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France : Marine Le Pen et la laïcité : conversion tardive, propositions abusives

samedi 23 avril 2022, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/politique/le-pen/presidentielle-pourquoi-le-programme-de-le-pen-transgresse-laicite-et-liberte-de-conscience?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20220418&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiYTJlYzdmNGQ0NmViNzNkOWU0YTY5MTYxNTY4YzZlMjEifQ%3D%3D

Marine Le Pen et la laïcité : conversion tardive, propositions abusives

Gros sabots

Par Hadrien Brachet et Jean-Loup Adenor

Publié le 18/04/2022 à 7:00

Au nom de la laïcité, Marine Le Pen avance des propositions « anticonstitutionnelles », « discriminatoires » et « inefficaces ». Rien de surprenant, pour un parti qui a toujours eu un problème avec ce principe constitutionnel fondamental.

Le Rassemblement national se pose-t-il en défenseur de la laïcité pour mieux l’instrumentaliser ? Dans son programme, le terme revient six fois, en particulier quand il est question d’immigration, d’éducation et de sécurité. Mais la plupart des promesses semblent irréalistes quand elles ne sont pas franchement discriminatoires.

Une proposition phare de son projet présidentiel interroge d’abord sur sa conformité à la loi de 1905 : le vote d’un texte de loi « visant à faire reculer les idéologies islamistes ». « Sont interdites sur tout le territoire de la République ou à destination de ce dernier, sous toute forme et par quelque moyen que ce soit, la pratique, la manifestation ainsi que la diffusion publique des idéologies islamistes », stipule l’article 1, qui s’essaie à définir ces idéologies en identifiant plusieurs de leurs caractéristiques – comme « l’incompatibilité radicale qui peut exister entre ces idéologies et [...] la Constitution » ou « le refus de respecter la laïcité de l’État » ou « toute manifestation tendant à contraindre physiquement ou psychologiquement une personne à adhérer ou à renoncer à une religion ». Marine Le Pen présidente, les ouvrages, films et œuvres diffusant cette idéologie seraient visés par ce texte.

Or, ce texte de loi a toutes les chances de se révéler « anticonstitutionnel et inefficace », selon le juriste spécialiste des questions de laïcité Pierre Juston. « C’est tout simplement contraire à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, rappelle-t-il. On ne peut pas interdire une idéologie. On oublie souvent que la loi de 1905 sur la laïcité est une loi sur la liberté de conscience, bien supérieure à la liberté religieuse. Chacun est libre de ses opinions en France. » Un levier reste cependant possible à actionner : « Il n’y a que sur l’extériorisation de ces opinions qu’on peut aller chercher un trouble à l’ordre public. » Mais les appels à la haine ou à la violence sont déjà sanctionnés par la loi.

Autre mesure majeure : considérant que tout voile porté par les femmes musulmanes en France est nécessairement un instrument de diffusion de l’idéologie islamiste, Marine Le Pen souhaite l’interdire dans l’espace public. Une interdiction d’un signe religieux ostentatoire, mais de celui-ci seulement. Le président par intérim de parti, Jordan Bardella, l’a d’ailleurs assumé : « Nous n’interdirons pas la kippa. »

Des propositions contre-productives

« Marine Le Pen ne se situe plus du tout dans la séparation du politique et du religieux, mais vise une seule religion : l’islam, analyse la professeure de droit public Nathalie Wolff. Il n’y aurait plus du tout de place à l’expression religieuse en dehors de chez soi, mais ce n’est pas ça la loi de 1905. » L’adversaire d’Emmanuel Macron se heurterait donc aux juridictions chargées de veiller au respect des textes fondamentaux : le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel. « Et ça ne passerait pas : ce texte discriminatoire se heurterait au principe d’égalité, à l’esprit même de la laïcité », poursuit Nathalie Wolff.

Outre les difficultés majeures sur le plan juridique, Pierre Juston estime que ce texte n’aura pas la moindre efficacité. Il pourrait même être contre-productif : « Ce type de projets de loi radicalise les uns et les autres, s’inquiète le juriste. C’est une loi très contreproductive qui jetterait une part des musulmans qui vivent très bien leur foi dans les bras des islamistes. Si la loi passait, ce serait très difficile de faire le distinguo entre ce qui relève de l’idéologie ou d’une religion. » Pour le juriste, « la lutte contre le voilement des femmes, qui est un instrument patriarcal, doit être d’abord politique, philosophique et culturelle. C’est un enjeu éducatif ».

Face au tollé suscité par sa promesse, Marine Le Pen a d’ailleurs commencé à rétropédaler. Samedi 16 avril, lors d’un déplacement à Saint-Rémy-Sur-Avre (Eure-et-Loir), elle a nuancé : « Ce sont des problèmes qui sont des problèmes complexes. J’en suis parfaitement consciente de cela, je ne suis pas obtuse. Il y aura de toute façon des débats. L’Assemblée nationale aura son mot à dire. »

Quid de la formation des profs ?

Mais c’est dans la partie de son programme consacrée à l’école que Marine Le Pen cite le plus le mot « laïcité ». Il apparaît trois fois dans le livret d’une quinzaine de pages. La candidate du RN s’inquiète « des familles refusant les codes culturels et sociaux français et n’hésitant pas à exercer des pressions politico-religieuses sur les enseignants ». Elle promet le « retour à la laïcité dans les établissements actuellement soumis à des menées islamistes ».

Sans indiquer précisément ce qu’elle désigne par ces dernières, la députée du Pas-de-Calais propose leur « signalement systématique » auprès du procureur de la République et souhaite que « les comportements visant à exercer des pressions religieuses dans les établissements scolaires » soient « dorénavant des délits dont les auteurs encourront une peine de prison et de fortes amendes ». Marine Le Pen veut aussi interdire « le port du voile islamique pour les accompagnantes de sorties scolaires » et renforcer « le pouvoir de contrôle des corps d’inspection » en matière de neutralité politique, idéologique et religieuse des membres du corps enseignant.

« Les contestations au principe de laïcité existent mais ce qui est important, c’est la formation et le dialogue, estime Rémy Sirvent, Secrétaire national du SE Unsa au secteur laïcité et secrétaire général du comité national d’action laïque (CNAL). Or le Rassemblement national veut supprimer les Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPE) qui forment les futurs enseignants ». « Marine Le Pen ne parle pas du tout de la formation des professeurs », abonde Isabelle de Mecquenem, agrégée de philosophie et co-auteure d’un rapport sur la formation des fonctionnaires à la laïcité.

Outre la faiblesse des mesures présentées, ce sont surtout celles qui sont absentes du programme que pointe Rémy Sirvent. « Il n’y a rien sur la mixité. Or, tant qu’on aura des ghettos scolaires, on aura des revendications religieuses. J’aurais aussi aimé entendre Marine Le Pen sur les dérives catholiques ou sectaires. Mais elle ne vise que l’islam. » La candidate est silencieuse sur le contrôle des écoles hors contrat et les nombreuses dérives qu’a documentées récemment une enquête du Comité national d’action laïque (Cnal). Par ailleurs, elle veut modifier la Constitution afin d’empêcher « d’interdire la célébration de Noël en installant des crèches ou des sapins dans les lieux publics ».

Un changement générationnel au RN

Une façon de ménager son électorat catholique ? Historiquement, le Rassemblement national et l’extrême droite française ne se sont jamais revendiqués comme défenseurs de la laïcité. Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite, rappelle à Marianne qu’en 2004, alors que le gouvernement prépare la loi sur l’interdiction du port des signes religieux ostentatoires à l’école, le Front national mené par Jean-Marie Le Pen n’y est pas favorable.

Marine Le Pen va même critiquer cette loi, qu’elle juge « démagogique » : « Une circulaire suffirait », affirmait-elle à l’époque. « C’était une ligne de fracture au sein de l’extrême droite. L’ensemble du parti était hostile aux signes religieux islamiques comme le voile, mais certains y voyaient une manière efficace d’identifier ceux qui, selon eux, ne participent pas à la culture française. »

Aujourd’hui pourtant, la loi de 1905 semble bien installée dans les textes et discours du Rassemblement national. « L’aile catholique traditionaliste a quasiment disparu de toute fonction exécutive au sein du parti, analyse Jean-Yves Camus. Un changement générationnel a amené à des fonctions de direction au Rassemblement national des gens dont la religion ne semble pas être la préoccupation principale ». Une disparition des cadres catholiques du Rassemblement national, qui n’a pourtant pas signé la fin des « théories ethno-différentialistes de l’extrême droite », rappelle le politologue.