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« Contre la pensée tribale qui fragmente l’humanité, il faut tenir le discours de l’universel »

vendredi 15 avril 2022, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/01/souleymane-bachir-diagne-contre-la-pensee-tribale-qui-fragmente-l-humanite-il-faut-tenir-le-discours-de-l-universel_6120068_3232.html

« Contre la pensée tribale qui fragmente l’humanité, il faut tenir le discours de l’universel »

Entretien avec le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne

par Virginie Larousse

Publié le 1er avril 2022

Entretien. Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne appelle, dans un entretien au « Monde », à ne rien céder face aux enfermements identitaires qui gangrènent nos sociétés et à toujours garder l’humanité comme horizon.

Il est reconnu comme l’un des philosophes les plus importants de notre temps. Né en 1955 à Saint-Louis, au Sénégal, Souleymane Bachir Diagne est le premier Sénégalais à avoir intégré l’École normale supérieure (Paris), où il s’est spécialisé en philosophie des sciences. Il enseigne depuis 2008 la philosophie à l’université Columbia (New York).

Naviguant entre les trois continents, ce citoyen du monde imprégné de mystique musulmane a tissé une pensée complexe, ambitionnant de donner voix au pluriel de l’humanité sans jamais renoncer à construire un universel véritablement commun à tous les hommes. Souleymane Bachir Diagne met ainsi en garde contre « les tribalismes et les enfermements nationalistes » qui sont pour lui l’ennemi de la civilisation, et fait sienne la parole de Léopold Sédar Senghor, « l’orgueil d’être différent ne doit pas empêcher le bonheur d’être ensemble ».

Vous êtes de passage en Europe alors que notre continent se trouve bouleversé par la guerre qui vient d’éclater en Ukraine. Que vous inspire cette situation dramatique ?

C’est tout simplement affreux, avec ces enfants qui voient leur vie complètement chamboulée du jour au lendemain, doivent quitter l’école, sont jetés dans les rues avec leur mère. Et tous ces réfugiés. Cette situation éveille en moi de la crainte. Qu’est-ce que tout cela va donner, tant sur le plan militaire qu’économique ?

Je n’aurais jamais pensé entendre de la bouche d’un président américain les mots « troisième guerre mondiale ». Pas plus que je n’aurais pensé entendre de la bouche d’un président russe les mots « bombe atomique » [le 24 février, Vladimir Poutine a menacé ceux qui tenteraient d’“interférer” dans son “opération militaire” d’une réponse immédiate qui conduirait à des conséquences qu’ils n’ont encore jamais connues].

Il faut, bien évidemment, répondre à cette invasion, et les sanctions économiques sont probablement la seule option. Mais qui sait quels seront leurs effets ? On voit déjà, avec l’essence et le blé, que le monde entier est frappé. Et s’il faut absolument essayer de penser diplomatie et négociation, tout semble être fait pour saboter cette voie.

Au-delà du conflit en Europe de l’Est, nous vivons dans un monde rongé par les inégalités grandissantes, la menace climatique, le développement des populismes et des nationalismes, la montée des obscurantismes – non seulement religieux, mais aussi liés à la science. Les intellectuels ont-ils une part de responsabilité dans cette crise mondiale ?

Ils auront une part de responsabilité s’ils ne font pas le travail qui doit être le leur. C’est justement dans ces moments où tout est sombre qu’il faut à tout prix faire en sorte que les lumières de la pensée éclairent encore notre chemin.

Vous avez raison de souligner que nous vivons une période d’obscurantisme. Le travail des intellectuels est de lutter contre l’obscurantisme, notamment vis-à-vis de la science, et même des simples faits. La masse de désinformation et de complotisme est telle qu’il est devenu difficile de se frayer un chemin.

Il faut, en outre, se battre contre le nationalisme et le tribalisme. Nous sommes en train de fragmenter notre humanité en autant de tribalismes. Contre cette pensée tribale, les intellectuels doivent tenir le discours de l’universel. C’est notre responsabilité, et elle est extrêmement difficile à assumer dans la période actuelle. Le filet de voix des intellectuels est assourdi par le brouhaha, le bruit et la fureur des obscurantismes et des tribalismes.

Qu’appelez-vous le tribalisme ? Est-il, pour vous, le plus grand ennemi de la civilisation ?

Je le pense. J’appelle tribalisme cet enfermement, cette obsession des identités déjà théorisée par un philosophe très important pour moi, Henri Bergson [1859-1941]. Selon lui, nous sommes dominés par un instinct de tribu : nous nous sentons tout naturellement unis à ceux qui ont le même sang, la même langue, la même couleur de peau ou religion que nous. De ce point de vue, la notion d’humanité semble être une abstraction. C’est précisément pourquoi il est de notre responsabilité, en tant qu’humains, de sortir de nos tribus afin d’aller vers cette idée d’humanité.

Pour ce faire, Bergson dit qu’il existe deux types de moteurs. Le premier, c’est la raison philosophique. Cette dernière nous enseigne que l’idée d’humanité doit être un principe moral et éthique pour nos actions. Le second moteur est la religion. Bergson pense qu’elle est même, dans le cas présent, plus efficace que la raison philosophique, parce qu’elle fonctionne sur l’émotion, qui est contagieuse. Ce que Bergson décrit ici, c’est évidemment la religion ouverte. Car il est malheureusement possible de mettre la religion au service de nos enfermements identitaires et d’en faire une machine d’exclusion, voire de guerre.

Si j’affirme que nous sommes aujourd’hui dans une forme de tribalisme, c’est parce que tout est ramené à des questions d’identité, d’enfermements nationalistes. Pour faire une allusion à la situation de la France, je n’aurais jamais cru qu’une expression aussi absurde que « grand remplacement » serait au centre d’une élection présidentielle. Elle n’a de sens que dans le cadre d’une pensée tribaliste, où une tribu s’inquiète d’être remplacée par une autre. Mais lorsque vous pensez à la hauteur de la société humaine, cette expression n’a aucun sens. L’humanité a toujours été en mouvement, en mélange.

Comment comprendre cette obsession pour la question identitaire, quand on sait les désastres que ce même questionnement a produits par le passé ?

Je crains que les mêmes conditions ne provoquent les mêmes effets. Nous sommes aujourd’hui dans un temps de grandes peurs. Les crises sont multiformes. Avec la conscience que nous sommes en train de saccager notre planète, l’avenir nous paraît sombre.

Cette peur s’est intensifiée avec la pandémie, qui a donné l’impression que la mort était partout. Dans ce contexte, l’instinct de tribu est naturel, mais il risque de prendre le pas sur la raison, et même sur ce que la religion peut avoir de meilleur lorsqu’elle enseigne à sortir de soi et à embrasser une humanité que l’on considère avec un regard fraternel.

La démocratie est-elle en danger, comme il est fréquent de l’entendre ?

Il existe malheureusement des raisons de le penser. D’une part, on peut mesurer son recul. Pour prendre l’exemple de l’Afrique, jusqu’à une date récente, on avait le sentiment que la démocratie avait avancé à grands pas, ce qui était une réalité : les alternances démocratiques n’y sont plus une exception. Et voilà qu’en Afrique de l’Ouest des coups d’Etat ont suspendu cette marche vers la démocratie. Il y a donc un recul objectif, qui ne concerne pas le seul continent africain : en Europe, certains pays sont accusés de ne pas respecter les valeurs démocratiques.

Plus inquiétant encore, il semblerait que la croyance en la démocratie elle-même ait reculé. C’est une chose de dire que la démocratie perd du terrain à cause de coups d’Etat ; c’en est une autre de constater que les populations adhèrent à cet état de fait. Le contexte de peur dont nous avons parlé fait qu’elles ont tendance à préférer ce qu’elles estiment être la sécurité, contre la démocratie et les libertés. Raison pour laquelle il faut continuer à parler de la valeur de la démocratie, qui fonde sa dignité par la puissance de l’argumentation, et non par celle des armes.

Quel regard portez-vous sur le climat politique en France, à un peu plus d’une semaine de l’élection présidentielle ? Notamment sur la crise de la gauche, vous qui vous revendiquez de ce bord politique ?

Comme beaucoup, je trouve malheureux de voir que, jusqu’à preuve du contraire, cette élection va se décider très à droite et que la gauche semble condamnée à ne pas participer au second tour – encore que cela ne soit plus très sûr.

Ce dont on est sûr, en revanche, c’est de l’éparpillement de la gauche. Son inquiétante désorientation est un des signes de notre temps, tout comme le fait que la notion de « grand remplacement » fasse maintenant partie du langage courant.

La gauche n’arrive pas à articuler un discours cohérent à même de faire barrage à ces craintes et à ce glissement à droite. Elle doit se refonder et clarifier les directions qu’elle souhaite prendre pour se retrouver sur des valeurs progressistes.

Une partie des craintes en France se focalisent justement sur l’islam, perçu comme une religion extérieure à la France et porteuse de violence. Vous êtes vous-même musulman soufi. Cette branche mystique de l’islam est souvent présentée comme un courant élitiste et non représentatif de la majorité des musulmans. Qu’en dites-vous ?

Ce sont évidemment les faits les plus terribles qui nous marquent. Mais il ne faudrait pas avoir l’impression qu’il y a, d’un côté, une élite musulmane éclairée, tolérante, ouverte, et, de l’autre, une masse toujours prête à se jeter dans le fanatisme. Ce n’est pas vrai. Au contraire, s’il y a une partie du monde musulman qui est extrêmement minoritaire et qui, justement, ne représente pas la grande masse, c’est précisément celle qui a transformé la religion musulmane en bruit, en fureur et en meurtre.

Aujourd’hui, des penseurs progressistes s’interrogent sur la manière dont l’islam doit renouer avec son principe de mouvement, avec les lumières qui sont les siennes, et dont sa tradition intellectuelle et spirituelle est porteuse. Ces penseurs produisent une réflexion qui a son importance et qui est en train d’imprimer, je crois, une certaine direction à l’islam – même si elle fait moins de bruit que les attentats.

A côté du soufisme, il existe donc toute une démarche philosophique relativement ancienne, qui s’interroge sur la notion de « reconstruction de la pensée religieuse de l’islam » – pour emprunter l’expression de Mohammed Iqbal, philosophe du XXe siècle qui a une grande influence sur moi. Une telle réflexion a cours, bien qu’il y ait toujours une forme de retard des idées sur les mouvements de la société. Ce décalage est normal : on l’observe aussi en politique.

Quels passages du Coran parlent le plus à votre cœur ?

Beaucoup de passages du Coran me touchent, en particulier les versets d’édification spirituelle. La religion, en effet, n’est pas seulement le message qui vient du haut et qui ne serait qu’une description de la divinité. Une religion, un texte sacré, parle d’abord à l’humain de lui-même et de son développement. Nombre de versets enseignent à l’humain à devenir ce qu’il a à être, c’est-à-dire encore plus humain.

Les passages qui insistent sur le pluralisme de l’humanité me touchent également beaucoup, particulièrement aujourd’hui. « Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns et les autres par les bonnes actions. Votre retour à tous se fera vers Dieu, il vous éclairera au sujet de vos différends », affirme la sourate 5, verset 48. En d’autres termes, c’est Dieu qui a voulu que nous soyons différents et il lui appartient, ultimement, de décider qui a raison. Cet enseignement du pluralisme devrait être mis en exergue afin que les religions ne soient pas ces machines de guerre dans lesquelles le tribalisme peut les entraîner.

Je trouve un écho de ce verset dans une parole du président Senghor, qui dit que « l’orgueil d’être différent ne doit pas empêcher le bonheur d’être ensemble ». Conjuguer ses différences et le bonheur d’être ensemble, c’est la grande affaire, me semble-t-il, de notre temps. Et c’est ce qui nous permet de vivre dans le pluriel du monde. Car ce monde est décentré. Nous sommes sortis d’une vision où une province particulière estimait être le centre sur lequel tout le monde devait se régler.

Cependant, cet orgueil d’être différent doit se mesurer au « bonheur d’être ensemble ». Et, ajouterai-je, à la nécessité d’être ensemble, parce que les défis auxquels nous sommes confrontés l’exigent. La pandémie le montre : on ne peut pas vacciner une partie infime de l’humanité et négliger le reste, sans quoi le virus continuera à prospérer. L’urgence climatique nous commande également d’agir ensemble.

Vous distinguez dans vos travaux, universel et universalisme. Pourquoi ?

L’universalisme, comme tous les « ismes », est une doctrine. Je l’identifie à cette notion selon laquelle une région du monde serait porteuse de l’universel. Aimé Césaire disait que « notre monde a besoin d’un universel riche (…) de tous les particuliers ». C’est-à-dire un universel qui ne soit pas dicté par un supposé centre du monde, mais un universel horizontal, tel que des cultures et des langues qui se rencontrent et convergent le produisent ensemble.

J’ai donné des exemples de défis auxquels nous sommes confrontés : l’environnement, la pandémie. Penser tous ensemble notre propre humanité et la réponse que cette dernière va apporter à ces défis, voilà le modèle de ce que doit être cet universel de rencontre – à la différence d’un universalisme bien souvent hypocrite, qui affirmait de grands principes mais ne les respectait pas toujours.

Dans toute votre œuvre, vous insistez beaucoup sur notre humanité commune. Sur quoi se fonde-t-elle ?

Cela nous ramène à la philosophie bergsonienne. Cette humanité commune se fonde non sur une nature humaine – cette notion, considérée comme essentialiste, est aujourd’hui battue en brèche – mais sur une condition humaine. C’est ce que nous montrent les crises que nous traversons. Cette communauté de condition est ce qui nous impose de sortir de nos tribus pour faire humanité ensemble.

Quand je dis faire l’humanité ensemble, c’est la manière dont je traduis le terme de ubuntu, « devenir humains ensemble, l’un et l’autre et dans la réciprocité », qui a été popularisé et nationalisé par l’Afrique du Sud de Nelson Mandela et de Desmond Tutu. Ubuntu signifiait pour eux sortir de la logique tribale, alors que la fin de l’apartheid aurait pu être un moment de revanche de tribu contre la tribu afrikaner. Puisant ce mot dans la langue bantoue, ils en ont fait un concept efficace, autant que faire se peut, pour construire une nation commune, et non une juxtaposition de tribus. Voilà la démarche que nous devrions reproduire à l’échelle du monde, sur la base, encore une fois, d’une condition humaine partagée.

Cette condition humaine partagée, est-elle tragique ou heureuse ?

Elle peut être heureuse. C’est notre responsabilité de faire en sorte qu’elle le soit. Elle est ce qui donne une signification à toutes nos actions et à la politique qui doit également être la nôtre. Je reviens à cette phrase de Senghor sur le bonheur d’être ensemble : il faut y travailler. Cela ne signifie pas qu’il y ait une injonction à être heureux, ni qu’il faille définir un bonheur vers lequel il faudrait aller. Nous sommes heureusement revenus de ces « lendemains qui chantent » décrits par des régimes qui, au nom de ces lendemains, sacrifient le présent.

Transformer nos orgueils d’être différents en bonheur d’être ensemble suppose au préalable de combattre les inégalités, au sein des nations et entre les nations. Le même Senghor a toujours dénoncé ce qu’il appelait la grande ligne de fracture et d’injustice Nord-Sud. Il ne s’agit pas simplement de chanter ensemble. C’est un combat qu’il faut gagner.

Votre dernier livre, « De langue à langue, l’hospitalité de la traduction  » (Albin Michel, 180 pages, 17,90 euros), porte sur l’art de la traduction, que vous envisagez comme une possibilité de rencontre et de réciprocité. Les mots ont une importance toute particulière dans votre vie. Mais, à l’heure actuelle, leur sens est souvent dévoyé : « dénazification », « dictature »… Comment redonner aux mots leur puissance ?

C’est une tâche difficile. Vous avez raison de poser cette question et d’empêcher une certaine naïveté de s’installer. Mais c’est précisément ce que permet la traduction, cet art de construire des ponts, de faire en sorte que nous ne soyons pas enfermés dans nos expériences ou nos identités qu’on décrète incommunicables, non partageables. La traduction, au contraire, c’est la confiance, la foi en l’idée que l’on peut toujours partager ce qui s’est pensé et créé dans une langue.

Il est vrai que, dans l’acte de traduire, on rencontre de l’intraduisible, de l’incommensurable. Mais voilà cette coopération impossible qui, au bout du compte, finit toujours par se réaliser. La traduction n’est pas simplement un acte technique permettant de passer d’une langue à une autre : il existe une éthique de la traduction, une foi dans la possibilité de s’ouvrir à toutes les expériences humaines.

Aujourd’hui, l’espace public, fragmenté, n’est plus un espace de rencontre ou d’argumentation, mais un lieu où chacun fait la performance de sa propre identité, un lieu de performances juxtaposées. La traduction, c’est la recherche d’un espace public mondial où se trouve de l’argumentation, de l’échange, en dépit des malentendus ou de l’intraduisible. Il nous faut, au-delà de la pluralité des langues, viser cette « langue des langues », pour reprendre l’expression de l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o. Cette langue des langues, c’est la traduction.

En somme, une grande partie des problèmes de nos sociétés vient de ce que nous avons perdu l’art de la conversation ?

Je le crois, puisque le dialogue ou la conversation ont cédé la place au soliloque. Si chacun estime que son expérience est sui generis, qu’elle n’est pas partageable, toute conversation est impossible, et la notion même de condition humaine se trouve remise en question. Or, c’est l’idée que nous partageons la même condition qui constitue le fondement de l’art de la conversation.

Vous êtes souvent présenté comme un penseur du courant décolonial. Pourtant, vous ne cessez d’insister sur l’universel. Comment parvenez-vous à jongler entre vos identités et cet horizon, toujours présent à votre esprit, qu’est l’universel ?

Tenir les deux bouts de la chaîne est difficile, mais pas contradictoire. Il faut à la fois affirmer le pluriel du monde contre le discours de l’hégémonie, de l’exceptionnalisme d’une province du monde qui aurait une vocation toute naturelle à donner le « la ». De ce point de vue, j’estime que l’universel doit être décolonisé. Ce qui était la démarche d’Aimé Césaire. Personne n’est plus universaliste qu’Aimé Césaire, qui appelait de ses vœux un universel dans lequel tout le monde se reconnaisse au double sens de ce mot, c’est-à-dire à la fois s’y retrouve et se retrouve ensemble.

Tout en tenant ferme le pluriel du monde, il s’agit de dire que ce pluriel doit être orienté vers un horizon d’universalité, parce que notre condition le commande, ainsi que les défis auxquels nous devons faire face. Le réflexe décolonial serait de se méfier de l’universel, qui est toujours l’universel de quelqu’un. Il convient par conséquent de défaire le caractère impérial de l’universel, sans pour autant renoncer à cette notion.

Entre le Covid-19, la guerre et la crise climatique, beaucoup de nos contemporains se sentent démunis et ont le sentiment d’avoir perdu toute capacité d’action sur la marche du monde. Comment retrouver notre « élan vital », pour reprendre un concept cher à Bergson ?

Le contexte est plombant, c’est certain. Néanmoins, la pire chose qui pourrait nous arriver dans une crise, c’est qu’elle se mue en une crise de l’initiative. Si on baisse les bras et qu’on a le sentiment qu’il n’y a plus rien à faire, que les choses nous échappent, c’est là que tout est perdu. Il faut revenir à la vieille sagesse de la prospective, celle du philosophe franco-sénégalais Gaston Berger [1896-1960]. Il nous rappelle que l’avenir, ce n’est pas ce qui va fatalement se produire, mais ce que, tous ensemble, nous allons faire.

C’est la raison pour laquelle, pour revenir à ce que nous disions précédemment, il faut continuer de lutter – contre les instincts de tribu, les enfermements, les ethnonationalismes. Et tenir ferme la cause d’une société humaine au sens de Bergson, c’est-à-dire une société qui finisse par englober la totalité de l’humanité.

Vous-même, où puisez-vous votre élan vital ? Diriez-vous que la religion est votre moteur ?

Oui, je le crois profondément. Je pense d’ailleurs qu’un des aspects de la crise du socialisme, c’est d’avoir à un moment donné perdu cet élan vital, cet élan vers l’humanité qui était au cœur du discours de Jaurès. En créant le journal L’Humanité, il témoigne de ce que l’humanité est un horizon. C’est cela qu’il faut viser, précisément à travers la lutte contre les inégalités et tout ce qui fragmente cette humanité.

Jaurès disait, dans le premier éditorial de L’Humanité [le 18 avril 1904], que son but était de surmonter les divisions au sein des nations et entre les nations. Je trouve cette idée profondément religieuse, du moins spirituelle. Nous devons retrouver cet élan spirituel.

Vous écrivez, dans votre dernier livre, que « si Dieu a créé les tribus, il nous appartient de construire l’humanité ». Un programme certes très beau, mais aussi écrasant. Êtes-vous optimiste quant à nos capacités réelles à faire société ensemble ?

Étant donné que j’ai mis Dieu dans la photo, si on peut dire, je pense que nous avons les moyens d’assumer cette responsabilité. C’est une question de volonté. Je reste optimiste sur le long terme, bien que nous vivions, à l’heure actuelle, des moments tout à fait sombres qui peuvent être décourageants. Mais le courage est une chose à laquelle il faut s’obliger.

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Un penseur animé par le goût de l’autre

Souleymane Bachir Diagne est à l’origine d’une œuvre prolifique qui fait son miel des multiples cultures l’ayant accueilli – Bergson postcolonial. L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal (CNRS, 2011), Comment philosopher en islam ? (Philippe Rey/Jimsaan, 2013), En quête d’Afrique(s), universalisme et pensée décoloniale (avec Jean-Loup Amselle, Albin Michel, 2018), La Controverse (avec Rémi Brague, Stock, 2019).

Discret, le philosophe a longtemps rechigné à parler de lui-même. Voilà chose corrigée avec Le Fagot de ma mémoire (Philippe Rey, 2021), livre qu’il envisage comme une « autobiographie intellectuelle ». De son enfance sénégalaise au sein d’une famille de lettrés musulmans marquée par un profond « désir d’école » aux bancs de Normale-Sup, de son retour au Sénégal, où il a enseigné pendant vingt ans, à son installation aux Etats-Unis, pays dans lequel il vit depuis 1999, Bachir Diagne donne à voir les êtres et les événements qui ont fait de lui l’homme qu’il est devenu.

Car ce penseur profondément humaniste est, avant tout, un homme marqué par le goût de l’autre et celui de la rencontre. Une ouverture et une empathie dont on prend la mesure à la lecture de son dernier ouvrage, De langue à langue. L’hospitalité de la traduction (Albin Michel, 180 pages, 17,90 euros). Le professeur polyglotte y fait l’éloge de la traduction, qu’il envisage comme « la langue des langues », un art de la réciprocité qui permet à la fois de célébrer le pluriel de celles-ci et leur égalité. Un art à travers lequel chacun, d’où qu’il vienne, peut faire l’expérience de notre commune condition humaine.