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Lettre ouverte à nos amis musulmans laïques en Inde

mercredi 23 février 2022, par Marieme Helie Lucas

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Source : siawi.org 22.02.22

Source originale : https://www.siawi.org/spip.php?article27801
et
https://sabrangindia.in/article/open-letter-our-secular-muslim-friends-india

Traduit de l’anglais par marieme helie lucas

Lettre ouverte à nos amis musulmans laïques en Inde

La défense des victimes d’un intégrisme religieux d’extrême droite (majoritaire) ne saurait amener à en soutenir un autre (fut-il minoritaire).

marieme helie lucas

18 février 2022

Chers amis,

Je suis de très près les évènements actuels dans les lycées et collèges universitaires au Karnataka et la controverse au sujet des étudiantes portant divers couvre-chefs en classe - hidjabs, burqas ou autres…

Laissez-moi d’abord vous dire que je me rends compte chaque jour de ma chance d’être citoyenne d’un pays virtuellement 100% musulman (l’Algérie) : cela nous a épargné d’essayer d’analyser le conflit hidjab/burqa ou d’autres conflits du même genre au filtre des dichotomies majorité/minorité, telles que hindous-responsables/musulmans-victimes. Dans notre cas, il n’y avait pas d‘autre majorité religieuse pour nous opprimer.

Non que j’aie le moindre doute quant à la hideuse réalité des massacres perpétrés par la majorité hindoue communautariste d’extrême droite contre les minorités, y compris musulmanes en Inde. Malheureusement, c’est un fait avéré depuis des décennies et les développements récents sous le gouvernement Modi n’ont fait que confirmer la tendance.

Mais le problème auquel vous faites face en ce moment avec le hidjab ne saurait se limiter à ce vêtement, ni laisser celui-ci en brouiller l’analyse.

Dans les pays à forte majorité musulmane, que ce soit en Afrique du Nord, au Sahel, au Moyen Orient ou dans l’ensemble du sous-continent indien, ou dans sa propagation actuelle en Afrique australe et ailleurs, on retrouve la même montée de l’islam politique et la promotion de son très reconnaissable emblème : les femmes se couvrant, en ordre croissant les cheveux, la tête, puis le visage, avec les foulards, hidjabs, burqas. En d’autres termes : « le voile ».
(J’évite pour le moment ce qui concerne nos diasporas en occident, pour ne pas tomber dans plus de complexités politiques).
Ce qui frappe, dans tous les lieux que je connais, c’est qu’il semble y avoir un continuum, des formes minimales de voilement jusqu’aux formes les plus sévères. Ainsi, le foulard pave la voie au hidjab, qui lui-même prépare à la burqa. Il est intéressant de noter que dans la plupart des cas, aucune de ces tenues n’est indigène : elles ont été récemment importées de lieux bien précis au Moyen Orient. Depuis des décennies et parfois des siècles, sur différents continents, des gens ont vécu en tant que musulmans sans éprouver le besoin de se vêtir comme s’ils étaient des moyen-orientaux.

Laissez moi m’arrêter une minute sur l’origine du couvrement de la tête et du corps et comment on en est arrivé à ce que cela représente les musulmans dans le monde entier – c’est intentionnellement que je ne limite pas cette représentation aux seules femmes musulmanes mais l’étend à la communauté toute entière dont les femmes ont le fardeau de préserver l’identité ; c’est aussi intentionnellement que je n’en fait pas un marqueur de l’islam, car les théologiens et interprètes progressistes de l’islam contestent fortement que cette tenue féminine fasse partie des obligations religieuses.

Je séjourne régulièrement en Inde depuis une quarantaine d’années, parfois pour de longues périodes. Je suis un témoin oculaire du fait que la burqa est une acquisition des plus récentes de la mode féminine indienne musulmane.

Dans votre pays, comme dans le mien, pendant des siècles les femmes ont porté des costumes traditionnels qui n’avaient rien à voir avec la burqa dont elles n’avaient jamais entendu parler jusqu’à il y a peu de temps.

Dans la plupart des pays que je connais, il semble y avoir un continuum, des formes minimales de voilement jusqu’aux formes les plus sévères. Ainsi, le foulard pave la voie au hidjab, qui lui-même prépare à la burqa.

Je me souviens d’avoir feuilleté avec une amie les albums-photos de sa famille : avant la Partition de l’Inde, ses grand-mères, grand-tantes, et cousines – musulmanes croyantes -portaient toutes des saris. Les femmes de ma génération portaient alternativement des saris (pour des occasions festives) et des shalvar-kurtas (commodes dans la vie quotidienne). Au cours de notre conversation, il est apparu clairement que les femmes musulmanes avaient subi une pression croissante dans tout le sous-continent – c’est-à-dire : qu’elles appartiennent à la communauté majoritaire (comme au Pakistan et au Bangladesh) ou à la minorité (comme en Inde) – pour abandonner le sari au profit du shalvar-kurta dans un premier temps, de façon à rendre évidente la séparation des communautés religieuses ; et plus récemment, pour adopter cette totalement étrangère, moyen orientale, burqa. Cette tendance est également vraie que ce soit en Inde, au Pakistan, au Sri Lanka, au Bangladesh.

En Algérie, les paysannes portaient des robes très colorées, avec un couvre-chef assorti, porté sur le sommet du crâne, laissant voir leur belle chevelure, sans aucune intention de la cacher. Et certainement pas de voile – bien loin de ce qui est actuellement promu et imposé au nom de l’identité musulmane.
Les femmes urbaines, elles, avaient différentes formes de voile selon les zones géographiques : dans le Sud, ils sont faits d’imprimés fleuris, fins, transparents, posés sur la tête et flottant librement ; dans la région de Constantine (Ksentina), ils sont noirs et cachent tout le corps ; dans la région d’Alger (immortalisées dans les années 70 par Slim, notre premier dessinateur humoristique, à travers son personnage d’une jeune femme entreprenante, Zina), ils sont blancs, légers, couvrant le haut du corps mais guère les jambes, avec une voilette de dentelle sur la bouche ; etc…

Ce n’est que dans les années 70, c’est-à-dire plus d’une décennie après l’indépendance, qu’on vit apparaitre en apparaitre en Algérie une tenue ‘islamique’ (en fait islamiste) qui consistait alors en un long cache-poussière beige ou gris tombant jusqu’aux pieds, avec un foulard coordonné couvrant les cheveux, la tête, le cou et les épaules, attaché sous le menton. Cette tenue était distribuée gratuitement aux étudiantes par nos premiers groupes ouvertement islamistes, sous le nom de ‘costume des étudiantes’. Dix ans plus tard, c’est la burqa – style iranien et saoudien - qui fut distribuée gratuitement en Algérie.

Je me souviens de la première fois où j’ai vu une toute petite fille qui ne pouvait pas avoir plus de trois ans portant une tenue islamiste en Inde ; c’était pendant le Forum Social Mondial à Bombay (Mumbaï) en 2004 ; elle jouait, dans la cour de l’immeuble du quartier majoritairement musulman où je logeais, avec d’autres petites filles qui, elles, ne portaient pas de marqueurs identitaires.

Je me souviens de la première fois où j’ai vu une petite fille encore plus petite, en poussette, portant un hidjab ; c’était à New York, pas loin d’une mosquée conservatrice ; la femme qui la poussait, probablement sa mère, portait une burqa. C’était l’année 2000.

Au cours des deux dernières décennies, j’ai été témoin de la façon dont la burqa noire style saoudien s’est répandue dans les zones à prédominance musulmane en Afrique et dans le sud-est asiatique, concomitamment à la disparition progressive de ce qui étaient les vêtements traditionnels. A ma grande surprise, nul tenant des droits culturels ne s’élevait alors pour défendre la diversité de nos cultures en tentant de préserver nos saris, boubous, sarongs, etc … en tant qu’éléments dignes de représenter notre diversité culturelle – y compris la diversité culturelle musulmane elle-même. L’Islam s’étant étendu à tous les continents, on ne peut guère mettre en doute une telle diversité culturelle dont il faut reconnaitre et défendre l’existence. Pourtant, personne ne semble s’inquiéter de l’homogénéisation forcée d’une identité transculturelle islamiste (et non pas islamique) qui ne cache pourtant pas son programme politique tellement réactionnaire.

En Inde même, il semble que les progressistes se soient laissés coincer entre le programme politique fasciste hindouiste d’éradication des minorités et la défense de ces minorités opprimées, au point que la simple suggestion qu’un programme politico-religieux réactionnaire puisse être à l’œuvre au sein même de la minorité en danger n’était pas entendable. J’ai été, pendant des décennies, violemment attaquée dans les cercles d’intellectuels progressistes à Delhi pour avoir fait seulement ceci : essayer de vous alerter, mes amis, sur ce qui, pour avoir vécu le même processus dans mon pays quasi 100% musulman, me paraissait clair, dans le vôtre.
J’ai vu apparaitre les premières burqas dans les rues de mon bien-aimé ‘village’ de Nizamuddin à Delhi, puis leur multiplication. Le simple fait d’en témoigner suffisait à me faire traiter d’Islamophobe. J’essayais seulement de partager avec vous mon expérience construite en Algérie et au-delà, et de vous mettre en garde devant la montée de ce que ces expériences passées me permettaient de voir en gestation dans votre pays…

Maintenant nous voilà devant le vrai problème : comment défendre les musulmans mis en danger par la nouvelle extrême droite hindouiste, sans baisser les bras devant l’extrême droite musulmane dont vous, mes amis, avez si longtemps refusé de reconnaitre la présence et l’activisme politique au sein de la communauté musulmane.

En Inde même, il semble que les progressistes se soient laissés coincer entre le programme politique fasciste hindouiste d’éradication des minorités et la défense de ces minorités opprimées, au point que la simple suggestion qu’un programme politico-religieux réactionnaire puisse être à l’œuvre au sein de la minorité en danger n’était, jusqu’à présent pas entendable.

Je pense qu’il nous faut prendre du recul, de façon à, tout en protégeant et défendant, bien sûr, les droits humains fondamentaux et les libertés des individus – par exemple, le droit à l’éducation des étudiantes hidjabées et enburqées au Karnataka -, fermement refuser de promouvoir le voilement des femmes en tant que droit religieux ( ce qui, je vous le rappelle, est unanimement contesté, sur tous les continents, par les érudits progressistes de l’islam – qui ont souvent payé de leur vie leur courage politique et leur intégrité religieuse) ; et nous ne devons aussi fermement refuser de reconnaitre ce voilement comme le libre exercice d’un choix personnel.

Porter un hidjab ou une burqa aujourd’hui, ne peut être considéré comme un choix personnel alors que nous voyons, dans le monde entier, comment les femmes sont incitées ou contraintes à porter ces tenues, et alors que, de plus en plus souvent, elles risquent leur vie à désobéir – cela a été le cas en Algérie dans les années 90, plus récemment au Mali, dans les zones contrôlées par Daesh en Syrie et en Irak, chez votre proche voisin l’Afghanistan sous les Taliban (pendant la première occupation et maintenant de nouveau), et c’est encore le cas depuis de longues décennies en Iran, pour ne prendre que quelques exemples. (Je ne veux pas ici sous-entendre que les femmes qui portent ces tenues actuellement en Inde se rendent compte du rôle qu’on leur fait jouer sur la scène mondiale. Mais nous devons en être conscients.)

Dans tous les cas précités, il faut noter que ce sont les hommes de leur propre communauté musulmane – qui appartiennent en fait à une force politique d’extrême droite camouflée sous l’identité musulmane – qui poursuivent cette politique de voilement et deviennent les responsables des violations contre les droits des femmes.
Car il faut également noter que les femmes sont le plus souvent obligées à porter un voile – que nous, algériens, en sommes arrivés à considérer comme le drapeau politique de l’intégrisme d’extrême droite – au nom d’une identité opprimée. Mais comment donc cette identité musulmane peut elle être vue comme menacée, que ce soit au sein d’un pays où les « musulmans » sont majoritaires ou bien minoritaires, ou même quand ils représentent 100% de la population ? Quand ce sont des « musulmans » qui sont à la tête de l’état ? Et même quand les lois de cet état sont supposément inspirées d’interprétations de la foi musulmane ? Comment l’islam peut-il être en danger partout dans le monde et comment les islamistes peuvent-ils être considérés comme ses seuls représentants légitimes ?

Pour moi, cela indique clairement que la défense des musulmans en Inde doit être liée à la lutte pour la laïcité : des lois laïques, communes à toutes et tous, et accordant donc les mêmes droits à tous les citoyens de l’inde. Ce serait enfin marquer visiblement la fin du communautarisme dans la loi, le remplacement d’une identité communautariste par une identité citoyenne.

Encore une fois, votre situation en Inde me permet de me rendre compte chaque jour d’avantage de la chance que mon héritage colonial m’ait armée du meilleur outil conceptuel possible contre le communautarisme : l’Algérie a été colonisée par la France, alors que vous, mes amis, l’avez été par la Grande Bretagne. Nous avons donc hérité de conceptions différentes de la laïcité.

La Révolution française a inventé le concept moderne de laïcité car elle voulait libérer la toute neuve République de la tutelle du Vatican et de l’Eglise catholique qui avaient grandement et longtemps pesé sur le royaume de France. C’est ainsi que la laïcité fut définie comme séparation totale entre l’Etat et les religions : l’article 1 de la loi de 1905 sur la laïcité/séparation déclare que tous les citoyens jouiront de la liberté de croyance et de pratique de leur culte ; l’article 2 déclare que l’Etat ne sera pas compétent en matière de croyances personnelles ; il ne reconnaitra donc ni les religions, ni leurs représentants, il ne les financera pas, etc.. L’Etat sera donc totalement séparé des religions. Cette disposition légale permet, par exemple de voter des lois avec lesquelles l’Eglise était en désaccord sous le prétexte qu’elles contreviennent aux règles ‘divines’ ; cela permet également aux lois de statut personnel d’être votées par tous les citoyens au bénéfice de tous, n’accordant plus des droits inégaux à différentes catégories de citoyens selon leur présumée affiliation religieuse ; cela permet enfin aux citoyens de ne pas être contraints et forcés dans une identité de religion ou de caste ; la loi de la république laïque ne connait que des citoyens égaux jouissant tous des mêmes droits légaux… C’est cela, la définition révolutionnaire originale de la laïcité.

Porter un hidjab ou une burqa aujourd’hui, ne peut être considéré comme un choix personnel alors que nous voyons, dans le monde entier, comment les femmes sont incitées ou contraintes à porter ces tenues, et alors que, de plus en plus souvent, elles risquent leur vie à désobéir.

Nous sommes bien loin de la re-définition britannique de la laïcité qui vise à légitimer le double pouvoir du roi ou de la reine en tant que chef d’état et chef de la religion anglicane. C’est pourquoi la définition originale révolutionnaire de la laïcité a été altérée pour amener à faire de l’état en quelque sorte un arbitre entre différentes religions, gardant l’équilibre des privilèges accordés à chacune. Non seulement l’état reconnait et négocie avec les représentants auto-proclamés des religions mais il les finance, les autorise à concocter des lois de statut personnel - non soumises au vote populaire démocratique - que les religieux conservateurs déclarent en conformité avec les principes de leur religion, ce qui enferme les citoyens, de gré ou de force, dans une identité religieuse ou communautariste qui leur est attribuée en raison de leur naissance et non de leur propre choix.

C’est le piège où dont tombés bien trop de progressistes volant au secours des étudiantes en niqab ou en burqa qui étaient assaillies par la droite hindouiste et de façon plus générale des nombreuses victimes du nationalisme hindou d’extrême-droite. Il me semble que les progressistes en Inde pourraient trouver une voie de sortie à cet état de chose en s’inspirant des révolutionnaires français pour entamer une révision du concept de laïcité tel qu’il prévaut en Inde – celle du colonialisme britannique.

La défense des victimes d’un intégrisme religieux d’extrême droite (majoritaire) ne saurait amener à en soutenir un autre (fut-il minoritaire).

La bataille pour la laïcité fait rage dans bien des parties du monde en ce moment, y compris en France même, où les gouvernements successifs qu’ils soient de gauche ou de droite abandonnent doucement, de facto, les principes de base de la séparation entre état et religions, et où la re-définition britannique de la laïcité en tant que tolérance égale par l’état de toutes les religions poursuit son chemin, avec le soutien actif de l’Union Européenne. Cependant, de jure, les dispositions légales de la séparation existent toujours, telles que définies par la révolution française et formalisées par la loi de 1905 sur la laïcité.

Le plus grand danger en ce moment en France est la tentative d’appropriation de la « laïcité » par l’extrême droite française à des fins communautaristes, - appropriation ardemment combattue par les laïques progressistes en France, y compris les exilés politiques et émigrés humanitaires ayant fui des gouvernements intégristes musulmans dans leurs propres pays.

J’espère et j’appelle de mes vœux le rassemblement tran-communautaire des laïques, aussi bien nationalement qu’internationalement, un rassemblement à la base, pour forcer nos gouvernements réticents à nous laisser jouir pleinement du concept révolutionnaire de laïcité.