Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > impact on women / resistance > Paroles d’exilés en Serbie : « La Russie n’est plus mon pays »

Paroles d’exilés en Serbie : « La Russie n’est plus mon pays »

dimanche 20 mars 2022, par siawi3

Source : https://www.courrierdesbalkans.fr/Paroles-d-exiles-en-Serbie-La-Russie-n-est-plus-mon-pays

Paroles d’exilés en Serbie : « La Russie n’est plus mon pays »

Courrier des Balkans
De nos correspondants à Belgrade

mardi 15 mars 2022

Leur nombre est impossible à déterminer, mais des milliers de Russes affluent en Serbie depuis le début de l’invasion de l’Ukraine. Le pays est le seul d’Europe à maintenir des vols avec Moscou, et les ressortissants russes n’ont pas besoin de visa. Reportage à Belgrade.

Par Philippe Bertinchamps et Jean-Arnault Dérens

Photo : Manifestation des Femmes en noir contre la guerre en Ukraine, à Belgrade le 5 mars 2022. © Facebook/ Žene U Crnom Srbija

« Ce n’est la première émigration russe en Serbie. Déjà beaucoup de gens étaient venus ici après la révolution », lâche Stanislav (prénom d’emprunt), attablé au Tsar de Russie, un des plus anciens cafés du centre de Belgrade. Cet informaticien moscovite de 31 ans est arrivé dans la capitale serbe il y a tout juste cinq jours.
Sa femme et leurs deux enfants étaient venus dix jours plus tôt. Le chinchilla de la famille est aussi arrivé à Belgrade, confié à des entreprises spécialisées qui relient encore Moscou et la capitale serbe par voie terrestre.

Avant de partir, Stanislav a réussi à vendre son appartement moscovite à prix cassé. Il n’envisage plus de revenir en Russie et fait déjà le calcul : au terme de sept années de résidence, il peut prétendre à la citoyenneté serbe. Dans l’immédiat, tant qu’il n’aura pas obtenu des papiers de résidence en Serbie, il lui faudra franchir une frontière du pays tous les 30 jours, en se rendant en Bosnie-Herzégovine ou au Monténégro, les seuls pays, avec la Serbie, qui restent ouverts sans visa aux Russes.

Stanislav a déjà réussi à louer un appartement à Belgrade. Il cherche à inscrire ses enfants à l’école et à ouvrir un compte bancaire, « mais chaque banque a des conditions différentes pour les Russes », soupire-t-il.

L’aéroport de Belgrade est le dernier en Europe à conserver des liaisons directes avec la Russie, et Air Serbia a même augmenté le nombre de ses vols, mais il devient très difficile de trouver une place. À présent, seuls quelques billets via Dubai ou Istanbul sont encore disponibles pour des prix qui atteignent 2000 ou 3000 euros. « C’est la loi de l’offre et de la demande », lâche Stanislav, bien convaincu d’avoir réussi à sauter dans « le dernier wagon ».

Le trentenaire envisageait depuis un an de s’expatrier, mais l’invasion de l’Ukraine a précipité les échéances. « La Russie n’est plus mon pays, dit-il. Petit à petit, tous les espaces de liberté se sont réduits comme une peau de chagrin, et maintenant, nous vivons dans le monde d’Orwell : la guerre, c’est la paix ;
l’esclavage, c’est la liberté... »

Polyglotte, Stanislav a appris le serbe à l’université de Moscou et il est souvent venu dans les Balkans pour des vacances. C’est même dans le parc de Kalemegdan, la forteresse de Belgrade surplombant le Danube, qu’il a demandé la main de sa femme. C’est donc ici qu’il envisageait de s’exiler, même s’il a
beaucoup voyagé.

L’Église collabore avec le régime de Poutine, ce tchékiste devenu président et qui a maintenant perdu tout contact avec la réalité.

Très croyant, il a vécu un an en Thaïlande, où il travaillait comme chantre d’une église orthodoxe russe locale. « Pour nous, les Russes, le serbe n’est pas une langue difficile à apprendre. Mes enfants le parleront dans quelques mois, et tous ceux qui arrivent n’auront pas de mal à s’intégrer. »

« Mes amis serbes me disaient que j’étais un imbécile de vouloir m’installer à Belgrade, alors que tout le monde quitte les Balkans pour aller en Occident, poursuit Stanislav. Mais ici, les gens savent ce que signifie la guerre, ils l’ont vécue il y a 30 ans. Ils savent aussi comment Poutine, à l’instar de Milošević, a
transformé l’État en une structure criminelle à son service. Et si la Serbie est un pays traditionnellement russophile, j’ai été heureux de constater comment, en quelques jours, les médias serbes ont pris leur distance avec la propagande du Kremlin. »

Pour autant, il est convaincu qu’aucune forme de russophobie ne se développera en Serbie – les gens, veut-il croire, sauront distinguer la Russie et le régime de Poutine. Stanislav a aussi décidé de rompre avec l’Église orthodoxe russe. « L’Église collabore avec le régime de Poutine, ce tchékiste devenu président et qui a maintenant perdu tout contact avec la réalité. Sa politique est aux antipodes de l’enseignement du Christ. »

Stanislav n’était cependant pas un militant. « À Moscou, je ne suis pas allé manifester contre la guerre en Ukraine, car c’était trop dangereux, mais j’exprimais mes opinions sur Facebook. Et en Russie, cela suffit pour avoir des problèmes », lâche-t-il, non sans couler un regard circulaire : « Ici aussi, je sais bien qu’il y a beaucoup d’agents russes... »

Mobilisation contre la guerre

Comme Stanislav, les milliers de Russes arrivé·es en quelques jours en Serbie ne sont pas toutes et tous des militant·es, mais ils et elles appartiennent à une Russie « alternative » qui ne peut pas se reconnaître dans la politique du Kremlin. Beaucoup sont en Serbie par hasard, car c’était l’une des seules destinations possibles pour les gens n’ayant pas de visa pour un pays occidental.

À Belgrade, la communauté essaie de s’organiser sur plusieurs groupes Facebook, comme « Venez nombreux ! Serbie » ou bien « Russes, Ukrainiens et Biélorusses ensemble contre la guerre ». Chacun poste ses besoins : quelqu’un demande le prix d’un taxi de l’aéroport au centre de la ville, un diabétique
comment on peut trouver de l’insuline à Belgrade. Une mère de famille, arrivée depuis quelques jours, cherche un club de volley pour son fils de treize ans... Une jeune femme cherche un emploi de fleuriste à Novi Sad, la seconde ville du pays.
Beaucoup s’interrogent sur les conditions requises pour souscrire un abonnement à Internet, ou bien sur la validité de leur vaccin anti-Covid, mais la Serbie reconnaît le Sputnik-V. D’autres, encore au pays, essaient de préparer leur arrivée. Les transferts d’argent depuis la Russie sont un souci fréquent, les
virements bancaires étant devenus pratiquement impossibles. Nombre d’émigrant·es assurent que les banques refusent de leur ouvrir un compte, notamment la Raiffeisen Bank, qui n’accepte pas de prendre des fonds sans un document prouvant leur origine, bien sûr impossible à fournir depuis la Russie.

Les groupes servent aussi de relais aux mobilisations contre la guerre : une première manifestation a eu lieu dimanche 6 mars à Belgrade, organisée par les Femmes en noir, un collectif féministe antiguerre, et un autre rassemblement mardi à Novi Sad, réunissant des Russes et des Ukrainien·nes, et beaucoup de
Serbes. Stanislav, lui, qui a pu partir avec un petit capital, cherche à acheter une voiture. « Comme cela, je pourrai aussi aider les réfugiés ukrainiens qui vont arriver dans le pays. »

Photo : Bad Sasha en concert à Zemun le 10 mars © Facebook / Bad Sasha

Dans la cave enfumée d’un club de Zemun, une banlieue de Belgrade, Sasha Polovinska, alias Bad Sasha, une chanteuse ukrainienne, poing levé, les épaules enveloppées du drapeau jaune et bleu, entame l’hymne national de son pays, accompagnée par des musiciens serbes. « Ni la gloire ni la liberté de l’Ukraine ne sont mortes, la chance nous sourira encore... »

La jeune femme, qui a fui l’invasion russe, est arrivée à Belgrade le 28 février en passant par Budapest.
Elle a participé à la première manifestation pour la paix dans la capitale serbe. Avec Sasha Seregina et Daria Trafimova, respectivement ressortissantes russe et biélorusse établies à Belgrade, ainsi que Ljiljana Radovanović, une Femme en noir serbe, elle a lancé un appel des femmes pour la paix, repris par Radio
Free Europe.

Sasha est accompagnée de sa mère, Svetlana, originaire de Zaporijia, au sud-est de l’Ukraine, près de l’immense centrale nucléaire désormais passée sous contrôle russe. « Je connais bien Belgrade, car mon mari, qui est mort il y a deux ans, était lui-même serbe, explique Svetlana dans un serbe parfait. Nous
vivions ici à l’époque des bombardements de l’OTAN, en 1999. À présent, ce sont les Russes qui bombardent l’Ukraine. J’aurai donc vécu deux fois les horreurs de la guerre... »

Sasha et Svetlana partagent un appartement en ville que des amis serbes ont mis à leur disposition. Après le concert, des membres de la petite communauté ukrainienne, diplomates et réfugié·es, se lèvent et enlacent la jeune femme avec chaleur.

Tamara Spaić, journaliste et militante des Femmes en Noir, a accueilli chez elle une famille de réfugiées ukrainiennes, originaires de Kiev, qui ont fui leur pays en passant elles aussi par la Hongrie. « Des amis d’amis m’ont prévenue au dernier moment de leur arrivée. Elles ont sonné chez moi vers minuit, épuisées
et affamées après trois longs jours de route en voiture sans un repas chaud. Elles ont quitté Kiev au début de l’invasion pour se réfugier dans un village voisin, où elles ont laissé leurs maris et leurs frères. Les chars russes ont ensuite encerclé ce village et l’ont bombardé. »
Les invitées de Tamara ne sont pas restées longtemps chez elle. « Elles ont repris la route pour le Monténégro, où des amis les attendaient. Nous nous sommes séparées rapidement, avec des mots maladroits et la promesse de nous revoir un jour à Kiev. »

La branche belgradoise du réseau international des Femmes en noir est née en octobre 1991, quand la guerre ravageait déjà la Croatie et s’apprêtait à embraser la Bosnie-Herzégovine. Ces militantes féministes ont caché des déserteurs de tous les camps. Femmes en noir est maintenant devenu un réseau actif à travers toute l’ancienne Yougoslavie. Depuis le retour à la paix, ces militantes de la mémoire se battent pour la justice et la reconnaissance de tous les crimes de guerre. Elles se sont beaucoup engagées dans la solidarité avec la Palestine, mais aussi, ces dernières années, dans l’accueil des réfugié·es
d’Afrique ou du Moyen-Orient.

Plusieurs Femmes en noir ont désormais les cheveux gris, mais Tamara Spaić glisse qu’une de ses amies héberge déjà des déserteurs russes passés illégalement en Serbie. Le 18 mars, les Femmes en noir organisent une conférence à Belgrade, intitulée « Encore une guerre en Europe : l’Ukraine ». Parmi les invitées, des militantes de Russie et du Bélarus. À Belgrade, la solidarité antiguerre s’organise.