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France : Signes religieux à l’école : la loi de 2004 dans le viseur de profs et de collectifs militants

mercredi 16 février 2022, par siawi3

Source : L’Express, Dans l’hebdo du 17 Février

Signes religieux à l’école : la loi de 2004 dans le viseur de profs et de collectifs militants

Jugée « raciste » et « sexiste » par certains militants d’extrême gauche, la loi qui interdit le port de signes religieux ostentatoires à l’école est saluée par la plupart des enseignants.

Par Amandine Hirou

Publié le 15/02/2022 à 18:00, mis à jour à 19:40

L’affrontement était prévisible. Lors du conseil d’administration du 21 octobre dernier, un collectif d’enseignants du lycée Marcelin-Berthelot de Pantin (Seine-Saint-Denis) présente une motion intitulée « La République, c’est nous ». Les professeurs y évoquent la venue prochaine de deux inspecteurs, membres de la mission académique de Créteil dédiée aux valeurs de la République. Ces derniers ont été mandatés pour assurer une formation laïcité à tout le personnel. Depuis quelque temps, une dizaine de jeunes filles portaient le voile au sein du lycée, en dépit de la loi du 15 mars 2004 qui interdit le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics. « Quand des lois et règlements semblent mal s’articuler, il est possible que certaines dispositions soient appliquées avec un zèle modéré », avance le collectif.

La formation aura bien lieu. Mais se déroulera dans un climat très tendu. « Alors que nous étions là pour rappeler le droit, une poignée de contestataires nous ramenait sans cesse sur le terrain de l’idéologie, nous accusant d’islamophobie », raconte une inspectrice présente, qui a souhaité garder l’anonymat. Lors du conseil d’administration suivant, un enseignant lira une nouvelle motion rédigée sous forme de fable, « Le serpent et le roquet ». « Un seul thème choisi, le voile des jeunes filles », accuse le texte en référence au contenu de la formation. « Quelle erreur feraient-elles, si en plus d’être femmes, à l’époque actuelle, elles étaient musulmanes », poursuit-il. « Le roquet c’est moi ! », précise l’inspectrice qui a porté plainte. « C’est la première fois, au cours de ma carrière que je suis confrontée à une telle situation », tient-elle toutefois à préciser.

LIRE AUSSI : Avec le syndicat SUD Education, c’est « la lutte des races » en salle des profs

L’affaire du lycée Berthelot est-elle un cas isolé ou le reflet d’un mouvement de fond plus général ? Lors d’un stage de formation syndicale, qui s’est déroulé les 24 et 25 janvier derniers à la Bourse du Travail de Saint-Denis, SUD Éducation 93 proposait un atelier ayant pour thème « Loi de 2004 : chronologie et luttes contre une loi raciste et sexiste dans l’éducation ». Cette opposition frontale est une première pour le syndicat d’extrême gauche. « Notre position sur le sujet n’a pas changé, on ne revendique pas l’abrogation de cette loi », affirme Jules Siran, cosecrétaire fédéral de SUD Education. « Il peut y avoir des débats dans le cadre d’une formation, on peut discuter d’un sujet d’actualité sans pour autant qu’on en déduise qu’il s’agit pour nous d’un thème central », poursuit-il. Un positionnement ambigu selon Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis. « Est-ce que la consigne donnée à leurs militants et adhérents par les représentants syndicaux de SUD Éducation 93 serait - je prends garde d’employer le conditionnel - de ne pas faire respecter la loi de la République dans les établissements scolaires ? Cela mérite une réponse claire », insiste celui qui est également membre du Conseil des sages de la laïcité mis en place par Jean-Michel Blanquer.

Cette position radicale reste toutefois très minoritaire dans le monde enseignant. D’après un sondage de la Fondation Jean-Jaurès, réalisé en décembre 2020, 94 % des enseignants du public sont aujourd’hui favorables à cette loi de 2004 (contre 76 % l’année de son vote). Globalement, la mesure est bien acceptée sur le terrain. Néanmoins, quelques exemples récents montrent qu’elle n’est pas forcément bien appliquée partout. L’an dernier, deux enseignants du lycée Angela Davis de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) ont reçu un blâme pour avoir refusé de faire ôter leurs signes « manifestant ostensiblement une appartenance religieuse » à des jeunes filles dans leurs classes. « Dernièrement, une professeure m’a contacté pour me signaler que des élèves, une fois passé le contrôle à l’entrée de l’établissement, remettaient le voile à l’intérieur sans que ses collègues trouvent à redire », poursuit Iannis Roder. Toujours en région parisienne, un professeur a pris le parti d’une élève qui ne voulait pas enlever son voile lors d’une sortie scolaire, s’opposant clairement au proviseur adjoint qui lui enjoignait de le faire.

Reflet d’une fracture générationnelle autour de la laïcité

Pour l’ancien inspecteur général Jean-Pierre Obin, auteur de Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école (Hermann, 2020), ces militants en question « s’inscrivent dans la tradition des anarcho-syndicalistes qui placent leurs propres valeurs au-dessus de celles de la République ». « Certains sont également dans une posture démagogique vis-à-vis de leurs élèves perçus comme des victimes d’un soi-disant racisme d’Etat », ajoute-t-il. Pour l’ex-haut fonctionnaire, ces débats qui ressurgissent autour du voile à l’école seraient également le reflet d’une fracture générationnelle autour des questions de laïcité. Selon un sondage Ifop réalisé pour la Licra en janvier 2021, 52 % des lycéens sondés sont favorables au port de signes religieux ostensibles par les élèves dans le public (contre 25 % chez l’ensemble des Français). « Ce clivage existe également entre certains jeunes enseignants et les plus anciens. Les premiers seraient davantage enclins à pencher pour une »laïcité« à l’anglo-saxonne... Ce qui, pour moi, est un oxymore ! » s’exclame Jean-Pierre Obin.

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L’école est l’un des principaux épicentres de la querelle entre les tenants d’une vision dite « républicaine » de la laïcité et ceux qui prônent une vision dite « libérale ». « Pour les premiers, la mise entre parenthèses des cultures d’origine est le point de passage obligé pour la formation des futurs citoyens, explique le sociologue et économiste Eric Maurin. Pour les seconds, la diversité des cultures d’origine doit être reconnue et pouvoir s’exprimer dans les classes. » Dans cette dernière perspective, l’interdiction du voile à l’école serait contre-productive, voire témoignerait d’une obsession anti-musulmane. Dans son livre Trois Leçons sur l’école républicaine (Seuil, 2021), le directeur d’études à l’EHESS se penche justement sur les effets concrets de la loi de 2004. Ce qui n’avait jamais été fait auparavant. On y découvre, étude étayée à l’appui, que la circulaire Bayrou de 1994 - celle-ci intervient quelques années après l’affaire de Creil et mentionne pour la première fois l’interdiction de symboles religieux ostentatoires -, puis la loi de 2004, ont été suivies d’une hausse du niveau scolaire des jeunes filles d’origine musulmane*.

L’ouvrage d’Eric Maurin revient également sur les débats de l’époque et sur le rôle de la commission Stasi. Dans le cadre de cette commission, créée par Jacques Chirac en 2003, plusieurs auditions avaient été menées auprès d’acteurs de terrain. Les membres, qui défendaient au départ des visions très pluralistes, finiront par se rallier à l’unanimité (moins une abstention, celle du sociologue Jean Baubérot) au principe de l’interdiction des signes religieux à l’école. « Les témoignages d’enseignants, en première ligne sur le terrain, mais aussi les associations de quartiers, leur ont ouvert les yeux sur les pressions intolérables subies par certaines jeunes filles. Il a été démontré que, pour bon nombre d’entre elles, le port du voile ne relevait pas d’un choix personnel », poursuit Eric Maurin qui pointe, néanmoins, que les temps ont changé. Les débats autour des questions identitaires se sont durcis, creusant une ligne de fracture irrémédiable entre les différents courants de pensée.

Aucun syndicat ne réclame l’abrogation de la loi de 2004

La militante Fatima Ouassak, co-fondatrice du Front de mères, qui se présente comme un « syndicat de parents d’élèves » et pour qui l’école s’inscrit dans un système raciste, n’hésite pas à pointer du doigt la loi de 2004 dans ses écrits. Elle encourage les parents à « lutter à tous les niveaux, de la loi contre le foulard de 2004 à l’obligation de mettre de la viande dans les assiettes à la cantine, du non-remplacement massif des instituteurs à la stigmatisation des cheveux crépus, des programmes scolaires blanco-centrés aux professeurs missionnaires, du système d’orientation raciste à la chasse à la jupe longue ». En janvier dernier, l’enseignant-chercheur Laurent Frajerman interpellait l’organisation de la primaire populaire qui s’était dite « fière de la compter parmi ses soutiens ». « Ce qui me semble problématique quand on sait que le discours de Fatima Ouassak consiste à opposer les habitants des quartiers aux enseignants », explique-t-il.

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Une forme de lobbying à prendre au sérieux, même si, du côté des syndicats nationaux d’enseignants, personne ne réclame aujourd’hui l’abrogation de la loi de 2004. « Revenir dessus serait une erreur puisque nous avons trouvé un bon équilibre », estime Paul Devin, président de l’Institut de recherches de la FSU. Le coordinateur de l’ouvrage La laïcité à l’école. Pour un apaisement nécessaire (Éditions de l’Atelier, 2021) met toutefois en garde contre « l’usage trop rigoriste que l’on pourrait en faire ». Allusion très claire à la ligne tenue par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. « Ce que je lui reproche ? De mettre le focus sur ce qui dysfonctionne et de laisser entendre que l’école serait aujourd’hui dans une situation catastrophique. Ce qui contribue à accentuer les tensions actuelles sur le terrain », dénonce-t-il.

Pour sa part, Jean-Pierre Obin, mandaté par la Rue de Grenelle pour effectuer un rapport sur la formation des personnels de l’Éducation nationale à la laïcité et aux valeurs de la République, estime qu’il est urgent d’agir. Un vaste plan de formation a été lancé dès la rentrée 2021. Dans ce cadre, la loi de 2004, relative à l’interdiction du port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires, sera bien sûr évoquée. « Mais les transgressions liées au port du voile sont loin d’être le principal problème, souligne Jean-Pierre Obin. Le plus préoccupant est le phénomène d’autocensure car on touche là au cœur de la mission des enseignants qui est la transmission des savoirs ». Selon la Fondation Jean-Jaurès, 1 professeur sur 2 (49 %) dit s’être déjà autocensuré dans le secondaire (contre 36 % en 2018). Un phénomène qui tend à s’amplifier depuis l’assassinat de Samuel Paty.

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* L’auteur s’est appuyé sur les données de l’enquête « Trajectoires et origines », conduite par l’Ined et l’Insee à partir de 2008. Ainsi que sur l’enquête emploi annuelle de l’Insee qui donne une indication sur la nationalité des personnes à la naissance.