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Jonathan Littell : « Ukraine, nous sommes déjà en guerre »

vendredi 15 avril 2022, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/jonathan-littell-ukraine-nous-sommes-deja-en-guerre-20220413


Jonathan Littell : « Ukraine, nous sommes déjà en guerre »

Jonathan LITTELL

13/04/2022 à 19:55

TRIBUNE - L’écrivain et cinéaste franco-américain, Prix Goncourt 2006 pour son roman Les Bienveillantes, qui a obtenu un succès international, plaide en faveur d’un embargo total des Européens à l’encontre du pétrole et du gaz russes et pour la livraison aux autorités ukrainiennes de toutes les armes qu’elles réclament afin de pouvoir vaincre l’envahisseur.

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Nos dirigeants, la semaine dernière, ont réagi avec choc et émoi aux images des centaines de civils massacrés à Boutcha et dans d’autres banlieues de Kyiv. Emmanuel Macron : « Les images qui nous parviennent de Boutcha sont insoutenables ». Olaf Scholz : « Des images terribles et horribles ». Antony Blinken : « Un coup de poing à l’estomac ». Ils ont absolument raison. Mais on a l’impression affligeante, à les entendre, que c’est la première fois qu’ils voient de telles images : des images de civils assassinés par des soldats russes. Or cela fait vingt-deux ans que nous voyons de telles images, précisément de telles images. Simplement, les cadavres que nous regardions d’un œil distrait, toutes ces années, étaient des cadavres tchétchènes, géorgiens, syriens, centrafricains, libyens. C’était perturbant, mais pas de quoi remettre en cause notre politique de rapprochement envers Vladimir Poutine, notre politique de « reset » constant face à ses provocations et ses crimes. C’était loin de nous, et on pouvait sans trop se forcer fermer les yeux et continuer à faire des affaires, à lui acheter son pétrole et son gaz et lui vendre nos Renault et nos Mercedes.

Pourtant, ces conflits et ces cadavres n’étaient pas si loin que ça, et beaucoup de journalistes européens et américains les ont documentés. J’en ai vu quelques-uns moi-même, de ces corps, en Tchétchénie après des zatchistki (« opérations de nettoyage ») russes - comme celle en novembre 2001 au cours de laquelle Rizvan Larsanov, figure-clé des négociations russo-tchétchènes de 1996, un homme avec qui j’ai beaucoup travaillé et que j’appréciais énormément, a été froidement abattu dans sa voiture, son cadavre laissé à pourrir jusqu’à la fin de l’opération, de même que ceux des civils ukrainiens tentant de fuir avec leurs familles sur l’autoroute E40 à l’ouest de Kyiv.

Voir aussi : Massacres à Boutcha : peut-on parler de « génocide » en Ukraine ? : https://www.lefigaro.fr/international/massacres-a-boutcha-peut-on-parler-de-genocide-en-ukraine-20220405

En Géorgie aussi, en 2008, j’ai pu compter les corps noircis et recouverts d’asticots semés à droite et à gauche dans les villages entre Tskhinvali et Gori, civils assassinés par les supplétifs ossètes de Poutine. La Syrie, j’y suis allé avant l’arrivée des Russes, mais beaucoup de mes consoeurs et confrères, bravant les roquettes et les barils d’essence largués depuis les hélicoptères russes, ont photographié leurs victimes à Alep, à Idlib, dans la Ghouta. À chaque fois, ces cadavres représentaient les « affaires intérieures » de la Russie, ou au mieux une situation « où on ne peut rien faire ». On ne les voyait tout simplement pas. Maintenant qu’ils gisent à nos portes, dans une ville qu’il y a sept semaines la plupart d’entre nous considéraient comme une capitale européenne normale, on ouvre enfin les yeux. Comme c’est curieux, et comme c’est triste.

Que Nicolas Sarkozy, en 2010, ait refusé de se départir de son cynisme habituel et se soit rué pour vendre des navires de guerre à la Russie un an après son invasion de la Géorgie est peu étonnant, tout comme l’obstination d’Emmanuel Macron, qui semble encore croire en la possibilité de raisonner Poutine en lui parlant. Que Barack Obama ait refusé de se préoccuper plus que ça de l’annexion de la Crimée, de l’invasion du Donbass, et du coup de force russe en Syrie peut nous sembler obscène, mais paraît logique pour des États-Unis depuis longtemps détournés de l’Europe et épuisés par le Moyen-Orient.

Je suis plus surpris par l’attitude, toutes ces années, d’Angela Merkel : comment se peut-il qu’une femme élevée comme elle sous la botte russe, avec une connaissance si intime du système soviétique, du KGB et de la Stasi, ait pu sérieusement penser qu’il suffirait de faire des affaires avec la Russie, beaucoup d’affaires, pour modérer sa politique ? Elle est sans aucun doute la dirigeante occidentale qui a le mieux compris Vladimir Poutine, ces deux dernières décennies, et pourtant elle n’a cessé de s’accrocher à la fameuse « Wandel durch Handel », le « changement par le commerce », même après la Crimée, même après la destruction au-dessus du Donbass du MH17 ; elle a validé puis défendu la construction des pipelines Nordstream 1 et 2, affirmant contre toute évidence que c’étaient des projets purement économiques, sans aucune incidence géopolitique. Les Baltes, eux, les Polonais, et les Ukrainiens bien sûr avaient très bien compris ce qui se passait, et ne cessaient de nous mettre en garde, parfois même avec des accents stridents ; mais personne ne les écoutait, comme on n’écoute jamais les Cassandre ou les hystériques.

Aujourd’hui, on comprend un peu mieux. Même Macron, même les Allemands ont enfin compris que Poutine nous tient à la gorge avec son gaz et son pétrole, et qu’il faut desserrer son étreinte, le plus vite possible - mais pas trop vite, parce que les consommateurs français, ou allemands, ou italiens ne peuvent pas accepter un prix à la pompe de 2,50 euros, et nos industries ne peuvent tourner sans ce fameux gaz, même si en attendant on continue à directement financer sa guerre : depuis le 24 février, nous avons versé à la Russie plus de 40 milliards d’euros pour nos achats de combustibles. Après des premières sanctions qui nous affectent finalement peu, on cale sur les mesures vraiment difficiles. On hésite, on tergiverse. On détourne l’attention sur le charbon russe, dont personne n’a vraiment besoin, pour gagner encore un peu de temps. On n’est pas prêt.

Voir aussi : Guerre en Ukraine : pour la première fois, Joe Biden accuse Vladimir Poutine de « génocide » : https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-pour-la-premiere-fois-joe-biden-accuse-vladimir-poutine-de-genocide-20220413

Et pourquoi ? Au-delà des considérations géopolitiques, ça fait quarante ans que nous savons que nous devons mettre fin à notre dépendance aux énergies fossiles, et nous n’avons rien fait. Les savants aussi ont été ignorés comme des Cassandre ou des hystériques. À la place, nous nous sommes mis dans les mains de Poutine, en affirmant que jamais, mais jamais il ne se servirait de notre dépendance comme d’une arme contre nous. Et maintenant on est bien emmerdés.

Au milieu de tout ça, un mantra : « Nous ne sommes pas en guerre contre la Russie ». Oh non. La guerre, c’est l’affaire des Ukrainiens, à eux de se débrouiller, avec notre aide bien sûr, mais juste ce qu’il faut, pas trop. Des armes légères, pour mener une guérilla et saigner les Russes dans la durée, d’accord ; des véhicules blindés ou des roquettes anti-navires, pour les repousser, à la rigueur ; des avions, des chars, des missiles pour les battre, hors de question. Ça risquerait, affirme-t-on de tous côtés, de nous entraîner dans cette guerre. Et une guerre avec la Russie, pas possible : ils ont la bombe, et sont capables de l’utiliser. Mais comment nos dirigeants ne comprennent-ils pas que du point de vue de Poutine et de ses siloviki nous sommes déjà en guerre contre la Russie ?

Vision paranoïaque du monde

Et ce depuis longtemps, depuis bien avant l’invasion de l’Ukraine ? Pour Poutine, depuis 2008 au moins et certainement depuis 2012, nous menons une guerre constante contre la Russie, et contre lui personnellement, ce qui dans son esprit revient à la même chose. L’expansion défensive de l’Otan aux pays Baltes ? Une agression contre la Russie. Les manifestations de 2012 contre le retour de Poutine à la présidence ? Un complot américain pour le renverser. Le Maïdan ukrainien ? Un coup d’état poussé par le département d’État US pour affaiblir la Russie. Les sanctions après l’invasion de la Crimée et du Donbass ? La preuve que jamais l’Occident n’acceptera la Russie comme un partenaire égal.

Poutine a donc tiré les conséquences logiques de sa vision paranoïaque du monde et de ses rapports de force. Depuis dix ans, il œuvre pour nous affaiblir, pour saper l’Union européenne, pour miner la démocratie américaine. Il finance la plupart des partis d’extrême droite de l’Europe, dont le Rassemblement national, il achète nos hommes politiques à tour de bras (songeons à François Fillon et Gerhard Schröder), il soutient Viktor Orbán et Matteo Salvini, il a fait mettre en œuvre tous les moyens de ses fermes à trolls et de ses services de sécurité pour pousser l’indépendance catalane et le Brexit, il a largement contribué à faire élire Donald Trump. Si ce n’est pas nous mener la guerre, alors qu’entend-on par ce terme ? Et surtout, si Poutine considère tout soulèvement populaire spontané comme un acte de guerre téléguidé par nous, comment alors doit-il voir les sanctions actuelles et nos livraisons d’armes aux Ukrainiens, aussi limitées soient-elles ? De son point de vue, nous sommes directement en guerre. Seule se pose dans sa tête la question des moyens, et des limites.

Voir aussi : Guerre en Ukraine : les bourreaux des civils massacrés à Boutcha identifiés : https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-les-bourreaux-russes-de-boutcha-sont-identifies-20220407

Or ces limites, nous ne faisons finalement pas grand-chose pour les imposer. « Ne songez même pas à bouger sur un seul pouce de territoire de l’Otan », a tonné Joe Biden en Pologne. Poutine a dû bien se marrer. Ou plutôt il a dû plisser des yeux et se demander quel serait le meilleur moyen de tester cette affirmation. Des missiles sur un convoi d’armes en sol polonais ? Une attaque cybernétique massive contre l’Estonie ou la Lettonie ? De nouvelles interférences dans les élections françaises ? À un moment, il faut décider : soit on est en guerre, soit on ne l’est pas. Quand on est attaqués, aussi directement que nous l’avons été, par un ennemi aussi impitoyable, l’apaisement est non seulement dans les faits impossible, il est immoral. Poutine n’accepte pas que l’Ukraine existe comme État souverain, il veut la fin de l’Union européenne, la fin de la démocratie occidentale, un monde où seuls les plus forts et les plus vicieux régneront, sans aucune règle du jeu, ou alors seulement les siennes, les règles que ses forces ont appliquées à Boutcha : si tu te rends, je te mets une balle dans la tête.

Que l’on soit clair : je suis loin de suggérer que nous laissions ce conflit se transformer en Troisième Guerre mondiale. Aussi brutaux que soient ses conflits locaux, en général Poutine nous livre une sorte de « slow war », une nouvelle forme de guerre froide - une guerre de disruption, de désinformation et d’économie politique. Mais il faut à tout prix, si nous voulons éviter de nous retrouver dans l’autre sorte de guerre, que nous nous engagions pleinement dans cette guerre-ci.

Car ce sera uniquement le jour où nous mettrons réellement les moyens pour imposer nos lignes rouges que Poutine les respectera, comme ses soldats sont bien obligés de respecter les Ukrainiens. Jusqu’à maintenant, malgré toutes nos sanctions et toutes nos livraisons d’armes à l’Ukraine, Poutine continue à nous voir comme des lâches, trop engoncés dans notre confort, à la différence (dans son esprit du moins) de la Russie, pour consentir au moindre sacrifice.

Aujourd’hui, après Marioupol, après Boutcha, après Borodyanka, il est temps de lui infliger un démenti. Sanctionnons enfin Gazprom, Rusal et les autres entités russes dont nous disons avoir encore « besoin », mais dont nous n’avons vraiment plus besoin, dont nous ne devrions plus avoir besoin. Mettons un embargo total sur le pétrole russe, et que Poutine aille le vendre aux Chinois à 30% de sa valeur sur le marché. Cessons dès maintenant toutes les livraisons de gaz russe en Europe : les trois pays Baltes, entièrement dépendants de ce gaz, le font, l’Allemagne, l’Autriche et la France peuvent le faire aussi. Nous trouverons des solutions, peut-être même ces solutions durables que les chercheurs nous proposent depuis des décennies, et que nos politiciens n’ont cessé de remettre aux calendes grecques. Et livrons enfin aux Ukrainiens les armes qu’ils réclament. Puisque nous sommes en guerre mais n’y enverrons pas nos soldats, alors donnons aux soldats ukrainiens les moyens non seulement de ne pas perdre, mais de gagner cette guerre dans laquelle nous sommes tous engagés.

* Outre son œuvre romanesque, l’écrivain a notamment publié deux récits, « Tchétchénie, An III » (Gallimard, « Folio documents », 2009), et « Carnets de Homs » (Gallimard, 2012)