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Artistes russes annulés : « Doit-on punir Goethe pour les exactions de l’Allemagne nazie ? »

mardi 15 mars 2022, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/culture/spectacle-vivant/artistes-russes-annules-doit-on-punir-goethe-pour-les-exactions-de-lallemagne-nazie?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20220309&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Artistes russes annulés : « Doit-on punir Goethe pour les exactions de l’Allemagne nazie ? »

Entretien
Propos recueillis par Jean-Loup Adenor

Publié le 09/03/2022 à 7:00

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, de nombreux artistes russes ont dû renoncer à se produire en Europe et en Occident. Thierry Wolf, producteur du célèbre Chœur de l’Armée rouge, regrette que la culture russe fasse les frais de la croisade d’un seul homme, son président actuel, Vladimir Poutine. Il s’en est ouvert auprès de « Marianne ».

Le monde va devoir se passer de Kalinka, mais pour combien de temps ? Depuis que la Russie a lancé son opération d’invasion de l’Ukraine, la situation est extrêmement compliquée pour les artistes russes appelés à se produire hors des frontières de leur pays. Ces dernières semaines, la Russie a été bannie du concours de l’Eurovision, le Royal Opera House à Londres a annulé des représentations du Ballet du Bolchoï, le théâtre Toursky à Marseille a annulé la prochaine édition de son festival russe… Pour comprendre à quel point ce conflit militaire traumatise la scène culturelle européenne, Marianne s’est entretenu avec Thierry Wolf, le producteur des célèbres Chœurs de l’Armée rouge, qui ont renoncé à leur tournée au Canada.

Marianne : Vous avez dû, vous aussi, annuler certaines représentations des Chœurs de l’Armée rouge depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Pourquoi avoir pris cette décision ?

Thierry Wolf  : La dernière tournée des Chœurs de l’Armée rouge en France date de 2019. Nous n’avions pas prévu de faire tourner les Chœurs cette année dans l’Hexagone, mais une tournée était bien prévue au Canada à l’automne. Dès le début du conflit, nous avons tenu une position très claire et décidé d’annuler ces dates. Compte tenu de la situation, et même si les membres des Chœurs de l’Armée rouge, qui sont parmi les plus grands choristes du monde, n’ont jamais tenu une arme, nous ne pouvions pas faire la promotion de ce spectacle dans ces conditions-là. Ce n’était pas acceptable, ni pour les choristes ni pour nos amis ukrainiens, ni pour nos amis russes ni pour nos équipes.

VIDEO ici

Que vous évoquent ces annulations successives qui frappent le monde de la culture depuis le début de l’invasion de l’Ukraine ?

Doit-on punir Goethe ou Mozart pour les exactions commises par l’Allemagne nazie ? Doit-on brûler tous les livres allemands sous prétexte qu’ils sont allemands ? Comment se passer de Dostoïevski, de Tchaïkovski ? Certains des meilleurs compositeurs au monde sont russes. La culture russe, ce n’est pas la musique d’un gouvernement, d’un chef d’État. La culture russe, c’est la culture de tout un peuple, le chant d’un peuple, un grand peuple. En Russie, on remplit des théâtres entiers avec de la seule poésie. Tentez de remplir une salle avec un poète en France et vous verrez combien c’est difficile. La richesse de la culture y perdrait, si demain il n’y avait plus aucune œuvre russe qui arrivait jusqu’à nous.

D’ailleurs, les Russes sont aussi des amoureux de la culture française. Avant le conflit, nous organisions les tournées du Crazy Horse en Russie et en Ukraine – car ce sont des pays cousins. On y a emmené le spectacle de Pierre Richard, extrêmement populaire en Russie. Une série de concerts du fils de Joe Dassin, Julien Dassin, était également prévue, nous avons bien sûr choisi de l’annuler également.

« Les peuples doivent s’opposer à cette guerre. Mais je ne crois pas que ce soit une bonne stratégie que de s’en prendre aux artistes russes, surtout lorsqu’ils s’opposent eux-mêmes à ce conflit. Il faut arrêter le « Russian bashing » ! »

En tant que producteur des Chœurs, entretenez-vous des liens particuliers avec les autorités russes ?

Nous n’avons aucun lien avec eux. Nous sommes des producteurs français, nous faisons travailler des techniciens français et jusqu’à présent, nous n’avions jamais eu à subir de répercussions géopolitiques sur notre travail. Nous ne nous sommes jamais immiscés dans la politique, française ou russe. Nous n’avons jamais été financés par l’étranger, ni par Moscou ni par d’autres. On ne nous a jamais donné de consignes, comme d’ajouter ou de retirer un titre du répertoire du Chœur par exemple.

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Nous sommes résolument contre ce conflit, qui nous rend très tristes. C’est un drame pour les Ukrainiens, c’est un drame pour une partie du peuple russe aussi. D’un point de vue plus intime, c’est aussi un drame personnel pour moi, ou plutôt pour mon épouse qui est russe, a des amis ukrainiens et souffre énormément de cette situation. Les peuples doivent s’opposer à cette guerre, qu’ils soient russe, ukrainien ou européen. Mais je ne crois pas que ce soit une bonne stratégie que de s’en prendre aux artistes russes, surtout lorsqu’ils s’opposent eux-mêmes à ce conflit. Il faut arrêter le « Russian bashing » !
« Nous traverserons cette épreuve. Mais c’est une perte importante et pas seulement pour nous, mais pour tous les gens qui travaillent sur nos tournées, en France et à l’étranger. Les techniciens, les hôtels, les restaurateurs… »

Qu’est-ce qui vous a amené à produire en France et dans le monde entier les Chœurs de l’Armée rouge ?

Ça peut étonner les Français mais, à la fin des années 1980, le Chœur de l’Armée rouge n’était vraiment pas très courtisé… Nous, nous produisions la partie musicale du spectacle du Bolchoï avant de nous intéresser à eux. Nous avons réédité d’anciens albums puis organisé des tournées. On a remis en place tout leur répertoire et puis, de nouveaux titres ont commencé à apparaître. C’est un véritable travail de producteur que nous avons réalisé en toute liberté, sans aucune pression. Aujourd’hui, je m’occupe également de leurs tournées à l’étranger, au Maroc, en Tunisie… On a fait le tour du monde. Nous existons depuis 40 ans, nous avons un vrai catalogue alors nous pouvons nous permettre de faire des sacrifices lorsque la situation l’exige.

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Quel impact sur votre activité ?

Notre maison de production n’est pas en danger de vie ou de mort, nous traverserons cette épreuve. Mais c’est une perte importante et pas seulement pour nous, mais pour tous les gens qui travaillent sur nos tournées, en France et à l’étranger. Les techniciens, les hôtels, les restaurateurs… Pour organiser un événement comme une tournée du Chœur de l’Armée rouge, vous avez à peu près 130 personnes qui viennent de Russie, auxquels s’ajoutent ici une vingtaine de techniciens français. C’est toute une infrastructure à mettre en place, presque 200 personnes qui travaillent sur cette tournée… On a aussi des artistes locaux qui y participent ; au Canada, nous avions eu Isabelle Boulay. Cette fois-ci, nous avions prévu d’inviter Gilette Renaud, une immense star locale.

Par Jean-Loup Adenor