Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > impact on women / resistance > Turquie : l’avocate Ipek Bozkurt dénonce l’augmentation des féminicides

Turquie : l’avocate Ipek Bozkurt dénonce l’augmentation des féminicides

jeudi 10 mars 2022, par siawi3

Source : https://www.telerama.fr/debats-reportages/turquie-l-avocate-ipek-bozkurt-denonce-l-augmentation-des-feminicides-7009175.php

Turquie : l’avocate Ipek Bozkurt dénonce l’augmentation des féminicides

Killian Cogan

Publié le 08/03/22

Le 25 novembre 2021, à Istanbul, une manifestante lors de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
Photo Kemal Aslan / AP / SIPA

En mars 2021, le gouvernement turc annonçait son retrait de la convention d’Istanbul destinée à lutter contre les violences faites aux femmes. Un an plus tard, la condition des femmes en Turquie a empiré de façon dramatique, constate l’avocate Ipek Bozkurt.

En 2012, la Turquie avait été le premier pays à ratifier la convention d’Istanbul, un traité international élaboré sous l’égide du Conseil de l’Europe visant à lutter contre les violences faites aux femmes, à travers des campagnes de prévention et le renforcement des poursuites pénales à l’égard des auteurs de ces violences. En mars 2021, la même Turquie s’est retirée de cette convention sous l’impulsion de son président, Recep Tayyip Erdogan, alors même que la question des féminicides revêt ici, comme dans de nombreux pays, un caractère endémique. Un an plus tard à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’avocate en droit de la famille Ipek Bozkurt, membre de l’association Halte aux Féminicides, déplore une aggravation de la condition des femmes en Turquie, mais aussi leur volonté farouche de s’engager pour défendre leurs droits.

Quelles ont été les conséquences du retrait de la Turquie de la convention d’Istanbul ?

Elles sont doubles. Avant que la Turquie ne se retire de la convention d’Istanbul, les avocats qui comme moi traitent des cas de féminicides pouvaient s’adosser sur ce texte pour rappeler aux juges et aux procureurs qu’il y avait des devoirs à respecter vis-à-vis du droit international. Sans ce traité, nous ne pouvons que nous appuyer sur la législation turque, qui est très limitée concernant les féminicides et les violences faites aux femmes. La convention d’Istanbul instituait par ailleurs un comité de surveillance chargé de rendre compte de l’évolution objective des féminicides. Sans ce comité, nous ne pouvons pas savoir ce qui se passe réellement à l’échelle du pays.

Le 4 novembre 2021, à Ankara, un mur dénonçant les violences faites aux femmes, graffé dans le cadre d’une action soutenue par la mairie et l’ONU.
Photo Altan Gocher / GocherImagery/Shutt/SIPA / Altan Gocher/GocherImagery/Shutterstock

La condition des femmes s’est-elle dégradée au cours des dernières années, et notamment depuis que la Turquie s’est retirée de la convention d’Istanbul ?

Dans les premières années de son arrivée au pouvoir, l’AKP [le parti islamo-conservateur qui dirige le gouvernement depuis 2002, ndlr] tenait un discours de défense des droits des femmes, et en particulier les femmes voilées. Il avait mis en œuvre des réformes pour faire en sorte que le voile ne soit plus un obstacle à l’accession des femmes à la fonction publique et aux études universitaires. Mais, aujourd’hui, le discours a changé. Le gouvernement considère désormais que toutes les femmes, voilées ou non, doivent rester à la maison et s’occuper des enfants. Leurs droits sont constamment bafoués, comme l’attestent les atteintes à la possibilité d’avorter ou ce retrait de la convention d’Istanbul. À l’heure actuelle, je pense que toutes les femmes turques, quel que soit leur milieu ou leur appartenance religieuse, se retrouvent pour penser que leur condition a empiré avec ce gouvernement.
“Le gouvernement a sa part de responsabilité dans cette évolution. En se retirant de la convention d’Istanbul, l’État a enhardi les auteurs des féminicides.”

Selon votre plateforme, Halte aux féminicides, une femme est tuée quasiment tous les jours en Turquie. Le nombre de féminicides a-t-il augmenté ? Et comment réagit le gouvernement ?

Il est en augmentation constante depuis quelques années. Et le gouvernement a sa part de responsabilité dans cette évolution. En récusant la notion même de « féminicide », en refusant de collecter des données sur le phénomène, et en se retirant de la convention d’Istanbul, l’État a enhardi les auteurs des féminicides. Il envoie le message selon lequel on peut tuer des femmes et s’en tirer. Cette situation est encore exacerbée par le fait que les auteurs de ces meurtres bénéficient souvent de réduction de peines devant les tribunaux. Sans compter que le discours de l’AKP, qui considère que le rôle d’une femme est de rester à la maison pour s’occuper des tâches ménagères et qu’une femme qui ne fait pas d’enfants n’est qu’une « demi-femme », fournit une légitimé aux hommes qui commettent des féminicides.

Dans ce contexte, comment voyez-vous l’avenir des femmes en Turquie ?

Je ne suis pas pessimiste mais combative. Le retrait de la convention d’Istanbul a certes été un coup dur mais les femmes en Turquie sont bien plus conscientes qu’auparavant de leurs droits et également plus déterminées à les défendre. À terme, j’ai la conviction que notre lutte portera ses fruits.