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Inde : Qu’est ce qui se joue avec cette question du hijab ?

lundi 21 février 2022, par siawi3

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Source : siawi.org 21.02.22
Traduit de l’anglais par marieme helie lucas

Qu’est ce qui se joue avec cette question du hijab ?

Selon Javed Anand, les laïques doivent soutenir les droits des musulmans dans un monde où l’islamophobie est croissante ; mais ils devraient se garder, ce faisant, de renforcer la droite musulmane.

par Javed Anand

18 février 2022, 9:12:47 am

Pour donner du sens aux voix contradictoires qui s’élèvent dans la communauté des indiens laïques au sujet de la controverse autour du hidjab, nous ferions bien de nous souvenir de cette remarque, vieille d’une décennie et dans un autre contexte, faite par Akeel Bilgrami, philosophe indien du langage et de l’esprit vivant aux Etats Unis : Parfois qui parle est aussi important que ce qui est dit.

D’un côté, il y a une large majorité de laïques – organisations de femmes, féministes indépendantes, partis politiques – en compagnie de leaders religieux et politiques, ainsi que de femmes et d’hommes musulmans laïques, qui voient dans la tentative d’interdire le hijab à l’intérieur des salles de classes dans certains collèges pré-universitaires du Karnataka – sous gouvernement BJP - un nouvel essai des forces de l’Hindutva pour imposer aux minorités leur agenda majoritaire. En total soutien aux manifestantes musulmanes, ils croient défendre les droits constitutionnels des femmes musulmanes à la liberté religieuse, au droit à l’éducation, au droit à la liberté de choix. Et d’un autre côté, il y a les voix relativement moins nombreuses des femmes et d’hommes musulmans qui s’efforcent d’expliquer que tout ce que demande le Coran, aussi bien des hommes musulmans que des femmes musulmanes, c’est une tenue « modeste » et « décente ». Ni le hidjab ni la burqa totalement couvrante n’ont quelque chose à voir avec les principes de l’Islam. Parmi ces voix, citons Zeenat Shaukat Ali (érudite islamique, auteur de The Empowerment of Women in Islam – L‘autonomisation des femmes en islam -), Ghazala Wahab (auteur de Born a Muslim : Some truths about Islam in India - Naitre musulman : quelques vérités sur l’islam en Inde), Zakia Soman (co-organisatrice, Bhartiya Muslim Mahila Andolan), Shabnam Hashmi (Anhad), et plusieurs membres de Musulmans Indiens Pour une Démocratie Laïque (IMSD). C’est un point de vue qu’ils partagent avec une foule d’érudits islamiques des temps modernes, savants internationalement reconnus, aussi bien femmes que hommes.

Un tribunal de grande instance au Karnataka (High Court) est sur le point de délibérer pour savoir si le hidjab fait partie des « pratiques essentielles de l’islam ». Mais voici la pierre d’achoppement : Il y a un seul Coran, mais ses interprétations sont nombreuses. Comme pour n’importe quelle autre religion, on trouve, en pratique, non pas un mais de nombreux islams.
Sur quelle version de l’islam s’appuiera le tribunal pour former son jugement – celle des musulmans orthodoxes ou celle des musulmans réformistes ?

Pour les musulmans progressistes, tenants de la réforme, le voile est un très ancien symbole du patriarcat dont l’origine n’appartient pas à l’islam, symbole auquel continuent à s’accrocher les mollahs de l’islam pour perpétuer la domination masculine sur les femmes. Selon eux, le voile n’est pas une question isolée ; il fait plutôt partie des manifestations extérieures d’un islam en contradiction avec la modernité et l’état démocratique-laïque. On trouve un parfait exemple du profond malaise de ces musulmans-là dans les déclarations de quelques femmes musulmanes du Karnataka, que cite un rapport publié dans ce journal la semaine dernière (‘A letter from Karnataka : Udupi, Class of 2012′, February 13).

Selon une femme au foyer qui préfère rester anonyme : « Au temps où nous allions à l’école et au collège, nous n’avons jamais porté le hidjab ou la burqa. Nous avions juste une dupatta comme les autres filles. Nous ne savions pas ce qui était bien ou mal. » Selon sa fille Sana qui a commencé à porter le hidjab depuis la classe 8 : « maintenant je le porte (le hidjab) même à la maison, le hidjab fait partie de moi ». Quant à Fatima, étudiante en médecine : « Je le porte car on nous a appris que Dieu veut que nous le portions. C’est mon choix personnel. » Une autre femme au foyer, Sabina Begum (36 ans) dit que sa fille de 8 ans « adore porter le hidjab ».

Nous y sommes – le changement de visage de l’islam indien au cours des dernières décennies, où l’endoctrinement se déguise en droit à la liberté et droit de choisir. Comme bien des musulmans vous le diront, Allah vous donne le droit de choisir, mais ‘le mauvais choix’ vous amènera droit en enfer. De toutes façons, la controverse actuelle ne porte pas sur l’interdiction du port du hidjab ou de la burqa (« le drapeau de l’islam intégriste ») dans tout l’espace public mais uniquement à l’intérieur des salles de classes où l’uniforme est obligatoire.

Les mollahs ont longtemps affirmé qu’une femme musulmane ne devait pas mettre un pied hors de la maison sans être couverte de la tête aux pieds par une burqa, mais, jusqu’à une date récente, leur avis était ignoré par les musulmans éduqués. C’est toutefois avec grand succès qu’au cours des récentes décennies, quelqu’un a enseigné un « nouvel islam », à la classe moyenne musulmane indienne éduquée, dont le hidjab et la burqa (« le drapeau de l’islam intégriste ») ne représentent qu’une faible partie du nouvel accord. Il s’agit du Campus Front of India (Front Universitaire de l’Inde), l’aile étudiante du Front Populaire de l’Inde qui, comme le Mouvement Islamique des Etudiants de l’Inde (actuellement interdit) est enraciné dans l’idéologie de l’islam politique (islamisme) adopté par deux très influents propagandistes musulmans du XX° siècle, Maulana Abul A’la Maududi (fondateur du Jamaat-e-Islami in the Indian Subcontinent) et Syed Qutb (le leader le plus influent des Frères Musulmans égyptiens). Tout comme les zélotes de l’Hindutva, les islamistes eux aussi sont profondément hostiles aux idéaux d’une démocratie laïque.
Il ne faut pas non plus oublier le rôle de Zakir Naik, le télévangéliste financé par les pétrodollars, dans la promotion du suprématisme islamiste parmi les jeunes hommes et femmes musulmans crédules, quoique bien éduqués. Naik déploie une déplaisante ‘logique‘ pour demander aux femmes de se couvrir. Celles qui ne le font pas, soutient-il, s’exposent comme des bonbons dans une boutique. Sures d’attirer les mouches dans un cas, et les prédateurs sexuels dans l’autre.
Ironiquement, alors qu’un nombre croissant de pays à majorité musulmane, y compris l’ultra-orthodoxe Arabie Saoudite, s’éloignent de la position selon laquelle le hidjab ou le niqab sont obligatoires en islam, une partie des musulmans indiens prend la direction opposée. Il va sans dire que les laïques ont l’obligation morale et politique de soutenir les droits des musulmans dans un monde de plus en plus islamophobe. Mais ne devraient-ils pas prendre garde, ce faisant, à ne pas renforcer la droite musulmane ?
En ce qui concerne le droit des filles musulmanes à l’éducation, il vaut sans doute la peine de se demander si l’éducation se limite à l’obtention de diplômes ou si c’est une éducation à la vie ? Une jeune femme musulmane faisait ce commentaire poignant dans un group-chat de laïcs : « où en sommes-nous en tant que communauté ? Nous devons initier un processus de dialogue pour déterminer comment contrer le croissant conservatisme et intégrisme dans la communauté. Si nous ne le faisons pas, le BJP le fera ». Et si ce n’est pas le communautariste BJP, ce seront les tribunaux laïques qui pourraient bien le faire.

Source originale : https://indianexpress.com/article/opinion/columns/karnataka-udupi-muslim-right-what-is-at-stake-in-hijab-issue-7778969/

Cet article a d’abord paru dans l’édition du 18 février sous le titre « Détournés par le hijab ».

L’auteur est le co-organisateur de Indian Muslims for Secular Democracy (Musulmans Indiens pour une Démocratie Laïque et co-éditeur de Sabrang India online.