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Algérie : Nedjib Sidi Moussa : une critique constructive des limites du Hirak

Book presentation

samedi 26 février 2022, par siawi3

Source : https://lematindalgerie.com/nedjib-sidi-moussa-une-critique-constructive-des-limites-du-hirak-1/

Nedjib Sidi Moussa : une critique constructive des limites du Hirak (1)

18/02/2022

Nadjib Sidi Moussa
« L’auteur de cet essai n’a pas choisi son nom qui lui a été donné à sa naissance survenue en 1982 à Valenciennes. C’est dans cette région industrielle qu’avait trouvé refuge, vingt ans plus tôt, une famille algérienne composée d’indépendantistes privés d’indépendance, de révolutionnaires frustrés de leur révolution, de patriotes éloignés de force de leur patrie, et cela en raison de leur fidélité à Messali Hadj ». Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du musulman, 2017.

Vient de paraître récemment aux CNRS Editions un ouvrage collectif fort intéressant, codirigé par Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano et ayant pour titre « Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020) ». Comportant une dizaine de contributions diverses et variées et divisé en deux grandes parties, cet ouvrage propose, tel qu’il est introduit par ses codirecteurs, de « revenir sur cette longue année [celle qui a vu naître les mobilisations relatives au hirak], et de poser les jalons d’une réflexion sur l’émergence d’une crise politique et d’une dynamique révolutionnaire.

Cela présente un double intérêt théorique : échapper à la raison téléologique (tout ce qui se passe n’est interprétable qu’à l’aune de son futur anticipé comme un retour à l’ordre, une fatalité meurtrière ou encore un avenir ‘’démocratique standard’’), et s’intéresser à temps aux éventuels oubliés de l’histoire (ces événements, ces acteurs-actrices et ces pratiques que l’histoire des vainqueurs – celle des lendemains – ne retiendra probablement pas)” (1).

On peut considérer cet ouvrage comme un regard porté par des chercheurs en sciences sociales sur l’Algérie actuelle et sur la dynamique révolutionnaire qu’elle avait connue au cours de l’année 2019-2020, dans le but de comprendre à la fois l’espoir des acteurs du hirak et la manière avec laquelle ils ont vécu cette révolte.

Les analyses effectuées par l’équipe de chercheurs réunis dans cet ouvrage ont pour but d’aider les lecteurs curieux et les chercheurs intéressés par l’étude des dynamiques révolutionnaires que « les révoltes populaires » changent, au regard de l’histoire, ne serait-ce que de manière minime, les acteurs qui les initient et ceux qui contre elles sont dirigées.

Dans leur introduction à « Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020) », Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli et Giulia Fabbiano saluent le caractère pacifique des protestations et le slogan « silmiyya » qui les a accompagnées, en paroles et en actes.

Dans les revendications ayant émergées au cours des premières semaines du hirak, ils voient la constitution d’un socle de la dynamique protestataire susceptible d’ouvrir l’espace des possibles de la politique : « possibilité politique de refuser une humiliation de trop en s’opposant au cinquième mandat et en s’arrogeant le droit à l’action malgré la menace du désordre (politique, économique, sociale) ; possibilité anthropologique de dépasser la suspicion/méfiance comme relation privilégié à l’autre ; possibilité historique d’inventer un nouveau récit national où le passé cesse d’empêcher l’avenir ; possibilité sociologique de penser le ‘’peuple’’ comme une volonté singulière et organique sur laquelle doit reposer le pacte national, en renversant ainsi la vision infantilisante des masses que les autorités politiques ont véhiculée”(2).

Les études qui composent cet ouvrage se partagent 1) en étude de cas qui observent des espaces et des groupes sociaux – comme les jeunes de quartiers populaires, l’immigration clandestine (la harga), les organisations militantes ou les syndicats autonomes et 2) en contribution se situant plus directement dans le feu de l’action – le hirak dans la diaspora installée en France, les limites de cette révolte populaire ou les antagonismes qui opposent deux conceptions de l’état en Algérie, civil vs militaire : « Les études de cas qui structurent cet ouvrage observent de multiples espaces sociaux et groupes.

Certaines s’attachent à décrire ce que le hirak fait à un groupe d’enquêtés, un lieu social ou un groupe constitué. […]. D’autres contributions plongent plus directement dans la foule des mobilisés pour tenter d’y comprendre les logiques à l’œuvre, ou de décrire finement « ce que la révolte dit ». Il s’agit pour celles et ceux-là de rendre compte des aspirations, de décrire les formes du politique qu’ils-elles inventent ou réinvestissent”(3)

L’une des contributions qui a attiré mon intention dans cet ouvrage, et sans volonté de hiérarchisation aucune entre elles, est celle de Nedjib Sidi Moussa intitulée « Retour réflexif sur intervention hors cadre. Le hirak ou le ‘’futur déjà terminé’’ de la révolution anticoloniale ».

Docteur en science politique et auteur d’ « Algérie, une autre histoire de l’indépendance. Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj aux Presses universitaires de France (2019) ainsi que de « La Fabrique du musulman. Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale » aux éditions Libertalia (2017), ce dernier a eu le mérite d’entreprendre une démarche critique et réflexive, dans l’élaboration de sa réflexion sur le hirak, dans sa contribution : « Dans une démarche réflexive et sous la forme d’une intervention critique, Nedjib Sidi Moussa livre un regard sur son expérience et ses observations du hirak”(4).

Sans vouloir émettre un jugement général et verser dans la caricature, il faut reconnaître qu’en Algérie, un grand problème avec le doute et la remise en question de soi existe bel et bien, notamment sur le plan politique et historique – surtout au niveau du récit dit « officiel » de la lutte anticoloniale.

Or si Nietzsche écrivait avec perspicacité que « ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou…Mais on doit être profond, abîme, philosophe, pour sentir de la sorte…Nous avons tous peur de la vérité” (5), j’ai trouvé dans la contribution de Nedjib Sidi Moussa le reflet des qualités de l’homme qui doute et critique les certitudes qui rendent fou.

De la nécessité de dépasser le fétiche de la lutte anticoloniale

La contribution de Nedjib Sidi Moussa propose une lecture critique de l’obstination démesurée voulant voir dans la mobilisation des symboles de la lutte de Libération nationale dans le hirak un événement inédit et nécessairement positif.

Assumant pleinement la « dimension réflexive » de sa démarche, ce dernier écrit : « Le propos s’inscrit donc à rebours des discours apologétiques sur un mouvement contestataire trop vite ‘’tombé amoureux de lui-même (Thomas Frank, 2013)’’ comme de ses interprétations conspirationnistes”(6).

S’appuyant sur ses recherches menées depuis des années maintenant sur les trajectoires des partisans de Messali Hadj (le père du nationalisme révolutionnaire algérien qui, le 2 août 1936 au stade municipal d’Alger, posa pour la première fois la question national et de surcroît celle de l’indépendance, publiquement et clairement, lors de son intervention dans une réunion du Congrès musulman) et sur son séjour en Algérie (mars 2019, septembre et décembre de la même année), dans lequel il a parcouru plusieurs villes du pays, Nedjib Sidi Moussa a pu relativiser un certain nombre de discours « produits par le champ politico-journalistique algérois » qui, dans leur dépendance au réseaux sociaux, déforment la réalité sociale lourdement oppressante et, par conséquent, s’érigent en « puissants vecteurs de désinformation”(7).

L’une des fonctions les plus importantes de ces miroirs déformants au service de la doxa dominante consiste, systématiquement, à ne pas nommer les choses qui fâchent. Au réel, la doxa substitue l’image d’une Algérie éthérée.

L’une des réalités qui fâchent est la régression culturelle dont avait parlée Mohammed Harbi lors d’un entretien donné au Monde et dont Nedjib Sidi Moussa cite un extrait à forte raison : « Il y a une régression culturelle immense en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du désastre.

On a tué l’intelligentsia. Il n’y a pas de débat intellectuel possible. Par exemple, dans la presse, les ‘’intellectuels’’ tirent leur position de la ‘’révolution’’. Ils n’osent pas la mettre en cause d’une manière critique. A l’université, c’est pire encore. Et l’islamisme a aggravé les choses » (8)

Cette régression se traduit par la quasi-impossibilité, selon Nedjib Sidi Moussa, d’engager un débat contradictoire et constructif sur l’histoire de la lutte anticoloniale et sur la dimension sociale du hirak – et notamment les questions de la religion, de la liberté de croire ou ne pas croire et de l’égalité homme-femme.

Par son intervention, l’auteur de « La Fabrique du musulman » voulait « interroger la fragmentation de l’espace public algérien et le rôle prêté aux récits historiques dans cette dynamique contestataire, en mobilisant la littérature savante ou militante, ainsi que la presse publique et privée” (9). (À suivre…)

Faris Lounis

Renvois

1/ Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano (dir.), Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020), Paris, CNRS Editions, 2021, p. 13.

2/ Ibid., p. 20.

3/ Ibid., p. 25.

4/ Ibid., 25-26.

5/ Nietzsche, Ecce Homo (1906), « Pourquoi je suis si avisé », §4, trad. E. Blondel, GF-Flammarion, 1992, p. 80

6/ Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano (dir.), Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020), op.cit., p. 219.

7/ Ibid., p. 220.

8/ Christophe Ayad, 2019, « Mohammed Harbi : ‘’Il y a une régression culturelle immense en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du désastre’’ », Le Monde, cité in ibid., p. 222.

9/ Ibid.

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Source :https://lematindalgerie.com/nedjib-sidi-moussa-une-critique-constructive-des-limites-du-hirak-ii/

Nedjib Sidi Moussa : une critique constructive des limites du hirak (II)

19/02/2022

Nedjib Sidi Moussa
« Fonder un projet politique sur la base d’un héritage historique particulier est peu susceptible d’ouvrir des perspectives émancipatrices pour le plus grand nombre, dans la mesure où l’appropriation de la séquence coloniale s’effectue d’une façon partielle et partiale, par des acteurs qui n’ont pas subi cette domination qu’ils dénoncent sans prendre le moindre risque, contrairement aux anticolonialistes qui n’étaient qu’une minorité active ». Nedjib Sidi Moussa, La fabrique du musulman, 2017. (La suite…)

Quand Ali Benhadj rêvait de « parachever » la Révolution algérienne

Durant son premier séjour en Algérie et qui correspondait à « la phase euphorique du mouvement populaire », Nedjib Sidi Moussa s’est efforcé de rechercher les « formes d’auto-organisation » et les différentes mobilisations « des symboles de la lutte anticoloniale par les protagonistes du hirak ». Avec perspicacité, il pointe l’une des faiblesses formelles du hirak qui se traduit dans la référence sclérosante à la guerre d’Indépendance, à ses héros, à ses martyrs et à ses mythes. Si certaines études et analyses savantes ont parlé de la « réappropriation du récit national » comme facteur d’union politique dans la protestation politique, Nedjib Sidi Moussa rappelle, texte à l’appui, que cette « réappropriation du récit national » n’a rien d’inédit et que, dans les plus sombres moments de l’histoire algérienne, elle a été le fait de ceux qui ont failli mener l’Algérie à sa ruine certaine.

Il cite l’exemple d’Ali Benhadj, l’un des leaders historiques du Front islamique du salut (FIS), qui concevait sa volonté d’ériger un état islamique en Algérie (qui est un projet d’extrême droite…il faut le rappeler !) comme le parachèvement de la Guerre de libération nationale contre la colonisation française, tout en l’inscrivant dans le cadre mythologique – et extrêmement surréaliste – de la résistance de l’Islam contre la prétendue « invasion occidentale ».

Au journaliste Slimane Zeghidour, Ali Belhadj déclarait ceci en 1990 : « Si mon père et ses frères (en religion) ont expulsé physiquement la France oppressive de l’Algérie, moi, je me consacre avec mes frères, avec les armes de la foi, à la bannir intellectuellement et idéologiquement, et à en finir avec ses partisans qui en ont tété le lait vénéneux ».

Il remarque aussi l’absence quasi-totale de la critique de classe, due essentiellement à la décomposition du mouvement ouvrier. Il a aussi remarqué que le pionnier du « nationalisme révolutionnaire [Messali Hadj] n’a pas encore ‘’retrouvé sa place’’ » dans les représentations liées à l’histoire dite officielle de l’Algérie et dans les champs éditorial et médiatique.

Avec lucidité, Nedjib Sidi Moussa remarque que cette supposée « réappropriation du récit national » présente beaucoup de limites qui s’inscrivent « dans une démarche tendant à sacraliser la geste indépendantiste, empêchant toute critique à son sujet, dans une optique résolument unanimiste ».

Il est salutaire de voir ici un jeune chercheur comme Nedjib Sidi Moussa questionner avec raison la pertinence du référent anticolonial dans le mouvement contestataire algérien qui est le hirak. Sommes-nous condamnés à protester anachroniquement contre les spectres d’une colonisation terminée depuis soixante ans ?

Pour l’auteur d’Algérie, une autre histoire de l’indépendance, la reprise de la geste anticoloniale, loin d’être subversive, est souvent vectrice de populisme, de repli sur soi et de xénophobie. Cela aboutit, par exemple, à des situations ahurissantes, et non sans réels dangers, dans lesquelles, chez une frange de la jeunesse algérienne influencée par les thèses islamo-conservatrices, un leader de l’extrême droite islamiste comme Ali Benhadj devient une figure sympathique voire l’incarnation du messie tant attendu pour mettre fin au despotisme du régime.

Les limites du hirak

Pour Nedjib Sidi Moussa, le hirak souffre de beaucoup de limites qui affaiblissent sa dynamique contestataire. Parmi ses limites, et dans la perspective de ce qui a été déjà signalé, 1) la permanence stérile dans chaque démarche contestataire du référent colonial ; 2) la reprise par les forces de l’opposition des modalités conventionnelles sur lesquelles repose le pouvoir en place (la Révolution anticoloniale, la nation et l’islam), creusant par conséquent un abîme avec les objectifs radicaux de la contestation ; 3) son caractère interclassiste qui l’empêche de se départir « de la matrice populiste et nationaliste qu’il partage avec le régime, au même titre que le triptyque identitaire (islamité, arabité, amazighité) ou le drapeau vert-blanc-rouge ».

La question de l’aliénation par la mobilisation des affects est aussi abordée et finement analysée par Nedjib Sidi Moussa. Il la questionne par le recours au football comme objet d’analyse et en prenant pour exemple la victoire de l’équipe algérienne de football, dans le cadre du match barrage permettant la qualification au mondiale de 2010, contre sa concurrente égyptienne, donnant ainsi, outre les scènes de liesse collective, inédites dans l’histoire de l’Algérie indépendante, à des vagues de chauvinisme et à un déferlement de haine inouï.

Loin de voir dans le nationalisme agressif de certains supporters algériens un « enchantement sublime, donnant du bonheur aux personnes », Nedjib Sidi Moussa y voit les marques d’une aliénation dans et par le sport, très peu analysées par les oppositions de gauche et souvent passée sous silences par plusieurs journalistes et universitaires, souvent pour ne pas briser le mythe du supporter de football érigé en « parangon du mouvement contestataire », et cela même quand il scande dans l’hypercentre d’Alger « Daoula islamiya harrachiya ! » (Etat islamique d’El Harrach !).

L’affectivité des masses et l’exploitation dont elle fait l’objet, surtout dans l’injonction obsessionnelle à extérioriser les signes ostensibles – devenus avec l’œuvre du temps ostentatoires – du nationalisme algérien comme le drapeau national, s’est présentée à Nadjib Sidi Moussa, en mars 2019, dans le centre de la capitale algérienne : « Lors de ma première marche, un vendeur ambulant m’a interpellé en arabe vernaculaire en me reprochant de manifester ‘’en civil’’, selon ses propres mots, en français cassé, c’est-à-dire sans porter les couleurs nationales ». L’injonction à « faire peuple », afin de ne pas « diviser le hirak », au nom des couleurs nationales et au nom de la lutte anticoloniale, ne fait que révéler la face conservatrice d’une grande partie des Algériens, constate Nedjib Sidi Moussa.

Cela s’est essentiellement traduit par la reprise, chez des journalistes, des intellectuels et des militants situés à gauche, du fameux slogan confusionniste « djeich, chaab/khawa, khawa » (armée, peuple/frère) ou par l’absence de toute dénonciation, dans le champ médiatico-politique, des slogans xénophobes et antisémites, renvoyant Abdelaziz Bouteflika à sa supposée « marocanité » et Ahmed Ouyahia à sa « judéité » fantasmée. On ne peut que noter le mérite de Nedjib Sidi Moussa qui, dans le feu de l’action, a vu clair en refusant de cautionner le nationalisme autant que le populisme, ainsi que la notion dogmatique de peuple qui, en Algérie, fait florès par le nombre infinitésimal des délires auxquels elle ne cesse de donner naissance. (À suivre…)

Faris Lounis

Renvois

1/ Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano (dir.), Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020), Paris, CNRS Editions, 2021, p. 224.

2/Ibid., p. 226.

3/ Ibid.

4/Ibid., p. 229.

5/ Ibid., 229.

6/Ibid., p. 230. Il s’agit ici des groupes d’ultras de l’Union sportive Madinet El Harrach.

7/ Ibid.

8/Ibid., p. 232-233.

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Source : https://lematindalgerie.com/nedjib-sidi-moussa-une-critique-constructive-des-limites-du-hirak-iii/

Nedjib Sidi Moussa : une critique constructive des limites du hirak (III)

20/02/2022

« Il s’agit, pour le nouveau courant révolutionnaire, partout où il apparaît, de commencer à relier entre eux les actuelles expériences de contestation et les hommes qui en sont porteurs. Il s’agira d’unifier, en même temps que de tels groupes, la base cohérente de leur projet. Les premiers gestes de l’époque révolutionnaire qui vient concentrent en eux un nouveau contenu, manifeste ou latent, de la critique des sociétés actuelles, et de nouvelles formes de lutte ; et aussi les moments irréductibles de toute l’ancienne histoire révolutionnaire restée en suspens, qui réapparaissent comme des revenants ».

« Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays », Internationale situationniste, n°10, mars 1966, cité in Nedjib Sidi Moussa, La fabrique du musulman, 2017. (La suite…)

De l’urgence de se décloisonner

L’un des caractères qu’a pris le nationalisme algérien chez certains membres de la diaspora en France, l’irréductibilité. Dans des réunions censées êtres ouvertes à tous, Nedjib Sidi Moussa avait remarqué que « la parole légitime » était réservée « aux seuls Algériens » : « je remarquais la réticence exprimée par des hommes d’âge mûr à parler de la situation algérienne avec des étrangers, reprenant les éléments de langage du régime et de certains protagonistes du hirak sur le risque d’ ‘’ingérence’’”(1). Il a aussi noté la difficulté d’accepter que le hirak soit comparable aux dynamiques régionales (la Tunisie, l’Egypte, le Liban, etc.), parfois pour des raisons culturelles (se situer hors du monde dit « arabe »), « souvent pour des motifs tenant au mythe de la spécificité nationale ou de la crainte, alimentée par la propagande étatique, de voir le mouvement populaire suivre les voies libyenne et syrienne” (2).

A côté de l’interdiction, par Ahmed Gaïd Salah en juin 2019, des drapeaux dits « étrangers » – en premier chef le drapeau amazigh – dans les manifestations, Nedjib Sidi Moussa remarque l’absence quasi-totale dans les rues du pays de la moindre manifestation positive de solidarité avec les luttes en cours à travers le monde, excepté le slogan « Falastine chouhada » (Palestine martyre) qui fut scandé à Alger par Voie ouvrière pour le socialisme (VOS), un groupe trotskiste issu d’une scission du PST.

Nedjib Sidi Moussa déplore aussi, lors des manifestations du hirak, l’expulsion de plusieurs ressortissants étrangers, au nom de l’ « ingérence étrangère », et le peu de soutien qu’ils ont reçu en Algérie. Il évoque à titre d’exemple les expulsions de la députée de La France Insoumise Mathilde Panot en novembre 2019, celle d’Ahmed Benchemsi, membre dirigeant de Human Rights Watch, en août 2019, et aussi, celle de Jean-François Le Dizès, militant grenoblois, en janvier 2020. Il regrette ainsi la suspicion totalement délirante dirigée à l’encontre des étrangers comme les binationaux, renvoyés dos-à-dos et considérés « comme des citoyens de seconde zone », et cela avec l’aval du ministre des Affaires étrangères qui déclara en octobre 2019 : « les manifestations de par le monde sont réservées aux citoyens du pays et non étrangers” (3).

De retour à Paris et face à ces relents xénophobes qui ont limité la dynamique subversive du hirak, Nedjib Sidi Moussa a exprimé, à travers un entretien donné à un média libertaire, sa défense « de l’internationalisme révolutionnaire » tout en revenant sur la xénophobie et l’antisémitisme auxquels certains médias pro-régime ont donné libre cours « à l’occasion de l’expulsion en octobre de la députée Mathilde Panot et du vote en novembre d’une résolution à l’initiative de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann. Ces deux affaires donnèrent également lieu à des réactions typiquement nationalistes dans les cercles de la gauche algéroise – qui, en cela, ne se démarquaient en rien des éléments de langage des autorités” (4). Loin des carcans identitaire et nationaliste, il a affirmé dans son article « Algérie-France : affirmer un internationalisme révolutionnaire” (5) la nécessité de concevoir une solidarité transnationale entre tous les mouvements révolutionnaires du monde.

« La badissia novembria » : une impasse

Comme je l’ai mentionné précédemment, Nedjib Sidi Moussa relativise avec raison les discours enthousiastes et apologétiques qui voient dans la « réappropriation » du drapeau national et de la geste indépendantiste par les manifestants du hirak une « actualité révolutionnaire ». Au service d’un nationalisme exclusif et répressif, du côté des autorités comme de celui des opposants, la mobilisation de ces symboles, écrit-il, « devait être comprise par la volonté d’alimenter un consensus émotionnel tendant à neutraliser les antagonismes de classe ou générationnels” (6). De plus que brandir les portraits de Ben M’hidi, de Mostefa Ben Boulaïd ou d’Abane Ramdane n’a rien de subversif. Absolument rien de nouveau sous le soleil, comme le disaient les Grecs : « Il n’y a là rien, écrit Nedjib Sidi Moussa, de véritablement opposé à la vulgate du régime chez des protestataires qui restent en restituant les leçons d’histoire apprises sur les bancs de son école, au sein du foyer familial voire dans la presse” (7).

De ma part, j’aurais tendance à penser que le paroxysme de la régression fut atteint, dans et par la saturation du champ politique et social par l’instrumentation de la religion et de la lutte anticoloniale, par l’apparition du fameux mouvement de la badissia novembria (en référence à Abdelhamid Ben Badis, fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens en 1931 et au 1er novembre 1954, la date du déclenchement de l’insurrection armée contre le colonialisme français) qui a noyé le hirak dans le grégarisme politico-religieux qui ne cesse d’aliéner l’Algérie et les Algériens depuis soixante ans.

Au sujet de cette inénarrable badissia novembria, Nedjib Sidi Moussa cite Kamel Daoud qui voit dans cette expression « ‘’le sigle informel d’une partie des élites arabophones, conservatrices, islamistes’’ en précisant toutefois qu’il s’agissait du triomphe du ‘’révisionnisme islamiste du récit de la décolonisation’’” (8).

A côté de Kamel Daoud, il cite aussi Iddir Nadir qualifiant le mouvement de la badissia novembria d’ « imposture » et Rabah Lounici qui, de son côté, estime que les promoteurs de ce slogan « sont des clients du régime » et que « les hommes qui ont déclenché la Guerre de Libération sont tous issus du mouvement indépendantiste et n’ont donc aucun lien » avec Abdelhamid Ben Badis et l’Association des oulémas (9).

Conclusion

Nedjib Sidi Moussa termine sa contribution par le constat suivant : « Le hirak, tel que je l’ai vécu, incarnait dans son rapport à la révolution anticoloniale la forme algérienne de ce ‘’futur déjà terminé’’ décrit par Günther Anders et selon lequel ‘’le fait de vivre sur la représentation d’un futur idéal semble déjà appartenir au passé’’”(10).

L’hyper-motivation pour arborer les symboles de la geste indépendantiste devrait, pour sortir de la routine de nos sentiers battus et rebattus depuis des décennies, être réinvestie ailleurs, c’est-à-dire dans la proposition et la création de formes de mobilisations nouvelles osant remettre en question, et de façon radicale, le récit national, l’histoire officielle de la lutte anticoloniale, le patriarcat, les islamistes et aussi, poser la question sociale comme l’objet central de la lutte politique, et non les débats éculés autour de l’identité nationale, la religion et tout le fatras idéel à la sauce badissia novembria.

La « subjectivité révolutionnaire » du hirak, constate Nedjib Sidi Moussa, est en crise parce que enferrée « dans des modalités réformistes par des élites incapables de penser le changement sans elles ou contre elles” (11. Le hirak, dans toutes ses limites et tous ses aspects inédits, n’ayant pas pu faire tomber totalement le mur de la peur, l’avait effrité toutefois.

S’il y a une leçon à retenir de la contribution de Nedjib Sidi Moussa, elle sera, me semble-t-il, la suivante : la sanctification du passé ne mène nulle part ; la sacralisation de la geste anticoloniale et indépendantiste est le sacrifice du présent et du futur au nom d’un passé qui n’existe que dans les limbes ; et la haine d’Israël, du Maroc et de la France sont l’opium de ceux qui ne veulent pas prendre leurs responsabilités face à leurs échecs, face aux impératifs du présent visant la construction d’un futur plus juste et plus vivable. C’est-à-dire un futur dans lequel une partie de la jeunesse algérienne n’aura jamais à risquer sa vie sur des embarcations de fortune pour venir s’installer en France et vendre des cigarettes à la sauvette au métro Barbès.

Si nous pourrons organiser un jour une protestation qui voudra aller vraiment de l’avant, et non « avancer en arrière », « il s’agira moins, conclut Nedjib Sidi Moussa, de restituer des récits lénifiants que de s’en émanciper en sortant des cadres imposés par la fragmentation d’un espace public à reconquérir pour de bon” (12).

Faris Lounis

Renvois

1/Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano (dir.), Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020), Paris, CNRS Editions, 2021, p. 233.

2/Ibid., p. 234.

3/ Ibid., p. 236.

4/ Ibid., p. 234.

5/ Publié in La Révolution prolétarienne, 2019, n° 807, p. 11.

6/ Ibid., p. 236.

7/Ibid.

8/ Kamel Daoud, « Où en est le rêve algérien ? », Le Point, 12 janvier, cité in ibid., p. 237.

9/Iddir Nadir, « Rabah Lounici. Chercheur en histoire : ‘’Les promoteurs du slogan sont les clients du régime’’ », El Watan, 20 juin 2019, cité in ibid.

10/Ibid., p. 240.

11/ Ibid., p. 240.

12/ Ibid., p. 241.