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France-USA : God bless America- La chronique du mécréant

jeudi 10 mars 2022, par siawi3

Source : www.creal76.fr/medias/files/combat-laique-n-84-mars-2022.pdf

Dominique DELAHAYE

God bless America

La chronique du mécréant

Combat Laïque 76 N° 84 - Mars 2022 - page 3

Le jazz, la télé poubelle, le chewing-gum, les films noirs, la junk-food, les
« malls » (centres commerciaux gigantesques), les chaînes d’infox, pour le pire et le meilleur, nous avons plus ou moins adopté ces marqueurs de la culture, de l’économie américaines.

Regarder ce qui se passe aux États-Unis, c’est souvent voir ce qui s’imposera chez nous, avec quelques années de décalage. Le Burger King et le Kentucky Fried Chicken ont ringardisé le sandwich jambon-beurre-baguette, en un grand remplacement qui ne semble pas alarmer nos vigies nationalistes. Il est vrai que le couscous est le plat préféré des Français, alors ils ont mieux à faire....

La nouvelle vague, celle qui pourrait déferler et traverser l’Océan dans les années à venir, n’est ni musicale, ni commerciale. Des intellectuels démocrates, des journalistes, et même certains membres modérés des églises américaines, s’inquiètent de la montée en puissance de la droite chrétienne.

Structurée autour de quelques pasteurs, comme Pat Robertson, James Dobson, Paula White, véritables stars d’un système de médias grassement financé par des milliardaires ultra réactionnaires, la droite chrétienne dispose d’un réseau médiatique extrêmement puissant. Elle recrute et infiltre toutes les strates de l’administration américaine et des élus politiques : « En 2004, les chrétiens
fondamentalistes détenaient la majorité des sièges dans 16 des 50 Comités d’États républicains. »

La majorité des évangélistes sont issus du moule traditionnel de Billy Graham, mais la multiplicité des églises, des messages apostoliques et des lectures de la Bible, fait de la droite chrétienne une « nébuleuse discordante et incontrôlable ». Paula White, par exemple, conseillère spirituelle de D. Trump est la championne de la théologie de la prospérité, « axée sur la croyance que Dieu demande aux chrétiens de s’enrichir et de réussir ».

Le mouvement « dominioniste » est la branche la plus radicale de ce fascisme chrétien. Il contrôle six réseaux de télévision qui touchent des dizaines de millions de foyers et l’essentiel des 2 000 stations de radio religieuses. À la pointe du combat pour « sauver l’Amérique », ce courant, s’il reste minoritaire, a cependant une grande influence politique. Le livre de Rousas John Rushdoony, qui est la référence de ce mouvement« prône une société chrétienne rigide, impitoyable et violente », s’inspirant du « système théocratique répressif lancé par Calvin ». « L’éducation et les programmes sociaux devraient être selon lui pris en charge par les Églises et il faudrait abolir les lois civiles pour leur substituer la loi biblique. » Leur lobbying actif a déjà remporté des succès importants et ce depuis quelques années déjà : l’administration Bush a versé à des groupes religieux des milliards de dollars en fonds publics auparavant réservés aux agences gouvernementales et séculières des services sociaux.

Si chaque prédicateur travaille pour sa chapelle et avant tout pour son enrichissement personnel, si le degré de violence et de radicalité varie, le substrat idéologique est le même pour toutes ces communautés : une lecture
littéraliste et sélective de la Bible qui retient les passages conformes à leur idéologie : farouche opposition à l’avortement, à l’homosexualité, à l’égalité homme/femme, thèses conspirationnistes, engouement pour la violence
apocalyptique et militaire.

Extrêmement organisées, autour d’un message simple et obsessionnel, ces églises utilisent des techniques de recrutement, d’évangélisation très efficaces. Le « bombardement d’amour », l’isolement des apprentis fidèles coupés de
leur milieu social et affectif,« enfermés dans un système d’information et d’endoctrinement qui alimente leurs haines et leurs préjugés », en passant par un détournement du langage font des ravages parmi les déclassé·e·s et les exclu·e·s de la société. Ces églises mènent des croisades idéologiques contre les « humanistes séculiers », et démocrates en tous genres, dénoncés comme étant responsables de tous les maux de l’Amérique.

Le délabrement des politiques sociales, les déserts industriels, la misère et la paupérisation d’une grande partie des classes populaires américaines constituent le terreau sur lequel prospèrent ces organisations, au moins autant politiques que religieuses : « Ces croyants désespérés ont perdu toute la confiance qu’ils pouvaient avoir dans la science, le droit et la rationalité. Ils évitent les choix individuels et craignent la liberté. À la société qui les rejette s’est substitué un monde nouveau, glorieux, peuplé de prophètes et de symboles mystiques. »

On peut de ce côté-ci de l’Atlantique, regarder ce phénomène avec mépris, du haut de la forteresse que dressent contre le fanatisme religieux, nos lois laïques, notre culture universaliste, notre tradition philosophique des Lumières. Mais on peut aussi constater les fissures ouvertes dans ces murs et observer les signaux d’alerte qui se multiplient : la Manif pour tous fédère les mouvements
catholiques les plus fanatiques, les politiciens de droite et d’extrême droite caracolent dans les sondages et se gargarisent des « valeurs chrétiennes de la France ». Les musulmans radicaux, eux aussi, poussent leurs pions partout où ils le peuvent et se mobilisent pour imposer dans le sport ou l’éducation, leur conception du monde rétrograde et liberticide.

Le gouvernement sacrifie les services publics, fracture la cohésion sociale, exempte les cérémonies religieuses des consignes sanitaires qu’il impose à toutes les manifestations culturelles ou sportives. Ce même gouvernement affaiblit politiquement et financièrement la MIVILUDES1, facilitant le développement insidieux des lobbys religieux radicaux, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans. Il subventionne grassement les écoles catholiques et n’en finit plus de dérouler le tapis rouge aux autorités religieuses.

Peut-être faudrait-il, dans cette situation, prendre très au sérieux cet avertissement qui nous vient d’Outre-Atlantique : « Si le dominionisme triomphe, il ne devra pas seulement sa victoire à sa brutalité, à sa propension au mensonge et à sa manipulation des gens qu’il attire, dont bon nombre vivent dans les marges de la société américaine. Il triomphera aussi en raison de l’échec moral d’acteurs sociaux qui sont conscients des intentions du mouvement extrémiste, mais ne le condamnent pas, car ils le considèrent comme un acteur légitime parmi d’autres. Arrivent des moments où il faut
cesser de tolérer les groupes qui cherchent à détruire la tolérance qui rend possible une société ouverte. »

1 MIVILUDES : Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires
Toutes les citations sont extraites du livre passionnant (et glaçant) de Chris Hedges : Les fascistes américains : la droite chrétienne à l’assaut des États-Unis. Lux éditeur