours. La lecture de « Surarmement, pouvoirs, démocratie  », bien avant que je ne la connaisse de près, m’a bouleversée. Au sens où dans ce livre elle met des mots sur une vieille révolte que je traîne contre les guerres et leur absurdité. Et en particulier la guerre en Palestine. Sur le prix qu’en paient les femmes. Cette émotion, doublée d’une envie forte de diversifier mes modes d’action et d’analyse, sera renouvelée quand je lirai « Citoyennes militairement incorrectes », essai co-écrit avec Florence Debray et pour lequel elle dit compter sur mon opinion. J’en resterai retournée, moi qui place Andrée sur le piédestal des scientifiques, des universitaires, desquels je ne considère pas faire partie. Elle prendra toujours le temps nécessaire à démystifier cette académie à laquelle j’accorde autant de révérence.

La conviction que cette colère est moteur de nos actes et pensées s’installera définitivement avec « Justice et vérité pour la Bosnie-Herzégovine  ». La suite de Srebrenica et ses horreurs. À sa sortie en 2001, nous évoquerons cette guerre stupide et le rôle du gouvernement français dans ce massacre. Nous partagerons, je crois, ce même sentiment mixte de dégoût et de révolte, tout autant que le plaisir incommensurable produit par la rage. A cela s’ajoute pour Andrée Michel la satisfaction d’avoir pu écrire dans son ouvrage la vérité sur la complicité des militaires français à ce que l’ONU a qualifié de génocide. Je suis moi-même enjouée par une tournée pour trois ans que j’ai entamée en 2000 auprès d’organisations de femmes et féministes dans les Balkans pour qu’elles créent leur propre outil de communication sur le Web. Une option politique. Une bataille contre le mythe du rattrapage du tout électronique, qui consiste à porter assistance aux femmes pour qu’elles soient connectées. Ma vision est inverse. Elle se base sur l’autonomie. Celle des femmes à penser leur quotidien et leurs luttes.

Il est clair qu’Andrée Michel a toujours souhaité étendre la résistance contre les aberrations de la politique franco-française (femmes, nucléaire, colonialisme, etc.) au-delà de l’hexagone. Au début de l’année 2003, les dirigeants de l’Union européenne (UE) sont pris d’une frénésie guerrière relayée en chœur par les sphères politique, journalistique, intellectuelle. Ils demandent que, dans le domaine des dépenses militaires, l’Europe fasse « de gros efforts pour rivaliser avec les Etats-Unis », sans se soucier des besoins essentiels d’éducation et de santé des plus défavorisés. Indigné-es, Andrée Michel et ses ami-es féministes et antimilitaristes décident de lutter. Il-Elles font signer avec le concours de centaines de personnalités de l’UE un appel intitulé « des citoyen-nes de l’Europe refusent de faire de gros efforts pour rivaliser avec les Etats-Unis ». Cet appel envoyé à tous les chefs d’État de l’UE, aux représentants de cette bureaucratie, fut suivi d’une accalmie… au moins temporairement.

Nos deux heures hebdomadaires ne suffiront jamais à discuter tout ce qui anime nos esprits, au quotidien, à plus long terme. Des sujets communs, contradictoires parfois, qui s’inscrivent sur des registres différents souvent. Car l’informatique vient immanquablement interroger nos engagements. Et nous rions aisément. Je resterai donc très souvent, de plus en plus souvent, deux heures de plus pour que nous puissions échanger librement. De nos combats respectifs, de nos idées, mais aussi de nos frustrations, de nos histoires singulières. Les années passeront – nous arrêterons ces rendez-vous commencés en 2000 à mon départ définitif de la région parisienne en 2010 – et nous ne nous lasserons jamais de nous interroger sur les injustices, les inégalités, l’ignominie de ce monde tout autant que sur les tours joués par nos inconscients. Nous deviendrons intimes.

En 2007, Andrée a 88 ans et est en train d’écrire un livre qu’elle ne souhaite pas autobiographique – « ma petite vie n’intéresse personne » – mais plutôt structuré par ses nombreux combats et l’analyse de leurs contextes : pendant les guerres d’Algérie, d’Irak, pour la paix, pour la lutte contre l’impunité des criminels de guerre. Elle entend témoigner en tant que « féministe antinucléaire et antimilitariste ». Bien qu’elle la fasse avec la participation d’une amie, cette rédaction la fatigue beaucoup. Très scrupuleuse, elle fait des recherches dans ses propres archives. Elle déplace à elle seule des colonnes de livres, de revues. Elle les trie. Elle cherche la vérité. Dans ses anciens articles, dans les entretiens menés par son amie. Tout en continuant à répondre aux sollicitations multiples : demande d’interviews radiophoniques, de signature de pétitions pour un Tribunal pénal international (TPI) ici, ou là, de mise en réseau de féministes. Elle s’épuise. Commence à tonitruer contre tous les dysfonctionnements de son corps : la vue, l’ouïe et maintenant le cœur, les bronches, elle qui n’a jamais été malade. Elle peste contre le fait de ne plus pouvoir descendre quotidiennement à pied à Croix de Chavaux – un peu plus d’un kilomètre de chez elle – acheter ses quotidiens. Et bientôt elle ne pourra plus conduire, ce qui la rend dépendante. Elle va encore trouver les moyens de se battre contre cette entrave à sa liberté.

À travers nos échanges, commence à se dessiner le projet d’un autre livre. Que nous co-rédigerions sur le « sado-masochisme » français. Une idée d’Andrée. Il s’agit là de régler nos comptes avec les années Mitterrand, de dénoncer la culture de la soumission, de la guerre, et le refus de la liberté de la personne, l’idolâtrie du « Père », des intellectuels, la raison d’État, dont on considère qu’elles structurent la société dans laquelle nous vivons. Andrée écrit quelques mots d’introduction : « Intolérance, voire tolérance de l’intolérable, sado-masochisme, mépris de la liberté individuelle, idolâtrie du père et culture de la soumission, identité pervertie sous des masques, crispation infantile, arrogance nationaliste, complaisance narcissique et ignorance de l’autre, etc., ces caractéristiques que nous croyons déceler dans la société française contemporaine sont-elles le résultat d’un déterminisme définitif ou d’une histoire millénaire, dont les traits se sont perpétués jusqu’à nos jours par les politiques et la pesanteur sociale incarnée dans les lois, les coutumes, les sensibilités, l’inconscient collectif de l’homo sapiens français ? Telle est la question qui se pose et à laquelle nous nous efforcerons de répondre dans ce bref essai ». Parce que nomades, Andrée propose que nous nous référions à Elfreide Jelinek : « Je ne puis pas parler pour moi toute seule. Cela vaut du reste aussi pour les femmes écrivaines. Même si c’est un destin individuel qu’elles entendent décrire, c’est toujours un Moi collectif qui parle, le Moi d’une caste subalterne. Le Moi du paria, de l’outsider. Oui aurai-je dû dire, voilà ce que je dois être : une outsider, je le revendique complètement. J’ai l’impression de tout ce que j’écris,… je pourrais dire : déversé dans une sorte de flots de paroles qui ne connaît pas de rives. Oui : un torrent. Un fleuve sans lit » (Elfreide Jelinek, prix Nobel 2004 – interview du 19 janvier 2002). Le titre de l’ouvrage se profile : « On ne naît pas français, on le devient ». Et le sous-titre : « Les infirmités de l’homo sapiens français ». À ce jour, nous n’avons pas trouvé le temps de l’entreprendre.

Quand nous serons éloignées, nous nous téléphonerons régulièrement. Chaque conversation démarre par un tour d’horizon sanitaire, de l’une, de l’autre, se poursuit par l’expression de nos dépressions respectives – Andrée me dit souvent vouloir en finir avec « cette vie absurde » et milite pour une mort dans la dignité – et se clôt toujours par nos envols rebelles du moment et leur traduction dans la pratique. En 2013, à 93 ans, Andrée sera aux avant-postes de la lutte pour la création d’un TPI pour la République démocratique du Congo auprès de 51 autres marraines et de ses ami-es africain-es. Le seul moyen de punir les auteurs de crimes abominables qui utilisent le corps des femmes comme armes de guerre, dira-t-elle. Elle y mettra toute sa force, toujours dans l’anonymat. Ce qui compte c’est le combat, en aucun cas la reconnaissance de ceux qui en sont.

Aujourd’hui, si on me demande ce que je retiens d’Andrée Michel, je dis : une intellectuelle vertébrée par la liberté, qui a mis son intelligence au service de la paix et de la justice, de la lutte contre toutes les formes de domination et sa force au service de toutes les femmes du monde. Sa générosité n’a d’égale que sa volonté de résister. Son humilité structure la solidarité qu’elle n’a de cesse d’exprimer envers les opprimé-es, les subalternes. Elle m’aura toujours servi de guide, les jours de doute, de colère. Je l’en remercie ici.

Joelle Palmieri, 17 novembre 2013

http://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2009-2-page-5.htm

http://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2009-2-page-8.htm

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/11/29/le-systeme-militaro-industriel-pratique-une-politique-de-genre-dynamique/

°°°

Source : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/09/28/andree-michel-101-ans-le-22-septembre/

Andrée Michel : 101 ans le 22 septembre

mercredi 28 septembre 2022, par CRAMER Ben

Andrée M. considère la sociologie comme une arme, une arme au service de tous et de toutes. Au service de ces minorités, ces catégories, ignorées, méprisées, exploitées, sous-représentées si nombreuses : parmi elles, les travailleurs manuels, les peuples colonisés, les femmes. Pour ces dernières, elle ajouterait volontiers « mâl-représentées ». Andrée Michel a été de tous les combats (et d’abord contre la guerre d’Algérie). Le combat antimilitariste est aussi et surtout un combat de femmes car, explique la sociologue, docteure d’Etat de l’université de Paris, l’armée est une composante du système patriarcal.

Avec l’aventure nucléaire française que la IVe République a échafaudée et mise en selle, Andrée y détecte ce délire de grandeur des hommes qui prétendent concurrencer Dieu. (mythe prométhéen). A l’image de son amie Solange Fernex, elle saura lier combat féministe et combat pacifiste. En 1990, elle crée le réseau « Citoyennes pour la paix » et découvre alors, non sans amertume, que les féministes les plus en pointe se sont ralliées à la cause de François Mitterrand. Le compromis politicard est vécu comme une trahison. Qu’importe, la déception ne mérite pas l’inaction. Nous sommes à la veille de la première guerre d’Irak. Mitterrand dépêche un porte-avions en Mer Rouge. Alors, Andrée se lance dans la course aux pétitions, aux signatures. A la suite d’une lettre ouverte au Président Mitterrand, Andrée reçoit le soutien de féministes arabes ; ce sont elles qui montent l’opération ‘Un bateau pour la paix’.

Ce bateau veut apporter un soutien alimentaire aux enfants victimes de l’embargo qui frappe l’Irak. L’embarcation de fortune – dont l’épopée fera la « une » de journaux internationaux – quitte Alger à destination de Bassorah. Andrée décide de rejoindre l’équipage pacifiste et embarque à Tunis. La seule française à bord ! Plus tard, elle rencontrera l’écrivaine irakienne Nassra Al Satoum ; et pour que le récit soit connu ici, elle lui trouvera un éditeur.

Le combat contre le complexe militaro-industriel a valu à Andrée une réputation qui dépasse les frontières. Le livre Surarmement, Pouvoirs, Démocratie (L’Harmattan 1995) est un pavé. Ces 400 pages n’ont pas perdu de leur pertinence, même si les chiffres devraient être révisés à la hausse. Le seul problème, c’est qu’il n’est pas d’un accès facile. C’« est d’ailleurs pourquoi Andrée va décider de publier une version simplifiée et illustrée par une dessinatrice de talent, Floh : il s’agit de Citoyennes Militairement incorrectes (Harmattan 1999)

Le nombre d’ouvrages publiés ? A défaut d’en faire l’inventaire, Andrée ajoute avec un zeste de modestie « Oh, une vingtaine environ ». Le listing exact ne compte pas. Après avoir pondu deux tomes sur la condition de la femme aujourd’hui, les Presses Universitaires de France lui proposent de rédiger un Que sais-je ? sur le féminisme. Elle accepte. Il se vendra bien puisqu’il en est à sa 8e édition.

Andrée Michel méritait bien cette reconnaissance puisqu’elle est la première à avoir créé au sein du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), une unité de recherche sur le rôle des sexes, de la famille et du développement humain.

Si vous lui demandez sa nationalité, Andrée M. répond volontiers : je suis citoyenne de la planète, pas de la France.

Ben Cramer

• Paru dans le mensuel Planète Paix, 2009.

°°°

Source : https://blogs.mediapart.fr/jules-falquet/blog/090222/continuer-la-lutte-anti-militariste-avec-linspiration-dandree-michel

Continuer la lutte anti-militariste avec l’inspiration d’Andrée Michel

mercredi 9 février 2022,

par Jules FALQUET

La grande sociologue Andrée Michel est partie hier à l’âge de 101 ans. Précurseuse du féminisme en France, anti-colonialiste et anti-militariste convaincue, elle laisse notamment une analyse décapante du « complexe militaro-industriel », dont la lecture est urgente en France, 3e exportateur d’armes et de doctrine militaire.

En honneur à son enthousiasme et sa fougue, à son courage et à son exemple de lutte, quelques éléments de son parcours et de sa réflexion, repris de la préface de son dernier ouvrage : https://www.editions-ixe.fr/catalogue/feminisme-et-antimilitarisme/

Andrée Michel : une féministe anti-militariste dans le siècle

Hay mujeres que luchan un día, y son buenas
Hay mujeres que luchan muchos dias, y son muy buenas
Hay mujeres que luchan muchos años, y son mejores
Y hay mujeres que luchan 101 años
Estas son las imprescindibles
Bertold Brecht (adaptation)

Solo le pido a Dios
Que la guerra no me sea indiferente
Es un monstruo grande y pisa fuerte
Toda la pobre inocencia de la gente
Chanson de Mercedes Sosa

On connaît généralement Andrée Michel comme l’une des premières sociologues de la famille, puis des femmes et du travail, dans les années 1960 et 1970 en France . Pourtant, au-delà de ces travaux novateurs, aujourd’hui devenus classiques, on a à faire à une féministe « intégrale » – à la fois militante et chercheuse – et à une précurseuse dans plusieurs autres domaines capitaux, notamment la sociologie des migrations mais aussi, et surtout, le militarisme et le Complexe militaro-industriel (CMI), expression traduite de l’américain qu’elle a été la première à utiliser en France (Michel, 1985a) .

Dans les années 1950, elle ouvre le champ de la sociologie des migrations en France, étudiant et dénonçant les conditions de logement et de travail des ouvriers algériens, tout en s’engageant dans les luttes anti-coloniales, algériennes en particulier. Dès les années 1960, elle milite activement au Planning familial, publie l’un des premiers ouvrages de référence sur la situation des femmes (Michel et Texier, 1964), puis le premier (et unique) « Que sais-je ? » sur le féminisme, paru en 1972 et traduit en six langues . Après plusieurs années à enseigner en Algérie, puis aux États-Unis et au Canada, revenue en France elle fonde en 1974 la première équipe de recherche sur les femmes au CNRS.

À partir des années 1980 – la période où elle commence à écrire les textes ici rassemblés –, elle compte parmi les premières et très rares chercheuses en France à travailler sur la question des transnationales et du complexe nucléaro-militaro-industriel. Dans les années 1990, elle s’engage résolument contre la guerre et le militarisme, un engagement particulièrement infatigable. L’un de ses derniers textes (1999), plein d’enthousiasme, est le résultat d’une intervention devant un groupe de syndicalistes, en Colombie, où cette femme d’alors quatre-vingt-deux ans avait accepté avec plaisir de venir donner une série de conférences.

Il est difficile de rendre justice en quelques pages à l’itinéraire et aux analyses d’une aussi fougueuse intellectuelle et activiste, dont certains des travaux les plus importants restent méconnus dans son pays, la France – où règne un antiféminisme tenace et où beaucoup préfèrent aller chercher leurs héroïnes aux États-Unis. Pourtant, le travail d’Andrée Michel, non seulement par ses qualités intrinsèques, sa cohérence et son courage, mais aussi parce qu’il participe d’un élan profondément internationaliste incluant aussi bien l’Algérie que la Colombie, l’Irak que le Brésil, les États-unis, le Canada et la France, est de ceux qui honore le féminisme hexagonal.

Éléments d’un itinéraire anticolonialiste et féministe

Née en 1927, dans une petite ville du Sud de la France, au sein de la bourgeoisie moyenne, Andrée Michel, comme toute une génération, a été fortement marquée par les guerres du XXe siècle. La Première Guerre mondiale a durement touché sa famille, provoquant mutilations et deuils : « J’ai vu ma grand-mère pleurer dix ans après 1918. Elle avait perdu un fils et l’autre, mon père, avait perdu un bras à la guerre » (Vogel, 2009 : 9) . Désireuse d’avoir un métier qui garantisse son autonomie économique, elle part étudier à Grenoble, où elle enseigne et échappe à l’Occupation pendant les trois premières années de la guerre. Quand l’armée allemande envahit le Sud, elle s’engage immédiatement, en tant que volontaire sociale, dans l’armée d’Afrique, travaillant principalement avec les tirailleurs algériens et marocains. Mais l’armée n’est pas une vocation pour elle : engagée « pour apporter [s]a contribution à la Libération » (ibid. : 10), lorsqu’on lui propose à la fin de la guerre de partir en Indochine, sa réaction est sans équivoque : « On me demandait d’occuper un pays qui demande sa libération… J’ai demandé ma démobilisation » (ibid. : 10). Bientôt commence la guerre de libération en Algérie, une guerre dans laquelle elle s’implique à nouveau – du côté algérien cette fois-ci, comme oratrice, activiste, mais aussi comme porteuse de valises, une tâche plutôt féminine comme elle le souligne avec modestie et une pointe de malice : « J’étais, comme d’autres, une porteuse de valises… En fait, j’ai vu surtout des femmes porter des valises… Mais les livres s’intitulaient “porteurs de valises”... Mes autres activités anticolonialistes étaient nombreuses (conférences, démarches…) » .

L’indépendance d’esprit et l’audace caractérisent son parcours professionnel : renonçant à l’agrégation de philosophie, après plusieurs emplois précaires dans l’enseignement elle devient assistante de recherches au CNRS en 1948, auprès de Paul Henry Chombart de Lauwe qui travaille alors sur les familles ouvrières. Le cursus de sociologie n’existant pas à l’époque en France, elle devient sociologue « sur le tas » avant de se former aux États-Unis, intégrant le CNRS comme chercheuse en 1954. Elle y fera une longue carrière, malgré la marginalisation que lui valent ses positions féministes et trop à gauche . En fait, elle préfère rester « un pied dans l’institution, un pied en dehors » (Poinsot, 2003 ). Dès le début des années 1950, en contact avec le mouvement des prêtres ouvriers, elle s’installe dans un hôtel meublé à Montreuil. La crise du logement bat son plein. Elle côtoiera là des prostituées, des travailleurs migrants algériens et des familles ouvrières françaises et espagnoles. Cette installation à Montreuil, où elle réside toujours aujourd’hui, constitue pour elle un passage de frontière particulièrement significatif : « Je n’avais pas du tout envie de retomber dans le milieu intellectuel parisien. Ils étaient déjà à cent lieues d’où j’étais. À vol d’oiseau, j’étais peut-être à deux kilomètres, mais j’avais déjà changé de monde » (Vogel, 2009). Elle signe alors l’une des toutes premières recherches en sociologie des migrations publiées en France sur les conditions de logement et de travail des ouvriers algériens (Michel, 1956), soulevant au passage la colère du patronat français et de l’ancien gouverneur de l’Algérie colonisée, Jacques Soustelle.

Sa curiosité intellectuelle et son ouverture d’esprit la poussent à élargir considérablement l’horizon de ses recherches et de ses pratiques sociologiques : « J’allais plus volontiers aux congrès internationaux qu’aux congrès franco-français qui ne m’intéressaient pas trop… En 1956, le premier Congrès international de sociologie s’est tenu à Stresa, en Italie. J’y suis allée et j’ai continué de participer aux colloques internationaux. J’étais quelqu’un de marginal, mais j’étais souvent invitée à droite et à gauche et les satisfecit des uns ou les critiques des autres m’importaient peu. Je continuais mon chemin, sachant que j’avais toujours eu les opprimé.es de mon côté. Tant pis si, en haut lieu, certains m’accusaient de faire de la “sociologie de combat” ! » (ibid.).

Quant à l’engagement féministe d’Andrée Michel, il s’est affirmé très tôt, on l’a dit. Côté militant, dès les années 1960 elle s’implique très activement dans le Planning familial – un mouvement qui suscite alors une forte réprobation dans une grande partie des milieux universitaires notamment. Côté académique, elle publie en 1964 avec Geneviève Texier deux volumes sur La condition de la Française aujourd’hui  : si les termes paraissent aujourd’hui désuets, Andrée Michel rappelle que la deuxième vague du mouvement féministe n’avait pas encore commencé à se former et que, selon les éléments du Code Napoléon toujours en vigueur, les femmes avaient moins de droits que les fous (Poinsot, 2003). Elle fonde en 1974 au CNRS le premier Groupe d’études sur les rôles des sexes, la famille et le développement humain. Sur la recherche dans le domaine, en France, son constat est sans détour. En 2003 elle affirme : « Il y a, ici, des inégalités entre les hommes et les femmes qui seraient inimaginables en Allemagne, aux USA ou en Angleterre. Les femmes sont encore invisibles en France, aussi bien dans le business, dans la politique, que dans la recherche, si ce n’est quelques femmes alibis. Comme s’il n’y avait pas eu trente ans de féminisme. La société française est bloquée, et ses blocages proviennent de son attitude néocolonialiste et patriarcale. La France est une société militariste. Les budgets énormes qui ont été investis dans les armes expliquent le retard dans beaucoup d’autres domaines » (ibid.).

C’est pourquoi, on l’a vu, Andrée Michel consacrera une bonne part de son énergie à des dynamiques internationales, participant au sein de l’Association internationale de sociologie (AIS) à la création et à la coordination du Comité international de recherches sur les rôles de sexe. Elle organise à ce titre plusieurs tables rondes, notamment sur « Les femmes dans la production non marchande  », en 1977, et sur « Les femmes et la division internationale du travail  », en 1981, qui débouchent sur ses premières publications à propos des multinationales (Michel, Fatoumata-Diarra et Agbessis-Dos Santos, 1981). Entre 1986 et 1995, elle exerce la direction de la revue Nouvelles Questions féministes.


Andrée Michel l’antimilitariste

En tant que féministe, Andrée Michel s’est intéressée d’abord à la famille, au travail, à l’économie, à la politique. Cependant, pour reprendre ses termes, le système patriarcal s’incarne également dans la guerre, l’industrie d’armement, la vente d’armes. Comme elle le rappelle : « [L]a guerre, nous la vivons… dans mon enfance, on parlait souvent de la guerre 1914-1918 qui avait durement éprouvé ma famille. Dans celle de mon mari, la même guerre avait fauché la moitié des hommes. Lui-même, après quatre ans de service militaire, avait enduré quatre ans de captivité… J’ai été traumatisée par les massacres de la grotte d’Ouvéa, par la guerre d’Irak et celle des Balkans » (Vogel 2009). C’est au sujet de ces guerres qui la touchent directement qu’elle écrit, en particulier une brochure de soixante-dix pages intitulée Mitterrand, de la guerre d’Algérie à la guerre d’Irak, puis, en 2002, un ouvrage sur la guerre en ex-Yougoslavie, Justice et vérité pour la Bosnie-Herzégovine. L’antimilitarisme, chez elle, vient de loin et s’incarne dans l’action tout autant que dans l’analyse.

Ainsi, à partir des années 1980, elle milite directement contre la guerre. D’abord dans le réseau Résistance internationale des femmes à la guerre, une initiative venue essentiellement d’institutrices et d’enseignantes et qui reste alors très isolée, car, selon Andrée Michel, les Françaises se montraient dans l’ensemble extrêmement timorées et ne s’autorisaient pas à analyser le conflit hors des schémas de pensée masculins, patriarcaux (1985a). De fait, sur ce thème, peu de revues lui ouvrent leurs colonnes : selon ses propres dires, son premier travail de fond sur la question du complexe militaro-industriel (1985b ) et des violences envers les femmes n’aurait jamais été publié (dans Nouvelles Questions féministes) sans l’appui de Simone de Beauvoir et de Christine Delphy.

Son engagement se développe dans les années 1990, grâce à son inscription dans des réseaux féministes européens et américains sur la question de la guerre et des femmes – dont les Françaises sont singulièrement absentes. L’actualité politique également la pousse : fin 1990, elle participe au voyage de l’Ibn Khaldoun, un bateau affrété par le Front des femmes arabes pour la paix, créé en septembre 1990 à Sanaa (Yémen) par des organisations de femmes de Palestine, Jordanie, Irak, Liban, Syrie, Algérie, Tunisie et Yémen. Le sort de cette initiative politique audacieuse n’est pas sans évoquer celui que connaîtra la Flottille pour Gaza vingt ans plus tard : parti d’Alger avec des femmes arabes, européennes, japonaises et états-uniennes, l’Ibn Khaldoun, en plus de sa mission de paix, avait récolté du lait, des aliments et des médicaments à destination des enfants irakien.nes et koweïtien.nes durement touché.es par l’embargo. Or, « dans la nuit du 26 décembre, à 5 heures du matin, devant la côte d’Oman, américains, britanniques et australiens ont été parachutés sur le Ibn Khaldoun qui était cerné par neuf navires de guerre. Après avoir molesté femmes et enfants et fait tomber à terre un enfant en bousculant sa mère, les marines ont confisqué documents, appareils photo et pellicules. Pour assurer leur “sécurité”, ils ont utilisé des grenades lacrymogènes et aveuglantes ; dans la bousculade, soixante-cinq personnes ont été blessées et deux femmes qui étaient enceintes ont fait une fausse couche. Le capitaine a été battu et on lui a mis des menottes. Tandis que femmes et enfants étaient détenus pendant dix heures dans les cabines où, par suite de l’arrêt de la ventilation, plusieurs se sont trouvés mal (des cas de lipothymie ont été enregistrés), les marines déchargeaient les médicaments et les aliments que les femmes de plusieurs pays du monde avaient collectés pour les enfants d’Irak et du Koweït. Le bateau a été immobilisé huit jours dans le Golfe, et pendant ce temps les femmes ont souffert du manque d’eau, distribué au compte-gouttes. » (Nasra Al Sadoon, 1991). Ce compte rendu est publié, précisément, dans Nouvelles Questions féministes.

Lors de la première Guerre du Golfe puis de la guerre en ex-Yougoslavie, Andrée Michel est active dans différentes luttes pacifistes et antimilitaristes, qui l’amèneront des pourtours de la Méditerranée jusqu’en Colombie, où elle s’intéresse de près aux activités de la plus grande coalition féministe antimilitariste du continent, la Ruta Pacífica de las Mujeres, avec qui elle gardera des liens durables. C’est alors que son internationalisme se déploie à plein : sollicitée par des associations et des femmes universitaires aux quatre coins de la France et du monde (Suisse, Belgique, Italie, Espagne, Mexique, Colombie, Costa-Rica, Brésil, Niger, Éthiopie, Tunisie), elle participe à toutes sortes de conférences internationales, académiques et/ou militantes. Ses analyses suscitent l’intérêt aussi bien des femmes universitaires que des activistes. Pourtant, dans l’académie mainstream, elle se heurte au mieux à l’indifférence, le plus souvent à l’agressivité, de ses collègues masculins lorsqu’elle intervient dans leurs colloques sur la militarisation, qu’ils considèrent visiblement comme leur chasse gardée. C’est probablement la raison pour laquelle ses deux ouvrages principaux sur la question sortent aux Éditions de l’Harmattan (Michel 1995 ; 1999) sans lui valoir la reconnaissance internationale – on ne peut plus méritée – dont jouit sa collègue politiste états-unienne Cynthia Enloe, alors même que les analyses d’Andrée Michel sont antérieures.

Le système militaro-industriel, analyses et luttes féministes

Alors que la France est l’un des pays les plus nucléarisés au monde et l’un des principaux fabricants et vendeurs d’armes de la planète, il faut répéter d’abord qu’Andrée Michel est l’une des très rares universitaires féministes françaises contemporaines à avoir travaillé directement sur le militarisme et le nucléaire en France. Un tel silence du féminisme universitaire et d’une bonne partie du féminisme militant est préoccupant, même s’il ne fait que refléter le silence construit, voire imposé à l’ensemble de la société française. Les quelques voix qui s’élèvent n’en sont que plus précieuses, surtout quand elles analysent les raisons profondes du mutisme et de l’auto-censure sur ces deux « mamelles » de la France.

Il s’agit précisément de l’un des apports majeurs du travail d’Andrée Michel, manifeste dès le premier article qu’elle publie à ce sujet en 1985, « Le complexe militaro-industriel et les violences à l’égard des femmes ». Dans la veine du féminisme matérialiste, Andrée Michel analyse tant la face mentale que la face matérielle du militarisme, qui se construit très concrètement comme un double système idéologique et productif solidement appuyé sur un ensemble d’institutions qui organisent l’ensemble de la société. Et comme on le verra, elle met en rapport cette double analyse avec celle des violences masculines contre les femmes, en les définissant bien au-delà du seul cadre des violences conjugales et « privées ».

Concernant les bases matérielles du complexe ou système militaro-industriel (CMI ou SMI), Andrée Michel analyse méticuleusement les données économiques, sociologiques, historiques et statistiques disponibles, souvent celles-là mêmes que fournissent les institutions internationales. Quel pays produit quoi, quel gouvernement dépense combien en armes, qui choisit d’acheter ou de vendre plutôt des missiles que des hôpitaux, de rémunérer des soldats et d’imprimer des manuels de torture plutôt que de former des maîtresses d’école et de développer des bibliothèques enfantines : là se jouent les choix décisifs. Or, Andrée Michel montre bien qu’une petite clique de vieux messieurs, souvent blancs, toujours fort riches, décide des priorités en la matière dans la plus totale opacité, sans souci ni de la démocratie, ni des intérêts du plus grand nombre. De plus, Andrée Michel dévoile les liens entre plusieurs dimensions structurelles du militarisme. Elle souligne l’articulation de trois dimensions capitales. D’abord, l’organisation du système productif lui-même, qui est déformée par le militarisme : il est instructif de constater non seulement le poids économique du secteur, mais aussi d’analyser les logiques d’emploi dans l’industrie de l’armement et dans l’industrie nucléaire. Ensuite, il convient d’observer que le militarisme ne peut prospérer qu’en étant solidement soutenu par un système politique antidémocratique où les décisions sont prises sans transparence, comme le montre très bien le choix du nucléaire en France, sans aucun débat. Enfin, Andrée Michel attire notre attention sur les systèmes médiatiques et éducatifs qui légitiment le militarisme sur le plan idéologique. Érotiser la guerre avec des images de pinups et de soldats musclés, la dé-réaliser et la transformer en « jeu » vidéo, présenter aux enfants et aux jeunes la vie militaire comme un idéal viril ou un modèle de discipline, de moralité et d’amitié, minimiser l’impact du nucléaire sans crainte du ridicule en décrivant le mouvements de nuages respectueux des frontières de l’Hexagone : c’est cela, aussi, le quotidien du CMI, son danger et sa redoutable force.

Par ailleurs, si son travail empirique part du cas français, Andrée Michel situe ses analyses dans une perspective internationale et anti-néocoloniale . Elle lie sa critique du militarisme à une dénonciation très claire d’une série de guerres concrètes, qui constituent le débouché on ne peut plus logique du CMI – et non pas quelque regrettable « bavure » que nos dirigeant.es s’efforceraient de circonscrire et de faire disparaître. Sans guerres ouvertes, pas de consommation des produits centraux du CMI, pas de justification des arbitrages budgétaires scandaleux et de l’endettement massif pour équiper les armées de matériel dernier cri. Il est complètement illusoire d’espérer que les dépenses militaires mènent à la préservation de la paix : bien au contraire, elles prolongent indéfiniment, non seulement les guerres, mais aussi les luttes contre « l’ennemi intérieur » (la population civile contestaire, qui constitue souvent un premier test « grandeur nature » des nouveaux matériels), et surtout, comme Andrée Michel l’a si bien souligné, le retard dans toutes sortes de domaines, comme la recherche, les droits humains, l’égalité de sexe, de « race » ou de classe. Ce qu’on dépense en armes, c’est toujours ça de moins pour la musique, la poésie ou le désengorgement des Tribunaux qui fixent les montants des pensions alimentaires.

C’est pourquoi Andrée Michel s’inscrit dans l’activisme et travaille à mettre en valeur les actions pacifistes et surtout antimilitaristes du mouvement des femmes et des féministes dans différents contextes nationaux et internationaux.

Dans cette perspective internationaliste, le travail d’Andrée Michel se distingue aussi par sa dénonciation constante de l’ethnocentrisme des féministes françaises et européennes, « renforcé par leur sentiment [d’appartenir] à des sociétés qui doivent devenir la référence pour les femmes du Tiers-Monde », écrit-elle avec des accents proches de ceux de Chandra Mohanty dans un texte consacré aux échanges entre participantes du Nord et du Sud lors de plusieurs grandes rencontres internationales contre la guerre (Michel, 1994b) . Analysant les différences entre ces rencontres, elle affirme que les femmes européennes ont un potentiel de résistance à l’impérialisme très réduit, même si on trouve chez elles un potentiel élevé pour la résolution des conflits par la non-violence. Dans ce texte du début des années 1990, elle montre déjà comment le retour de pratiques de lapidation en Irak est manipulé, avec succès, par les médias occidentaux pour que les femmes occidentales se détournent avec effroi et incompréhension du sort des femmes irakiennes. Andrée Michel estime en revanche que c’est chez les femmes des Suds que les luttes contre l’impérialisme, la guerre et le militarisme, sont les plus résolues et les plus lucides. Et en tout état de cause, elle n’a de cesse de prôner et d’œuvrer très concrètement à des alliances, comme en témoignent notamment, non seulement ses articles publiés dans NQF et ses nombreuses interventions dans différents espaces militants, mais aussi ses efforts constants pour faire connaître les travaux et les luttes de nombreuses activistes et théoriciennes du Sud, qu’elle cite abondamment et avec qui elle dialogue constamment.

Enfin, en ce qui concerne les femmes, on sait que le pacifisme est souvent mêlé à un certain naturalisme : c’est parce que les femmes seraient avant tout des mères, proches de la vie, qu’elles chériraient la paix. Ou bien c’est en tant que victimes obligées des violences, des viols de guerre, en tant que veuves et mères éplorées, qu’elles s’opposeraient légitimement à la guerre. Rien de tel chez Andrée Michel, qui différencie avec soin pacifisme et antimilitarisme. L’antimilitarisme, bien plus large qu’un amour un peu sentimental de la paix, est éminemment raisonné. Il est l’aboutissement logique, —inévitable, aimerait-on dire¬— de positions féministes, anticolonialistes, antiracistes et anticapitalistes. Andrée Michel, comme après elle Cynthia Enloe (1989) et Cynthia Cockburn , insiste d’ailleurs sur la dimension féministe que revendiquent de nombreux mouvement de femmes antimilitaristes.

Bien plus que s’opposer à des guerres ponctuelles, il s’agit de remettre en cause toute une logique quotidienne du « temps de paix », qu’Andrée Michel débusque là où on oublie souvent qu’elle se niche. Le militarisme, ce sont bien sûr les dépenses militaires, le commerce des armes et les interventions armées – l’une des principales occasions de ce qu’elle nomme la « consommation d’armes ». Pourtant, il s’exprime aussi dans la mode (camouflage), le cinéma (héroïque) ou le nucléaire « civil » (même quand cette industrie est pilotée par une femme). Mais Andrée Michel nous rappelle que la militarisation implique aussi toute une politique de l’emploi à l’échelle de pays entiers, subordonnant les industries civiles aux industries militaires, ce qui diffuse et aggrave la division sexuelle du travail dans l’un comme dans l’autre secteur, renforce la taylorisation du travail et augmente le chômage en général et celui des femmes en particulier. On voit alors apparaître le lien profond entre politique de classe et politique de genre. De même, la division internationale ou « raciale » du travail n’est jamais loin : d’où vient l’uranimum à bas prix ? qui se prostitue dans les bases militaires de qui ? qui est envoyé.e en première ligne avec la promesse d’obtenir, un jour, des papiers si elle/il se bat courageusement pour les intérêts des multinationales basées dans le Nord ? Finalement, comme le souligne Andrée Michel, pour que des choix budgétaires et politiques militaristes et guerriers éminemment défavorables aux femmes, et surtout aux plus pauvres d’entre elles, puissent s’imposer, il faut exclure les femmes des parlements. Qu’on repense un instant au Congrès états-unien qui a voté la guerre contre l’Irak : parmi les rares opposant.es à cette décision tragique et scélérate, les plus déterminées étaient des députées femmes, Noires.

Pour conclure, il faut rappeler que si le travail d’Andrée Michel est à la fois précurseur et profond, il est surtout terriblement actuel. Sa dénonciation de la culture de guerre et du militarisme résonne avec un écho tout particulier depuis le début de la « guerre antiterroriste » lancée par les États occidentaux à la suite du 11 septembre 2001 . La guerre a connu deux grandes transformations après la Deuxième Guerre mondiale : la doctrine de la dissuasion nucléaire et le fait que les pays du Sud soient devenus le principal théâtre des opérations militaires. Ces deux transformations sont aujourd’hui d’une actualité brûlante. Le nucléaire civil et militaire reste la plus terrible menace pour la vie humaine, comme l’ont montré la catastrophe entièrement évitable de Fukushima et les énormes tensions qui entourent les programmes nucléaires français, indien, pakistanais, israélien, états-unien, coréen et, aujourd’hui tout particulièrement, iranien. On sait aussi que les pays des Suds font aujourd’hui les frais d’une longue liste de conflits armés destinés à leur imposer la démocratie de marché (Irak, Afghanistan), le pillage de leurs ressources (Libye, Nigeria, Mali), ou encore un contrôle social brutal par la terreur et la décomposition sociale généralisée, cas de nombreux pays latino-américains où la « guerre contre le narco-trafic » s’est transformée en véritable guerre contre la population civile, faisant des mort.es et des disparu.es par dizaines voire centaines de milliers (Mexique, Amérique centrale, Colombie). Face à cet état de guerre généralisé qui menace de devenir permanent, être « militairement incorrectes », comme le préconise Andrée Michel, est plus que jamais une urgence où convergent les luttes féministes, antiracistes, anticoloniales et anticapitalistes.

Jules Falquet
Paris, juillet 2012

On pourra voir son texte majeur, écrit avec Agnès Bertrand et Monique Séné, sur « Le complexe militaro-industriel et les violences à l’égard des femmes » : https://www.jstor.org/stable/40620122