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Maroc : La laïcité en question

jeudi 24 février 2022, par siawi3

Source : https://www.yabiladi.com/article-societe-713.html

Sans date

Maroc : La laïcité en question

Dans une démarche d’accompagnement du débat politique au Maroc, autour de questions d’actualités brûlantes, nous avons adressé quatre questions à une dizaine d’intellectuels et de politiques marocains, de divers horizons. Ahmed Herezni et Driss Moussaoui ont eu l’amabilité de nous adresser leurs réponses. Espérons que le débat se poursuive avec d’autres contributions. Nos colonnes restent, également, ouvertes à tous les lecteurs.

Voici les quatre questions posées dans le cadre de ce débat
1 - La laïcité, prise dans son aspect de séparation de la politique et de la religion, est-elle souhaitable au Maroc ?
2 - La Laïcité est-elle une attitude d’opposition à l’islam ?
3 - La constitution de partis politiques sur la base d’un référentiel religieux, en l’occurrence l’islam, est-elle compatible avec la sacralité de la religion ?
4 - La modernité peut-elle s’accommoder de la prééminence des textes sacrés et de dogmes dans la gestion des affaires du pays ?

La laïcité commence à l’école
par Ahmed Herezni*

La laïcité, prise dans le sens comme vous le dites de « séparation de la politique et de la religion », est toujours souhaitable, en pays musulman comme ailleurs. Il faut seulement réaliser qu’en pays musulman elle est à la fois plus facile et plus difficile qu’ailleurs.
Elle est plus facile car pour être précis il ne s’agit pas de séparation de la politique et de la religion : il s’agit de séparation entre les formes institutionnelles de la politique et de la religion, entre l’Etat et l’Eglise. Or en Islam, en Islam sunnite en tout cas, il n’y a pas d’Eglise. La séparation devrait donc être plus facile. Mieux : elle n’a pas d’objet, puisqu’une seule partie occupe la scène, l’Etat, qui tout au long de l’histoire et contrairement à ce qui s’est passé en Europe, a plutôt dominé la religion qu’il ne s’est laissé dominer par elle.
En pays d’Islam, la laïcité consisterait en un double combat : combat, paradoxal peut-être, pour l’autonomie de la religion par rapport à l’Etat, et en même temps combat pour que jamais ne se forme une Eglise, un monopole de l’interprétation de la religion, et pour que les citoyens gardent le droit, entre autres droits, d’être leur propre interprète de la religion.
Cela nous conduit droit à la difficulté de la question de la laïcité dans nos contrées. En bref, elle se résume dans le fait que plus qu’ailleurs c’est d’abord dans les têtes qu’elle doit se réaliser. Ce qui suppose un long processus d’apprentissage de la différence entre vérité scientifique et vérité religieuse, et entre préceptes religieux et délibération démocratique. Evidemment l’école a un rôle crucial à jouer dans ce processus.

Bien entendu, partant de ce que je viens de dire, la laïcité n’est pas opposée à l’Islam. Elle peut et doit être opposée à des tentatives de monopoliser l’interprétation de l’Islam. Elle doit militer pour la distinction entre les domaines de la foi et de la science, de la piété et de la gestion collective des affaires de la cité. Mais elle n’est pas opposée à l’Islam. Au contraire je maintiens que l’Islam est foncièrement laïque, dans la mesure où il ne supporte pas d’Eglise.

A mon avis rien n’interdit qu’un parti politique adopte un référentiel religieux. A condition de ne pas prétendre détenir l’interprétation unique de la religion. A condition d’admettre que la sienne n’est qu’une interprétation parmi d’autres possibles de la religion, et qu’elle engage des êtres humains, des citoyens comme les autres, non des mediums d’une Vérité incontestable. Si ces conditions sont remplies, avec toute l’humilité qu’elles impliquent, alors je ne vois pas comment on pourrait empêcher un groupe politique de se donner une référence religieuse. Concentrons-nous plutôt sur son programme. En a-t-il un ? Est-il conforme aux exigences démocratiques ? Il ne s’agit bien entendu pas de tolérer un parti qui viserait à ériger un soi-disant Etat islamique ou excommunierait à l’avance une partie de la population. Faisons donc attention aux programmes, et bien entendu aux pratiques, qui incluent les discours. Toute enfreinte aux normes démocratiques doit être sévèrement châtiée. Mais on ne doit pas interdire aux gens de se donner les références religieuses ou philosophiques qu’ils veulent.

Evidemment non. La modernité commence lorsque, pris dans la complexité de la vie moderne justement, l’individu, désormais privé du cocon de la communauté, demande à Dieu d’une manière ou d’une autre l’autorisation d’utiliser pleinement ses propres ressources cérébrales pour essayer de s’en sortir. Il ne rompt pas nécessairement avec les textes sacrés, mais ces derniers changent en quelque sorte de statut. L’individu n’y cherche plus des recettes qui ne s’y trouvent pas mais plutôt un réconfort moral et émotionnel, une élévation spirituelle, une inspiration générale. Pour le reste, il ne peut compter que sur sa propre raison, quitte à se tromper. La modernité c’est d’ailleurs le droit de se tromper qui implique donc de s’écarter de la lettre des textes. L’individu moderne n’a pas choisi cette liberté, elle s’est imposée à lui. Après tout, la condition humaine était plus aisée avant la modernité, lorsque, la tradition réglant tout, l’individu n’avait à se soucier vraiment que de son salut dans l’au-delà. Aujourd’hui, il est évident que le salut doit être conquis d’abord ici-bas, chaque jour, et dans cette lutte les textes sacrés ne peuvent être que d’un secours moral, émotionnel, spirituel, ce qui est déjà immense, pour ceux qui peuvent trouver ce secours.

* Sociologue (actuellement à l’Institut national de la recherche agronomique), Coordinateur du courant action démocratique du PGSU, Coordinateur de l’Observatoire national de la transition démocratique, Directeur du magazine Al Mouzari’ Al Maghribi
Essayiste et chroniqueur

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La laïcité et le sécularisme sont respectueux des croyances

par Driss Moussaoui*

La laïcité, ou plutôt le sécularisme, est en progression dans le monde entier, même dans des pays comme l’Arabie Saoudite, aussi bizarre que cela puisse paraître. C’est une tendance lourde, aussi puissante que la mondialisation du commerce et de la technologie. Les multiples ouvertures induisent inévitablement des changements de structure mentale. L’un des plus forts changements consiste en la transformation de la pensée et la parole collectives en une pensée et une action individuelles, ce qui induit une mentalité plus critique et plus créative. La déconstruction progressive de tous les dogmes, tous les prêt-à-penser, et leur remplacement par une pensée individualisée, sur mesure, deviendront de plus en plus la règle, y compris dans le champ religieux, tous les champs religieux. Beaucoup s’angoissent de ces changements qui leur font perdre leurs repères ; ils le ressentent comme une perte d’une partie essentielle d’eux-mêmes. Leur réaction est à la mesure de leur désarroi.
L’intégrisme est signe de souffrance, et dans une société fragile, peut générer des déflagations meurtrières.
Le tout est d’accompagner cette transformation inévitable de la société à tous les niveaux, et surtout à l’école et dans la famille. Quand un adolescent ou un jeune adulte, assoiffé d’absolu, ne trouve de réponse nulle part à ses multiples questions, il ne faut pas s’étonner qu’il soit happé par les certitudes agressives.
« Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou » disait Nietzsche.
Est-ce que ce mouvement universel est bon pour le Maroc ? La question à poser est plutôt : le Maroc ne pouvant y échapper, comment s’y préparer au mieux ? Il faut bien dire que toute déconstruction s’accompagne de destruction, et donc d’angoisses, d’où des résistances, une inertie bien compréhensibles. La seule voie est didactique, d’accompagnement des jeunes et des moins jeunes, de dialogue ouvert et sans tabou.
La gestion de la cité qu’est la politique a, tout au long de l’Histoire du Maroc et des pays arabes et musulmans, été contaminée par des interprétations religieuses rétrogrades. La position à l’égard de la femme est instructive. Ibn Rochd expliquait il y a déjà 8 siècle qu’une des grandes raisons du retard au développement de nos pays était dû à ce qu’Ibn Khaldoun appelait par la suite la guerre des sexes, et qu’Ibn Rochd a qualifié d’écrasement de la moitié de la population par l’autre moitié. Ibn Rochd affirmait qu’une femme bien éduquée pouvait devenir hakim (médecin-philosophe) ou vizir. Pas étonnant qu’avec des idées comme celle-ci, ses livres aient été brûlés sur la place publique avant d’être renvoyé exilé dans son Andalousie natale. Faisant écho à cette position, le chef du groupe parlementaire intégriste du Koweït, ; s’exprimant dans un anglais impeccable sur la BBC il y a quelques mois, expliquait que la religion musulmane interdisait le vote des femmes.
Les historiens savent qu’une partie non négligeable de la responsabilité du sous-développement dans lequel nous sommes est du à une mauvaise utilisation des concepts de halal et de haram. Le nombre de fetwa qui ont desservi notre pays sont légion dans son Histoire. Faut-il rappeler à cet égard l’anathème jeté sur la quarantaine comme unique instrument existant à partir du 16e - 17e siècles pour lutter contre les multiples épidémies de peste, de choléra et autres ? Faut-il rappeler les fetwa interdisant l’usage du téléphone, de l’appareil photographique et l’énorme difficulté que l’imprimerie a eu à se faire une petite place dans nos pays ? * Au nom d’une religion mal comprise, que de crimes sociaux, culturels et scientifiques ont été commis, qui pour certains ont abouti à la mort de l’intelligence et donc des hommes et femmes qui l’ont perdue.
Rêver de mettre le Maroc d’aujourd’hui sous cloche de verre, isolé de l’Europe et du reste du monde, relève du fantasme infantile. A l’heure où il y a un Marocain sur dix qui vit à l’étranger, à l’heure où il y a 3 milliards d’êtres humains qui prennent l’avion chaque année, à l’heure d’internet, à l’heure où le plus reculé des villages dans notre pays peut recevoir des dizaines de chaînes télévisées étrangères, le Maroc est déjà ouvert aux quatre vents à toutes les influences extérieures, et c’est tant mieux. La perception par certains politiciens traditionalistes et à référence religieuse que le Marocain est une sorte de grand enfant qu’il faut protéger contre ces influences extérieures forcément toutes néfastes, est une insulte à l’intelligence adoptive de nos concitoyens. Les idées se combattent par des idées, pas par des interdits multipliés à l’infini.

La laïcité et le sécularisme, dans leur essence, sont respectueux des croyances des citoyens, y compris au niveau religieux. La liberté de culte ainsi que la liberté de non-culte, sont assurées à tous. En fait, ce contre quoi les sécularistes luttent, c’est l’interprétation agressive et rétrograde du fait religieux. La religion pratiquée dans l’ouverture et la tolérance de la différence est toujours la bienvenue pour les sécularistes, parce qu’elle fait partie de la diversité nécessaire dans toute société. Ce qui est inacceptable, c’est l’embrigadement dans une uniformité de pensée et de comportement qui appauvrit l’individu et la communauté. C’est l’unanimisme uniformiste qui a été à l’origine de notre sous-développement scientifique, technologique, et donc militaire, et qui a été la source de notre colonisation par les Européens. Les tenants d’un islam rigidement interprété, en ce faisant, affaiblissent en fait ce qu’ils veulent renforcer : l’Islam et les musulmans.

Tout d’abord, je ne vois personnellement aucun inconvénient à voir des hommes et des femmes politiques se revendiquer d’un référentiel religieux. C’est leur liberté, comme c’est la liberté des autres de se revendiquer d’une politique qui ne fait référence à aucun élément religieux. Le principal point d’achoppement est celui de la prééminence du religieux sur le temporel : ce que certains décrètent selon leur lecture comme étant la loi divine est une interprétation parmi d’autres, et ce sont tous les citoyens - et pas seulement Al-Khassa selon l’expression des ulémas, quel que soit leur savoir théologique- qui doivent se prononcer en cas de divergence d’opinion selon la méthode démocratique. Un « islamiste-démocrate » ou un « musulman-démocrate » est le bienvenu dans notre paysage politique s’il accepte pleinement les règles du vote libre et l’alternance du pouvoir. Bien entendu, les valeurs que défendent les modernistes et les démocrates sont à l’opposé de celles défendues par les « néo-conservateurs » de tous bords, comme c’est le cas dans le monde entier. La discussion sur l’enseignement de l’évolutionnisme et du créationnisme dans les écoles des Etats-Unis d’Amérique, voire même en Hollande, est à cet égard édifiante.
Par ailleurs, l’expérience a montré que dans un pays comme l’Iran, où la religion a été totalement mélangée à la gestion de la cité, que la politique avec ses multiples dérapages, a en fait sali l’image de la religion. Beaucoup de mollahs en Iran se sont élevés pour demander une séparation entre la religion et l’Etat dans le plus grand intérêt de la religion. Ils ne demandent rien d’autre en fait que l’introduction du sécularisme, voire de la laïcité dans leur pays.
En tant que psychiatre, je sais combien la religion est un facteur de stabilité et de sérénité personnelles, quand elle est pratiquée de manière équilibrée et positive. Il est évident aussi qu’elle peut détruire l’individu et la communauté quand elle est instrument d’exclusion et de confrontation, à travers des identités exacerbées. La religion, dans son essence comme dans sa pratique, s’adresse au champ privé. La politique, c’est-à-dire la gestion de la cité, relève du domaine public, du rapport des forces en présence à travers des programmes présentés aux électeurs, et devrait se faire sans appropriation abusive de religion ou de patriotisme.

Nous avons déjà eu des gouvernements intégristes dans l’Histoire du Maroc. Le début de la dynastie Almohade a été à cet égard un modèle d’intolérance ; Ibn Rochd et Maimonide en savaient quelque chose. Même durant le Moyen Age, c’était une position intenable, parce que la religion basée sur des dogmes rigides fait appel à l’absolu, alors que l’action politique, pour être efficace, se doit de pratiquer la relativité et la souplesse. Cette différence d’essence et de méthode fait que cette mixture est impossible à réaliser. Comme l’eau avec l’huile, tant qu’on agite l’ustensile qui les contient, on a l’impression qu’ils forment un seul liquide. Dès qu’on repose l’ustensile en paix, les deux liquides se séparent.

*Président du Collectif
Démocratie et Modernité

Source : Al Bayane