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France : « Peut-on porter le hijab et être féministe ? Non, ne nous faisons pas d’illusions »

vendredi 15 avril 2022, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/peut-on-porter-le-hijab-et-etre-feministe-non-ne-nous-faisons-pas-dillusions

« Peut-on porter le hijab et être féministe ? Non, ne nous faisons pas d’illusions »

« Mais nous sommes dans l’illusion du marketing cet instrument que le frérisme retourne contre nous, utilisant les méthodes du judoka qui retourne la force de son adversaire contre lui-même. »
Capture d’écran : BFMTV

Tribune

Par Florence Bergeaud-Blackler

Publié le 14/04/2022 à 14:54

En visite à Strasbourg, Emmanuel Macron a félicité une femme « voilée » et « féministe ». Peut-on être voilée et féministe ? Non, répond Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue au GSRL CNRS/EPHE Paris Sciences et Lettres Université, auteur de « Le marché halal ou l’invention d’une tradition », 2017 Seuil

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La première chose à considérer est que le voile dont il est question ici est un hijab. Et un hijab est une norme vestimentaire, il n’est pas un vêtement. Porter un hijab ce n’est pas porter un « bout de tissu », comme on l’entend, c’est accepter, parce qu’on est une femme, de ne laisser voir de soi dans l’espace public que l’ovale du visage et les mains, conformément à une prescription attribuée à Dieu par la frange fondamentaliste de l’islam aujourd’hui hégémonique dans les mosquées d’Europe.

La question est donc : peut-on, quand on est une femme, obéir à une norme religieuse contraignante à laquelle les hommes ne sont pas soumis et en même temps être féministe, c’est-à-dire revendiquer la stricte égalité en droit des femmes et des hommes ?

« Vous pouvez abandonner vos droits de femme, l’essentiel c’est que vous ayez l’impression et donniez le sentiment d’être féministe. »

La réponse logique est non. On ne peut pas renoncer à des droits et en même temps les revendiquer, c’est contradictoire. D’ailleurs l’Organisation de la Coopération Islamique a publié une version islamique de la déclaration des droits de l’homme qui abolit cette idée d’égalité femme-homme, insistant sur la complémentarité des sexes. Curieusement cependant la question ne cesse de se poser, ne trouvant pas sa résolution logique. Comment l’expliquer ?

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La réponse est assez simple : d’une part parce que des femmes qui portent le hijab revendiquent d’être des féministes islamiques et d’autre part parce que la majorité des gens souhaite le croire. Cela suffit à troubler le débat. Si elles le disent, pourquoi ne pas les croire ?

Il suffirait donc que les concernées le disent que pour qu’on remette en question une contradiction dans les termes. Le féminisme n’existerait pas en tant que tel, ce qui existerait serait le sentiment d’être féministe. Vous pouvez abandonner vos droits de femme, l’essentiel c’est que vous ayez l’impression et donniez le sentiment d’être féministe. Dans ce monde relativiste, le langage prime sur le fait.

« Le « hijab running » de Décathlon est un attribut « féministe » aussi crédible que le « lait frais » de nos bricks en carton. »

Le hijab de la féministe islamique est une créature du marketing halal, cet univers publicitaire illusoire qui a donné naissance à un espace de consommation réservé aux musulmans, partie de l’humanité à laquelle il attribue des besoins spécifiques. Le « hijab running » de Décathlon est un attribut « féministe » aussi crédible que le « lait frais » de nos bricks en carton. Nous achetons bien le lait frais, pourquoi pas le hijab féministe ?

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La « hijabi » féministe est un produit qui se vend… car tout le monde souhaite l’acheter, aussi bien d’un côté celles qui ne parviennent pas à retirer leur voile en raison des pressions qu’elles subissent ou se font subir, qu’à l’autre bout du spectre ceux qui souhaiteraient que ce vêtement religieux disparaisse mais qui ne voient pas bien comment l’interdire sans provoquer une guerre civile.

Le marketing halal permet aux uns et aux autres de s’entendre et de se calmer… autour d’un grand malentendu. Les uns pensent que le « féminisme islamique » signifie « féminisme dans le cadre des lois de l’islam », les autres « l’islam dans le cadre du féminisme ». Tous achètent pratiquement ou symboliquement le hijab running. Génie du marketing.
« Ce marketing islamique s’épuiserait s’il n’était pas relayé par les médias mainstream lorsqu’ils diffusent, sur un fond de musique rap, le message enjoué de la jeune fille qui peut enfin « faire du foot en tant que musulmane ». »

Mais comment en est-on arrivés là ? Quand on regarde de près ceux qui alimentent ce marketing halal on retrouve des groupes de l’islam politique, que je regroupe sous l’appellation frérisme issue d’au moins deux branches idéologiques cousines, la confrérie des Frères Musulmans et la Jamaat-e-Islami en Europe et aux États-Unis. Ces groupes sont les maîtres de l’art du double discours, ils cultivent la faculté de s’adresser à des publics opposés, tout en donnant à chacun le sentiment qu’il a raison sur l’autre. Ils sont des ressources parfaites pour le marketing qui a intérêt à diminuer ses coûts de production en produisant en masse le même produit mais à trouver un public aussi large que possible.

Le féminisme islamique qui produit l’idée qu’on peut porter un voile et être féministe serait vite usé si le marketing islamique ne venait pas en permanence sortir de nouveaux lapins du chapeau. Des burkinis de toutes les couleurs, des abayas faciles à mettre, des tuniques « modernes » « chics et pudiques », des tenues de hijabis footballeuses. Et ce marketing islamique s’épuiserait s’il n’était pas relayé par les médias mainstream lorsqu’ils diffusent, sur un fond de musique rap, le message enjoué de la jeune fille qui peut enfin « faire du foot en tant que musulmane », poursuivant le geste publicitaire initial, comme s’il s’agissait du summum de l’émancipation.

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Les Frères européens savent se mettre en retrait et préfèrent l’influence au pouvoir. Ils ont réussi à distiller leur idéologie à un nombre croissant de fidèles, notamment en utilisant la peur de l’islamophobie, mais ils sont aussi parvenus à influencer les politiques, les entreprises et les médias qui se croient chargés de guérir nos sociétés de leur islamophobie supposée, en surenchérissant d’actions qui donnent corps au projet islamiste : celui d’une société islamique pour et par les musulmans.

En Europe, les Frères ne cherchent pas le pouvoir politique, le rapport de force n’est pas favorable et le cadre national ne les intéresse pas, la seule nation est pour eux l’Umma. Ils agissent en influenceurs, en certificateurs, en inspirateurs car ils sont guidés par un plan (et ce n’est pas être complotiste que de le dire, ils ne cessent de publier des plans que nous serions bien inspirés de lire comme ceux publiés par l’ISESCO, copie islamique de l’UNESCO). Ils tirent de leur lecture littéraliste et dogmatique du Coran et de la Sunna des exigences exorbitantes pour leurs fidèles, capturant leur temps et leur espace de liberté tout en présentant à tous l’islam, le hijab, ou le travail d’éducatrice pour les femmes comme de simples choix, préférences ou désirs. Le monde du halal s’installe doucement dans les associations sportives, culturelles, dans les entreprises, au nom de la liberté et de l’émancipation. Nous désirons le croire car ce sont des valeurs que nous défendons profondément. Mais nous sommes dans l’illusion du marketing cet instrument que le frérisme retourne contre nous, utilisant les méthodes du judoka qui retourne la force de son adversaire contre lui-même.

Peut-on porter le hijab et être féministe ? Non, et ne nous faisons plus d’illusions.